Bruges écrase le début de saison : 20 points sur 24, 6 victoires en 8 matches, pas une seule défaite, meilleure attaque (22 buts), meilleure défense (4), meilleur buteur (Bosko Balaban, 7), meilleur passeur (Hans Cornelis, 4).

Ça devrait rouler à fond de cinquième pour l'entraîneur norvégien mais la situation n'est pas si simple. Depuis l'élimination au dernier tour préliminaire de la Ligue des Champions, par Donetsk, Trond Sollied (45 ans) est ouvertement remis en cause. Il est au centre de conflits internes qui font craindre pour son avenir : ira-t-il jusqu'au bout de son contrat, en juin 2006 ? Sa relation contrastée avec le duo président Michel D'Hooghe/ DT Marc Degryse conduira-t-elle au clash ?

Sollied est un homme charmant. Et captivant. Quand il sort son bloc-notes et commence à dessiner ses graphiques, on passerait des heures à l'écouter débiter ses explications. Même si elles sont parfois très énigmatiques. Pour tourner autour du pot, pour esquiver des questions délicates, il doit être le plus fort de notre D1. Il peut aussi se lancer dans des discours savants et très éloignés du foot qui ont visiblement pour seul but de noyer le poisson et de désorienter son interlocuteur. Il n'empêche que, deux heures avec Mister Trond, ça permet d'y voir déjà beaucoup plus clair sur les actuelles réalités brugeoises.

On vous sent nettement moins à l'aise dans votre survêt' depuis que Marc Degryse a été nommé directeur sportif !

Trond Sollied : Détrompez-vous. Pour moi, rien n'a changé, ou presque, depuis l'arrivée de Degryse.

Avouez que vous avez moins d'emprise sur la politique du Club.

J'ai de l'emprise sur ce que je peux. C'est-à-dire le sportif. Pas le financier. C'était comme ça avant l'arrivée de Degryse et c'est toujours la même chose aujourd'hui.

Maintenant, les joueurs ont un interlocuteur privilégié auquel ils peuvent confier leurs états d'âme : Degryse.

Ils peuvent se plaindre au monde entier s'ils le souhaitent, ça ne m'influence pas.

Vous avez déclaré que Degryse devait encore tout apprendre de son nouveau métier.

Je confirme. Il a besoin de cinq ans.

Votre vision du football correspond-elle à celle de Degryse ?

Je ne comprends pas bien votre question. Quelle est la vision de Degryse ? Quelle est la mienne ? Nous avons un point commun : nous voulons gagner le plus grand nombre de matches.

Mais vous n'envisagez peut-être pas la même manière pour y arriver ?

Je fais avec les joueurs que j'ai. Si j'avais un autre noyau, avec d'autres qualités, je prônerais un football différent. Mais j'ai bien compris qu'il n'y avait pas d'argent à Bruges, en ce moment, pour former un nouveau noyau.

Vous n'êtes pas satisfait de votre groupe ?

Il me manque deux attaquants. On en a vendu quatre depuis quelques mois û NDLA : Andrés Mendoza, José Duarte, Tim Smolders, Bengt Saeternes. C'est énorme car la saison sera longue.

Cela veut-il dire que Bruges se renforcera à nouveau en janvier ?

Je n'en sais rien. On ne m'a rien promis, en tout cas.

" J'ai 45 ans : je fais ce que je veux et je sais ce que je fais "

Avez-vous digéré la réaction de Philippe Clement, qui a râlé de n'être que réserviste lors du match au Brussels ?

Clement n'a pas été correct. Je n'ai pas compris sa réaction. Si un gamin de 19 ans s'était emporté comme lui, je l'aurais traité d'idiot. Mais Clement, avec son expérience... Enfin bon, pour moi, l'incident est clos. Il n'y a plus d'affaire Clement à Bruges. Il n'y en a jamais eu, d'ailleurs.

