"Avec un tel douzième homme ça va être très dur pour Genk de ramener quelque chose de Bruges. Si c'est le cas, ça donnerait encore plus de couleur à leur titre éventuel. " Nous sommes à quelques jours du sommet des sommets du championnat entre Bruges et Genk, Marc Degryse nous reçoit chez lui à moins de deux kilomètres du stade Jan Breydel pour retracer un championnat où les réjouissances semblent être bien moins nombreuses que les désillusions.
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"Avec un tel douzième homme ça va être très dur pour Genk de ramener quelque chose de Bruges. Si c'est le cas, ça donnerait encore plus de couleur à leur titre éventuel. " Nous sommes à quelques jours du sommet des sommets du championnat entre Bruges et Genk, Marc Degryse nous reçoit chez lui à moins de deux kilomètres du stade Jan Breydel pour retracer un championnat où les réjouissances semblent être bien moins nombreuses que les désillusions. En début de saison, voyais-tu Genk aussi haut, aussi dominateur tout au long de la saison ? MARC DEGRYSE : Non. Je dois être honnête, je voyais Bruges en tête et même Anderlecht comme concurrent. Le Sporting était troisième l'an passé, il devait ambitionner mieux, à savoir une deuxième ou une première place. Genk, je les voyais troisièmes, voire quatrièmes, car le Standard avait surpris tout le monde sous Ricardo Sa Pinto. Et, suite au départ du seul Junior Edmilson, l'équipe était bien en place, comme Bruges. A Genk, il y avait encore beaucoup de travail, et les résultats de cette saison donnent encore plus de crédit au travail de Philippe Clement, au niveau du vestiaire notamment. Philippe Clement est souvent décrit comme un excellent meneur d'hommes, un vrai people manager. DEGRYSE : C'était déjà le cas quand il était joueur ( Marc Degryse était directeur sportif de Bruges quand Philipe Clement y évoluait, ndlr). Les gens ont peut-être une fausse image de lui car il n'était pas LE grand joueur mais il était très professionnel, et tirait les autres joueurs avec lui. A l'image d'un Geert Verheyen, avec qui il était souvent. Philippe est, comme Geert, obsédé par le travail, le dépassement de soi. Je le trouve d'ailleurs plus charismatique aujourd'hui que quand il était joueur. Il l'a dit lui-même : il se sent mieux comme entraîneur que comme joueur. Cette réussite, c'est aussi le travail de tout un club.DEGRYSE : Oui, mais avant que Clement n'arrive au club, n'oublions pas qu'il y a eu une série d'entraîneurs, comme Stuivenberg et Maes, qui n'ont pas été des réussites. Mais c'est vrai qu'ils ont su construire une très bonne académie et attirer tous ces jeunes joueurs étrangers talentueux : Berge, Ndidi, Bailey, Milinkovic Savic, Koulibaly, Colley, Lucumi, etc. C'est d'une incroyable richesse. Avec le risque d'être à nouveau pillé cet été ? DEGRYSE : Peut-être, mais je suis certain qu'ils vont trouver des solutions. C'est un club qui bosse avec une excellente cellule de scouting, et qui ne travaille pas qu'avec quelques agents. Genk fait désormais office de modèle en Belgique ? DEGRYSE : Philippe Clement le sait très bien mais Bruges est encore plus loin. Genk a connu une période difficile sous Dirk Degraen, puis Patrick Janssens. Ca n'était pas toujours très clair, très droit. A cette époque, ils ont aussi fait quelques beaux achats mais les résultats ne suivaient pas. Aujourd'hui, je suis charmé par le président, Peter Croonen, quelqu'un de très discret, de modeste. C'est l'anti-Marc Coucke.DEGRYSE : Voilà. Même si je crois que Coucke a tiré des leçons ces derniers mois. Ce n'est pas au président de se mettre en première ligne. Qui connaît le nom du président de l'Ajax ? Peu de gens. Les personnes qui décident du sportif là-bas, ce sont Edwin van der Sar et Marc Overmars. A Genk, c'est Dimitri de Condé avec son équipe. Il faut laisser les gens du foot travailler et les juger sur une certaine période. La stabilité et la continuité, c'est la clef du succès. A Bruges, on risque de connaître un nouveau chamboulement avec le départ d'Ivan Leko.DEGRYSE : Leko et la direction ne sont plus sur la même longueur d'onde. Au début de la saison, ils ont parlé de prolonger son contrat, mais Leko était déçu de la proposition qu'il a reçue. Et, pour Leko, ça s'est transformé en frustration, en manque de reconnaissance. Puis il y a eu l'affaire du footbelgate qui a égratigné son image. Leko a-t-il réalisé du bon boulot au Club ? DEGRYSE : Oui. Il a gagné le championnat, réalisé un beau parcours en Ligue des Champions alors que ses débuts avaient été très compliqués avec cette élimination rapide en Coupe d'Europe par l'AEK Athènes. Il était proche d'être viré, puis le Club a aligné les succès. L'année passée, Bruges comptait six points d'avance pour entamer les play-offs, cette fois le Club avait quatre points de retard et donc plus le droit à l'erreur. En 2018-2019, pour rappel, c'est leur saison régulière qui leur a donné le titre et non les play-offs, où ils avaient