La dernière fois que Carlos Rodriguez nous avait accordé une longue interview, c'était en novembre 2007, au terme de la meilleure saison de Justine Henin (quatrième victoire à Roland Garros, deuxième à l'US Open et triomphe aux Masters). Il ne savait pas que sa joueuse allait arrêter au printemps suivant...
...

La dernière fois que Carlos Rodriguez nous avait accordé une longue interview, c'était en novembre 2007, au terme de la meilleure saison de Justine Henin (quatrième victoire à Roland Garros, deuxième à l'US Open et triomphe aux Masters). Il ne savait pas que sa joueuse allait arrêter au printemps suivant... Carlos Rodriguez : Justine et moi avons oublié que l'on tirait sur la corde. Fin 2007, elle se demandait ce qu'elle pouvait faire de mieux, en termes de résultats. Qui plus est, une fatigue s'est installée suite aux nombreux événements de sa vie privée. Et être deux années de suite numéro 1 mondial est extrêmement usant sur le plan émotionnel. Entre autres. Elle voulait se reposer. Autant son revirement d'il y a quelques semaines a surpris les gens, dont moi, autant l'annonce de sa première retraite était perceptible. Cela m'arrangeait. Moi aussi, j'avais besoin de respirer. Je lui ai juste dit qu'il ne fallait pas que cet arrêt soit une échappatoire mais ce qu'elle voulait réellement. Et j'acceptais cette décision car je ne pouvais pas lui demander plus que ce qu'elle m'avait déjà donné. D'un autre côté, j'avais aussi rempli mon contrat, j'avais réussi ce que personne d'autre n'avait jamais réussi. Exactement et, donc, inconsciemment, j'étais content qu'elle prenne cette décision. Quand elle est sortie du terrain du tournoi de Berlin après sa défaite face à Dinara Safina (RUS, WTA 2), j'ai dit à Justine que je ne pouvais plus l'aider, qu'elle devait décider de son avenir. De ce qu'elle voulait faire et avec qui. Je lui ai dit qu'elle avait besoin d'un changement, qu'il fallait peut-être qu'elle gère sa carrière autrement mais un changement de coach ne lui a pas traversé l'esprit. Oui, certain. Elle en était certaine, elle aussi. Elle avait tellement vécu dans l'excès sportivement que c'en était trop, on ne trouvait pas le juste milieu. Nous avions, elle et moi, notre fierté. Inconsciemment, nous pensions être au-dessus du lot et que rien ne pouvait nous atteindre. Quand on ne perd que quatre matches en deux ans et demi, on se dit que rien ne peut arriver. Début 2008, tout a basculé. On tombe tout d'abord dans l'euphorie. On continue à faire la Une, à être sollicité. Puis, petit à petit, on existe de moins en moins. On ne réalise pas tout de suite que c'est fini. Il m'a fallu du temps pour intégrer le fait que Justine avait arrêté. Elle aussi a mis le temps à comprendre. Après on entre dans une période où l'on a besoin de repos. Elle, surtout. Depuis que je connais mon épouse, j'étais plus souvent à l'étranger que chez moi. Pendant quelques semaines, j'étais comme un cheveu dans la soupe. Puis, petit à petit, j'ai appris à consacrer mon temps à ma famille, à mes enfants. Et j'ai trouvé un tel équilibre que je ne parvenais plus à voyager alors que les voyages ont toujours fait partie de mon quotidien. Cela n'a pas été simple mais j'ai ressenti un bonheur énorme. Non, pas parce qu'on ne s'appréciait plus mais parce que ce qui nous unissait, c'était notre métier. Si on exclut le tennis, qu'est-ce qu'un homme de 45 ans et une femme de 26 peuvent avoir en commun ? Je lui disais qu'elle ne devait pas être amie avec un vieux de 45. Nous vivions dans deux mondes différents. Nous en avons beaucoup discuté et elle a éprouvé d'énormes difficultés avec cela. Oui, c'est vrai, je vous l'avais dit. Non. C'était très difficile. Elle m'en a voulu. Il s'agissait d'un rapport très particulier. On attendait des choses très différentes l'un de l'autre. Si moi, je n'exigeais rien, elle avait besoin que je sois plus présent que je ne l'étais. L'amitié, c'est difficile. Elle voulait qu'on lui foute la paix... Si vous m'aviez posé la question il y a quelques mois, je vous aurais répondu qu'il fallait qu'elle décide seule, qu'elle n'avait pas besoin de quelqu'un. Avec le recul, je pense que cela aurait été mieux si elle avait été guidée. Oui. Mais j'étais la personne la plus mal placée pour le lui dire car je restais son coach de tennis ! Et je pensais que la meilleure manière de voir Justine s'épanouir était de la laisser seule, de la laisser se forger ses propres armes pour sa nouvelle vie. Si j'étais resté à ses côtés, je ne l'aurais pas aidée ; je l'aurais plutôt desservie. Qui plus est, je n'ai jamais supporté m'imposer. Je ne veux pas déranger. C'est pour cela que je passe parfois pour quelqu'un de froid. J'étais content qu'elle respire, que je respire. Plein et de pas mal de monde. On me disait que je la lâchais. Justine m'en a voulu aussi mais un an et demi plus tard, elle a compris ma démarche. Même ma femme m'en