Et l'affaire Donetsk, elle est digérée ? Votre sortie jusqu'aux petites heures, la veille du match, a failli vous coûter votre place ?

Il ne s'est rien passé à Donetsk. Je n'ai pas quitté l'hôtel.

Mais vous êtes resté scotché au casino de l'hôtel !

Je peux vous donner un conseil ? Allez voir sur place et vous me direz si ça ressemble à un casino...

Votre réputation de noceur est difficile à porter ?

Quand j'ai bien bossé, j'aime me relaxer. Et, dans ces moments-là, je fais ce que je veux. Je sais ce que je fais, aussi. J'ai 45 ans, on ne va pas venir me dire comment je dois vivre et meubler mes temps libres.

Un entraîneur doit avoir une certaine discipline, non ?

J'en ai.

Il doit aussi être frais le jour d'un match, non ?

Ecoutez, le journaliste flamand qui a écrit que j'avais passé une bonne partie de la nuit au bar n'a sûrement pas de miroir chez lui. S'il y en a bien un qui devrait s'abstenir de tout commentaire sur l'hygiène de vie...

On vous a reproché d'être arrivé en retard à la théorie.

C'est ma cinquième saison à Bruges et je ne suis pas arrivé une seule fois en retard à un entraînement ou à une séance de théorie.

On raconte que, le jour du match à Donetsk, la théorie a été particulièrement brève...

Parfois, ma discussion tactique dure un quart d'heure. Parfois, deux minutes. C'est comme je le sens. Et, avant de la commencer, je suis bien incapable de dire si elle va être courte ou longue. J'agis au feeling.

" Un jour, les menteurs seront démasqués et punis "

Vous ne sentez pas des courants négatifs dans le club ?

We're living in the dark. L'ambiance n'est pas toujours très positive, c'est exact. Mais ne me demandez pas de désigner des coupables. Je les ai démasqués, ça me suffit. Je ne dirai rien. Peut-être qu'un jour, j'expliquerai tout, quand je rédigerai mes mémoires. C'est pareil quand je joue aux cartes : je ne montre mon jeu que quand la partie est terminée. En attendant, j'ai l'habitude de ne jamais critiquer les gens avec lesquels je travaille, qu'il s'agisse de joueurs, d'entraîneurs ou de dirigeants. En tant que leader sportif du club, je n'ai pas le droit de le faire. Mais attention : ce n'est pas parce que je ne dis rien que je ne sais rien. J'ai tous mes apaisements : un jour, les menteurs seront démasqués et punis. Tout ce qu'ils racontent leur reviendra en plein visage. Surtout dans un aussi petit pays que la Belgique. Mentir, c'est remplir un gros ballon avec des conneries, et tout à coup, le ballon pète et celui qui l'a rempli prend tout en pleine poire...

La rumeur rapporte que votre contrat pèse très lourd : 1 million brut par an.

J'ai le contrat qu'on m'a donné.

Mais la nouvelle direction l'estime trop lourd.

Un contrat, c'est un contrat. C'est fait pour être respecté. Et le mien n'a rien de scandaleux, je vous le jure.

1 million brut ?

Les négociations avaient duré cinq minutes. J'avais dit ce que je voulais et ça avait été tout de suite accepté. Je pourrais d'ailleurs gagner plus dans un autre club belge. J'avais reçu une proposition très concrète.

1 million, donc ?...

Je ne vous donnerai pas de chiffres. Et arrêtez d'y penser : vous seriez déçu...

On raconte au sein du club qu'avec un salaire pareil, vous devriez être champion chaque année.

Je mérite ce que je gagne. C'est une nouvelle tendance dans le foot européen : les salaires des joueurs ont tendance à diminuer et ceux des entraîneurs augmentent. C'est logique. Quels sont les gens qui gagnent le plus d'argent dans les entreprises ? Les tops leaders. Or, les entraîneurs des grands clubs peuvent être considérés comme des tops leaders.

Vous en êtes à votre cinquième saison à Bruges : n'est-ce pas trop ?

Ma réponse est très simple. Les meilleurs clubs du monde font des résultats sur le long terme en ne changeant pas souvent d'entraîneur. Arsenal, Manchester United, Liverpool, mais mon raisonnement ne s'applique pas qu'à l'Angleterre. En Ukraine, il y a le Dinamo Kiev. Dans tous les pays du foot, il y a des exemples pareils. La continuité dans le staff technique est l'un des principaux paramètres de la réussite. Si un président change de coach tous les deux ans en moyenne, il pourra toujours réaliser l'une ou l'autre bonne saison, mais ce ne seront jamais que des coups de feu.

On a raconté que vous étiez toujours en poste à Bruges parce que votre limogeage aurait coûté trop cher.

Encore une bêtise à mettre dans le gros ballon de mensonges qui éclatera un jour ou l'autre. Le problème, c'est que ces rumeurs prennent vite de l'ampleur dans le grand public, et après un certain temps, on considère que c'est une vérité. Ceux qui entendent des choses pareilles finissent par se persuader qu'il n'y a rien de plus vrai. C'est un processus inconscient. Comme le pêcheur qui prend un tout petit poisson mais se force à croire qu'il a fait une toute bonne prise. Plus il raconte sa pêche, plus il augmente la taille de son poisson virtuel. A la fin, il est convaincu d'avoir pris une baleine alors qu'il n'a en fait attrapé qu'une truite !

Donc, cinq années dans le même club, ce n'est pas trop ?

Si j'avais senti une quelconque usure, je n'aurais pas signé de prolongation. Et je serai assez intelligent pour partir si je constate un jour que je ne suis plus à ma place. Je serrerai la main de tout le monde et j'irai voir ailleurs.

Un titre en quatre ans, c'est peu, non ?

Un titre, mais aussi deux Coupes et une Supercoupe de Belgique. Pour moi, ce n'est pas mal par rapport à l'ensemble du palmarès de Bruges en un peu plus de 100 ans d'existence.

" J'ai révolutionné le championnat de Belgique "

On vous reproche un style de jeu qui n'a pas du tout évolué depuis votre arrivée.

Les résultats me donnent raison, non ? Prenez Bruges au niveau européen : ce club a disputé 191 rencontres de Coupe d'Europe, et j'en ai coaché 46 en obtenant un goal-average extrêmement intéressant. Tout cela en un peu plus de quatre ans. En championnat, notre plus mauvaise place a été la deuxième. N'est-ce pas la plus belle preuve que nous sommes dans le bon ? Je constate aussi que tous ceux qui critiquent notre façon de jouer sont des jaloux. Il y a pas mal de coaches qui essayent de me copier mais qui n'y arrivent pas. Je les attends, tous ces David Copperfield du tableau noir... Ils créent l'illusion qu'ils jouent comme le Club Bruges mais sont loin du compte. Je suis fier, aussi, d'avoir fait évoluer le championnat de Belgique. Quand je suis arrivé à Gand, en 1998, tout le monde jouait homme contre homme, sauf Walter Meeuws et Hugo Broos qui ne s'en tenaient pas à une individuelle stricte avec le Lierse et Mouscron. Aujourd'hui, tout le monde essaye de copier des ingrédients du jeu de Bruges. Oui, finalement, j'ai conscience d'avoir carrément révolutionné ce championnat.

Avec Sollied, c'est le 4-3-3 et rien d'autre !

Faux ! Personne ne le voit, mais j'ai déjà pratiqué presque tous les systèmes possibles et imaginables avec Bruges : 4-3-3 bien sûr, mais aussi 4-4-2, 3-5-2, 3-4-3, 4-4-1-1, même 3-6-1. Et il y a une qualité qu'on ne pourra jamais m'enlever : je suis un coach très offensif. Certains entraîneurs affirment qu'ils sont plus offensifs que Bruges en jouant avec un ou deux attaquants. Qu'ils m'expliquent... C'est impossible. Regardez le nombre de Brugeois qui se retrouvent dans le rectangle lorsque nous terminons nos actions offensives : ça résume tout. Et chez nous, il existe des scénarios offensifs bien précis. Alors que, chez la plupart de nos adversaires, on mise avant tout sur l'improvisation.