voulait ! Personne ne comprenait ma difficulté. J'avais connu Justine adolescente, je ne pouvais pas être le coach de sa vie. Ce qui est intéressant, c'est que, maintenant, nous sommes à nouveau complémentaires. Ma femme a toujours été plus proche de Justine que je ne l'étais. Ces responsabilités , c'était une demande de Justine. Et cela me rassurait de savoir qu'Elke veillait sur elle. J'ai tellement de respect pour elle que je ne lui ai jamais posé la question. Je ne voulais pas entrer dans son intimité. Je ne peux donc pas vous répondre. Si j'étais à ses côtés, c'est parce qu'elle me le demandait. Elle était contente que je sois là. Cela me rendait heureux qu'elle soit heureuse et rassurée. Le reste... En juillet, mon épouse, mes deux enfants et moi étions dans un club bruxellois où l'une des joueuses de notre académie disputait une finale d'un 10.000 dollars. Au terme du match, Elke me dit qu'elle trouvait ces petits tournois plus sympas que Roland-Garros ou Wimbledon. Juste après, elle reçoit un coup de fil de Justine qui lui demande un rendez-vous pour le lendemain avec moi. Or, j'avais déjà un rendez-vous avec elle le surlendemain. Là, je me suis dit -Oups, que se passe-t-il ?' Car, quand elle demande l'urgence, c'est qu'il se passe quelque chose d'important. Non, je le jure sur la tête de mes enfants. Le lendemain, j'ai eu un déclic en faisant mon jogging matinal. Justine avait accepté de prendre part à une exhibition à Dubaï en décembre. Au départ, elle devait jouer contre d'autres joueuses retraitées. Puis, fin juin les organisateurs ont changé la donne et m'ont prévenu que Justine serait confrontée à Safina, Ana Ivanovic (SER, WTA 22) et Svetlana Kuznetsova (RUS, WTA 3). Je doutais que Justine accepte de jouer contre ces filles-là. Pourtant, le lundi, au début de notre rendez-vous, elle me signale qu'elle veut y prendre part. Là, je lui réponds : - Ok, on a le temps de te préparer mais on va devoir travailler comme des malades pour une exhibition. Et après, quoi ? Et c'est là qu'elle me dit : -Ben, justement... Oui. Je ne pouvais pas faire autrement. J'avais donné ma parole que si elle avait besoin de moi, je serais là. Au début, j'ai tout vu en rose, puis, j'ai constaté que le nombre de choses à faire était important. Nous nous sommes beaucoup parlé et nous avons conclu que nous ne serions pas moins ambitieux mais plus raisonnables. Elle a certes affiché ses objectifs (Wimbledon et une nouvelle médaille d'or olympique) mais son véritable objectif ce sera de vivre autrement sa carrière. Elle va essayer de savourer ce qu'elle fera. Le tout est de savoir si elle sera capable de prendre du plaisir. Pas le plaisir de gagner mais le plaisir de savourer la victoire. Elle a prouvé qu'elle pouvait faire autre chose que jouer au tennis. Elle a aussi compris qu'elle avait encore des choses à réaliser tennistiquement. Quand elle aura tout donné pour le tennis, elle sera prête à transférer son énergie ailleurs. Exactement. Inconsciemment, oui peut-être. C'est le travail le plus important aujourd'hui. Elle va devoir s'impliquer à fond tout en étant capable de retirer la prise de temps en temps. J'espère qu'elle ne va pas reprendre ses mauvaises habitudes. Elle doit accepter le fait qu'elle a le droit de prendre du plaisir. Si elle arrive à canaliser ce plaisir, elle n'en sera que meilleure. A tout point de vue. On fera tout pour. Je sais qu'elle a le talent et que j'ai les qualités pour l'y aider. Les victoires viendront-elles ? On ne le saura pas avant qu'elle ne joue. Non, il a mis du piment à son retour. Cela représente un challenge supplémentaire. C'est au plus âgé qu'il a été le plus compliqué d'annoncer la nouvelle. Mais il sait que, quand on donne sa parole, il faut la respecter. Pour mon épouse, c'est différent. Elle a beaucoup souffert de mes absences et de ma médiatisation. Sa crainte, c'est que l'on perde l'équilibre que nous avions trouvé. On sait que nos bases sont solides mais quand on s'occupe d'une championne, il y a toujours des risques. Justine en est bien consciente et m'avait bien dit de réfléchir avant d'accepter de repartir. Bref, je ne me plains pas même si je sais que l'on prend un risque. Je voyagerai toujours avec elle mais je lui ai aussi dit qu'elle pouvait de temps en temps être accompagnée d'une amie. Qu'elle devait avoir davantage de souplesse. Par ailleurs, maintenant, c'est d'elle que doivent venir les initiatives, plus de moi. Je ne cache pas toutefois qu'il est possible que nous retombions dans nos habitudes du passé. Si je ne le suis pas spécialement de retrouver le monde du tennis, je suis content de retrouver la compétition. De ressentir à nouveau monter le taux d'adrénaline. Elle sait que le tennis ne posera aucun problème mais elle est impatiente de trouver son équilibre... par patrick haumont - photos: reporters"Nous ne serons pas moins ambitieux mais plus raisonnables."