Certains joueurs de Bruges se plaignent de la monotonie de vos entraînements.

Ils ont tort. Nous multiplions les petits matches : 11 contre 11, 10 contre 10, 9 contre 9, 8 contre 8, etc... jusqu'au 1 contre 1. Le nombre de joueurs change continuellement, et le but est toujours le même : être performant à 11, le jour du match. Mes joueurs savent jouer, je ne dois plus leur apprendre à frapper dans un ballon. Par contre, je veux passer énormément de temps à leur apprendre l'art du placement, d'où ces petits matches avec des équipes de peu de joueurs. Il y a des coaches qui consacrent une demi-heure d'affilée aux reprises de la tête : après ces 30 minutes, les gars qui ont repris 50 ballons du front sont complètement fous... Chacun ses méthodes.

Mais il n'y a jamais d'effet de surprise dans vos entraînements.

Je déteste les surprises parce qu'elles sont le plus souvent négatives.

Ne serait-il pas intéressant de surprendre vos joueurs de temps en temps pour aiguiser leur concentration ?

Ceux qui ont des problèmes de concentration ne jouent pas le week-end, c'est aussi simple que cela. Je suis terriblement exigeant sur ce plan-là. J'estime qu'ils doivent tous être en mesure d'être concentrés à 300 % pendant tout un match. Pourquoi une mi-temps dure-t-elle 45 minutes ? Ce n'est pas un hasard. Parce que c'est le laps de temps pendant lequel un être humain normalement constitué est supposé capable de rester concentré à fond. C'est pour cela, aussi, qu'une heure de cours à l'école dure environ 50 minutes. Physiquement, on pourrait tenir le coup pendant trois heures d'affilée sur un terrain de foot. Mentalement, par contre, c'est impossible. A l'entraînement, je veux que chacun soit concentré à 300 % sur son sujet. Je veux qu'ils voient tous la même chose que moi, mais cela nécessite d'innombrables répétitions. Et certains ne verront jamais clair. Alors que je vois un beau match à la TV, ils ne trouvent qu'un écran noir devant leurs yeux. Pour ceux-là, je ne vois pas d'issue.

On vous reproche aussi de ne pas être un grand communicateur.

Les réservistes et les blessés, sans doute. Mais à qui dois-je consacrer mon temps, en priorité ? A ceux qui se font masser en salle de soins ? Désolé, ce ne sont pas ces gars-là qui vont nous gagner le match à venir. Alors, je préfère réserver toute mon énergie pour les titulaires. Je suis entraîneur, pas assistant social ou psychiatre.

En début de saison, vous avez été sifflé bruyamment par le public de Bruges : comment avez-vous vécu cette première ?

Les gens n'étaient pas contents parce que je remplaçais Alin Stoica. Ils n'ont même pas essayé de connaître les raisons de ce changement, et c'est bien dommage pour eux.

C'était douloureux comme sensation ?

J'étais trop concentré pour souffrir.

Pierre Danvoye

" Un jour, JE RÉDIGERAI MES MÉMOIRES : vous saurez tout "

Bruges écrase le début de saison : 20 points sur 24, 6 victoires en 8 matches, pas une seule défaite, meilleure attaque (22 buts), meilleure défense (4), meilleur buteur (Bosko Balaban, 7), meilleur passeur (Hans Cornelis, 4). Ça devrait rouler à fond de cinquième pour l'entraîneur norvégien mais la situation n'est pas si simple. Depuis l'élimination au dernier tour préliminaire de la Ligue des Champions, par Donetsk, Trond Sollied (45 ans) est ouvertement remis en cause. Il est au centre de conflits internes qui font craindre pour son avenir : ira-t-il jusqu'au bout de son contrat, en juin 2006 ? Sa relation contrastée avec le duo président Michel D'Hooghe/ DT Marc Degryse conduira-t-elle au clash ? Sollied est un homme charmant. Et captivant. Quand il sort son bloc-notes et commence à dessiner ses graphiques, on passerait des heures à l'écouter débiter ses explications. Même si elles sont parfois très énigmatiques. Pour tourner autour du pot, pour esquiver des questions délicates, il doit être le plus fort de notre D1. Il peut aussi se lancer dans des discours savants et très éloignés du foot qui ont visiblement pour seul but de noyer le poisson et de désorienter son interlocuteur. Il n'empêche que, deux heures avec Mister Trond, ça permet d'y voir déjà beaucoup plus clair sur les actuelles réalités brugeoises. Trond Sollied : Détrompez-vous. Pour moi, rien n'a changé, ou presque, depuis l'arrivée de Degryse. J'ai de l'emprise sur ce que je peux. C'est-à-dire le sportif. Pas le financier. C'était comme ça avant l'arrivée de Degryse et c'est toujours la même chose aujourd'hui. Ils peuvent se plaindre au monde entier s'ils le souhaitent, ça ne m'influence pas. Je confirme. Il a besoin de cinq ans. Je ne comprends pas bien votre question. Quelle est la vision de Degryse ? Quelle est la mienne ? Nous avons un point commun : nous voulons gagner le plus grand nombre de matches. Je fais avec les joueurs que j'ai. Si j'avais un autre noyau, avec d'autres qualités, je prônerais un football différent. Mais j'ai bien compris qu'il n'y avait pas d'argent à Bruges, en ce moment, pour former un nouveau noyau. Il me manque deux attaquants. On en a vendu quatre depuis quelques mois û NDLA : Andrés Mendoza, José Duarte, Tim Smolders, Bengt Saeternes. C'est énorme car la saison sera longue. Je n'en sais rien. On ne m'a rien promis, en tout cas. Clement n'a pas été correct. Je n'ai pas compris sa réaction. Si un gamin de 19 ans s'était emporté comme lui, je l'aurais traité d'idiot. Mais Clement, avec son expérience... Enfin bon, pour moi, l'incident est clos. Il n'y a plus d'affaire Clement à Bruges. Il n'y en a jamais eu, d'ailleurs. Il ne s'est rien passé à Donetsk. Je n'ai pas quitté l'hôtel. Je peux vous donner un conseil ? Allez voir sur place et vous me direz si ça ressemble à un casino... Quand j'ai bien bossé, j'aime me relaxer. Et, dans ces moments-là, je fais ce que je veux. Je sais ce que je fais, aussi. J'ai 45 ans, on ne va pas venir me dire comment je dois vivre et meubler mes temps libres. J'en ai. Ecoutez, le journaliste flamand qui a écrit que j'avais passé une bonne partie de la nuit au bar n'a sûrement pas de miroir chez lui. S'il y en a bien un qui devrait s'abstenir de tout commentaire sur l'hygiène de vie... C'est ma cinquième saison à Bruges et je ne suis pas arrivé une seule fois en retard à un entraînement ou à une séance de théorie. Parfois, ma discussion tactique dure un quart d'heure. Parfois, deux minutes. C'est comme je le sens. Et, avant de la commencer, je suis bien incapable de dire si elle va être courte ou longue. J'agis au feeling. We're living in the dark. L'ambiance n'est pas toujours très positive, c'est exact. Mais ne me demandez pas de désigner des coupables. Je les ai démasqués, ça me suffit. Je ne dirai rien. Peut-être qu'un jour, j'expliquerai tout, quand je rédigerai mes mémoires. C'est pareil quand je joue aux cartes : je ne montre mon jeu que quand la partie est terminée. En attendant, j'ai l'habitude de ne jamais critiquer les gens avec lesquels je travaille, qu'il s'agisse de joueurs, d'entraîneurs ou de dirigeants. En tant que leader sportif du club, je n'ai pas le droit de le faire. Mais attention : ce n'est pas parce que je ne dis rien que je ne sais rien. J'ai tous mes apaisements : un jour, les menteurs seront démasqués et punis. Tout ce qu'ils racontent leur reviendra en plein visage. Surtout dans un aussi petit pays que la Belgique. Mentir, c'est remplir un gros ballon avec des conneries, et tout à coup, le ballon pète et celui qui l'a rempli prend tout en pleine poire... J'ai le contrat qu'on m'a donné. Un contrat, c'est un contrat. C'est fait pour être respecté. Et le mien n'a rien de scandaleux, je vous le jure. Les négociations avaient duré cinq minutes. J'avais dit ce que je voulais et ça avait été tout de suite accepté. Je pourrais d'ailleurs gagner plus dans un autre club belge. J'avais reçu une proposition très concrète. Je ne vous donnerai pas de chiffres. Et arrêtez d'y penser : vous seriez déçu... Je mérite ce que je gagne. C'est une nouvelle tendance dans le foot européen : les salaires des joueurs ont tendance à diminuer et ceux des entraîneurs augmentent. C'est logique. Quels sont les gens qui gagnent le plus d'argent dans les entreprises ? Les tops leaders. Or, les entraîneurs des grands clubs peuvent être considérés comme des tops leaders. Ma réponse est très simple. Les meilleurs clubs du monde font des résultats sur le long terme en ne changeant pas souvent d'entraîneur. Arsenal, Manchester United, Liverpool, mais mon raisonnement ne s'applique pas qu'à l'Angleterre. En Ukraine, il y a le Dinamo Kiev. Dans tous les pays du foot, il y a des exemples pareils. La continuité dans le staff technique est l'un des principaux paramètres de la réussite. Si un président change de coach tous les deux ans en moyenne, il pourra toujours réaliser l'une ou l'autre bonne saison, mais ce ne seront jamais que des coups de feu. Encore une bêtise à mettre dans le gros ballon de mensonges qui éclatera un jour ou l'autre. Le problème, c'est que ces rumeurs prennent vite de l'ampleur dans le grand public, et après un certain temps, on considère que c'est une vérité. Ceux qui entendent des choses pareilles finissent par se persuader qu'il n'y a rien de plus vrai. C'est un processus inconscient. Comme le pêcheur qui prend un tout petit poisson mais se force à croire qu'il a fait une toute bonne prise. Plus il raconte sa pêche, plus il augmente la taille de son poisson virtuel. A la fin, il est convaincu d'avoir pris une baleine alors qu'il n'a en fait attrapé qu'une truite ! Si j'avais senti une quelconque usure, je n'aurais pas signé de prolongation. Et je serai assez intelligent pour partir si je constate un jour que je ne suis plus à ma place. Je serrerai la main de tout le monde et j'irai voir ailleurs. Un titre, mais aussi deux Coupes et une Supercoupe de Belgique. Pour moi, ce n'est pas mal par rapport à l'ensemble du palmarès de Bruges en un peu plus de 100 ans d'existence. Les résultats me donnent raison, non ? Prenez Bruges au niveau européen : ce club a disputé 191 rencontres de Coupe d'Europe, et j'en ai coaché 46 en obtenant un goal-average extrêmement intéressant. Tout cela en un peu plus de quatre ans. En championnat, notre plus mauvaise place a été la deuxième. N'est-ce pas la plus belle preuve que nous sommes dans le bon ? Je constate aussi que tous ceux qui critiquent notre façon de jouer sont des jaloux. Il y a pas mal de coaches qui essayent de me copier mais qui n'y arrivent pas. Je les attends, tous ces David Copperfield du tableau noir... Ils créent l'illusion qu'ils jouent comme le Club Bruges mais sont loin du compte. Je suis fier, aussi, d'avoir fait évoluer le championnat de Belgique. Quand je suis arrivé à Gand, en 1998, tout le monde jouait homme contre homme, sauf Walter Meeuws et Hugo Broos qui ne s'en tenaient pas à une individuelle stricte avec le Lierse et Mouscron. Aujourd'hui, tout le monde essaye de copier des ingrédients du jeu de Bruges. Oui, finalement, j'ai conscience d'avoir carrément révolutionné ce championnat. Faux ! Personne ne le voit, mais j'ai déjà pratiqué presque tous les systèmes possibles et imaginables avec Bruges : 4-3-3 bien sûr, mais aussi 4-4-2, 3-5-2, 3-4-3, 4-4-1-1, même 3-6-1. Et il y a une qualité qu'on ne pourra jamais m'enlever : je suis un coach très offensif. Certains entraîneurs affirment qu'ils sont plus offensifs que Bruges en jouant avec un ou deux attaquants. Qu'ils m'expliquent... C'est impossible. Regardez le nombre de Brugeois qui se retrouvent dans le rectangle lorsque nous terminons nos actions offensives : ça résume tout. Et chez nous, il existe des scénarios offensifs bien précis. Alors que, chez la plupart de nos adversaires, on mise avant tout sur l'improvisation. Ils ont tort. Nous multiplions les petits matches : 11 contre 11, 10 contre 10, 9 contre 9, 8 contre 8, etc... jusqu'au 1 contre 1. Le nombre de joueurs change continuellement, et le but est toujours le même : être performant à 11, le jour du match. Mes joueurs savent jouer, je ne dois plus leur apprendre à frapper dans un ballon. Par contre, je veux passer énormément de temps à leur apprendre l'art du placement, d'où ces petits matches avec des équipes de peu de joueurs. Il y a des coaches qui consacrent une demi-heure d'affilée aux reprises de la tête : après ces 30 minutes, les gars qui ont repris 50 ballons du front sont complètement fous... Chacun ses méthodes. Je déteste les surprises parce qu'elles sont le plus souvent négatives. Ceux qui ont des problèmes de concentration ne jouent pas le week-end, c'est aussi simple que cela. Je suis terriblement exigeant sur ce plan-là. J'estime qu'ils doivent tous être en mesure d'être concentrés à 300 % pendant tout un match. Pourquoi une mi-temps dure-t-elle 45 minutes ? Ce n'est pas un hasard. Parce que c'est le laps de temps pendant lequel un être humain normalement constitué est supposé capable de rester concentré à fond. C'est pour cela, aussi, qu'une heure de cours à l'école dure environ 50 minutes. Physiquement, on pourrait tenir le coup pendant trois heures d'affilée sur un terrain de foot. Mentalement, par contre, c'est impossible. A l'entraînement, je veux que chacun soit concentré à 300 % sur son sujet. Je veux qu'ils voient tous la même chose que moi, mais cela nécessite d'innombrables répétitions. Et certains ne verront jamais clair. Alors que je vois un beau match à la TV, ils ne trouvent qu'un écran noir devant leurs yeux. Pour ceux-là, je ne vois pas d'issue. Les réservistes et les blessés, sans doute. Mais à qui dois-je consacrer mon temps, en priorité ? A ceux qui se font masser en salle de soins ? Désolé, ce ne sont pas ces gars-là qui vont nous gagner le match à venir. Alors, je préfère réserver toute mon énergie pour les titulaires. Je suis entraîneur, pas assistant social ou psychiatre. Les gens n'étaient pas contents parce que je remplaçais Alin Stoica. Ils n'ont même pas essayé de connaître les raisons de ce changement, et c'est bien dommage pour eux. J'étais trop concentré pour souffrir. Pierre Danvoye" Un jour, JE RÉDIGERAI MES MÉMOIRES : vous saurez tout "