seulement pris 12 sur 30. Genk peut-il concurrencer Bruges sur le long terme ? DEGRYSE : Genk s'installe désormais à côté de Bruges au sommet du football belge mais il faut encore confirmer et c'est ce qu'il y a de plus compliqué dans le foot. Si Clement reste à Genk, le Racing peut devenir un vrai concurrent du Club. En tout cas, Genk mais aussi Bruges, ont tous deux réalisé une bonne saison. Le reste... Il y aussi l'Antwerp parmi les réussitesDEGRYSE : C'est vrai. Et depuis deux saisons. A l'Antwerp, on connaît Paul Gheysens mais il se montre très peu. Le grand chef, c'est Luciano D'Onofrio, avec à ses côtés Laszlo Bölöni. C'est un duo, c'est très clair, c'est le plus simple aussi pour la prise de décisions. C'est un peu à l'ancienne mais je vois mal Luciano travailler d'une autre manière. Quant à Bölöni, c'est certainement aussi " à l'ancienne " dans sa manière d'entraîner, de coacher, ce qui ne plaît pas forcément aux joueurs. Mais s'ils ne le suivent pas, ils ne jouent pas. C'est une dictature (il rit). Oui, le personnage est spécial, mais on ne peut pas dire qu'il ne fait pas du bon boulot. Ça peut durer avec lui ? DEGRYSE : Quand tu as des grandes personnalités dans ton vestiaire, cette façon de coacher devient difficile à transmettre et perd de son effet. Mais à l'Antwerp, ça fonctionne car ils venaient de D2. D'Onofrio a été malin en offrant une dernière chance à plusieurs joueurs revanchards comme Bolat, Mbokani, Van Damme. C'est une équipe à l'image de son coach, une équipe de " salopards "...DEGRYSE : Oui, mais c'est bon signe quand tu reconnais la griffe d'un coach. Si tu regardes Guardiola, tu sais comment son équipe va jouer, Klopp aussi dans un autre style, Mourinho même chose, etc. Et l'Antwerp joue comme son entraîneur veut qu'il joue. L'Antwerp semble très ambitieux. Est-ce que ce club peut lutter pour le titre dans les années à venir ? DEGRYSE : Bien sûr. Si Gand l'a fait, pourquoi pas l'Antwerp ? Il y a quelques années j'avais rencontré Luciano D'Onofrio dans le cadre de la reprise du Beerschot. Il ne comprenait pas comment une telle ville n'avait pas un club de pointe. Et déjà, à cette époque, il disait : si je veux réaliser encore une chose dans le foot, c'est bosser à Anvers. C'était son challenge. Il est bien à l'Antwerp où il construit son équipe étape par étape. Il va, par contre, falloir jouer un foot plus spectaculaire l'an prochain.DEGRYSE : Avec Refaelov, Govea, Lamkel Zé, qui est certes très spécial, il y a déjà un mieux mais c'est clair qu'il faut que cette équipe progresse dans sa maîtrise technique. L'ambition du président est sans fin, le titre c'est l'objectif et le plus vite possible. Mais déjà cette saison, c'est une très bonne surprise. Et tu pointes qui au rayon des déceptions ? DEGRYSE : Le Standard mais surtout Anderlecht et Gand. Tu imaginais le Standard de Michel Preud'homme plus haut dès cette saison ? DEGRYSE : Lors de chaque première saison de Preud'homme, il faut s'adapter à ses méthodes. Mais le problème, c'est que Michel a débarqué dans un groupe qui restait sur de très bons résultats. Quand on a su qu'il allait venir au Standard, on était seulement en mars, les play-offs n'avaient pas débuté et la situation était très différente. Et je crois qu'il n'était pas très enthousiaste de voir de tels play-offs car comment former une même équipe en changeant totalement la manière ? Cette saison, il a fallu bosser beaucoup plus dur, jouer davantage avec la tête, mettre une tactique en place et surtout changer les mentalités. Le fait que Michel Preud'homme porte différentes casquettes - coach, directeur sportif, vice-président au sein du Standard - est-ce une bonne chose ? DEGRYSE : Sur le long terme, oui. Mais comment changer d'entraîneur si les résultats sont mauvais ? DEGRYSE : Ça, c'est à Preud'homme de décider et de faire un pas de côté quand il le jugera nécessaire. C'est ce que Bruno Venanzi voulait : lui laisser les pleins pouvoirs. On le sent quand même marqué. DEGRYSE : C'est typiquement Michel. C'était déjà le cas à Bruges. Il peut être obsessionnel quand ça ne marche pas comme il veut. Et, au Standard, tout le monde n'est pas prêt à le suivre. C'est une saison qui n'a pas été un succès. A Anderlecht, récemment, le Standard a touché le fond et son comportement en disait long. On risque de voir une toute nouvelle équipe l'an prochain à Sclessin avec la perte de plusieurs cadres.DEGRYSE : Oui, mais parfois il vaut mieux coacher des joueurs qui sont prêts à te suivre, qui sont convaincus qu'ils vont progresser à tes côtés, même s'ils sont intrinsèquement un peu moins bons. Quand Michel dit que Carcela a décidé d'évoluer à sa manière, qu'il n'est pas prêt à progresser de quelques %, c'est évident que c'est une fin de non-retour. Michel ne veut que des joueurs qui sont prêts à se dépasser et s'améliorer de 5 à 10%. Et, cette saison, l'alchimie entre l'entraîneur et le groupe n'a pas pris. A Bruges, Preud'homme pouvait compter sur Philippe Clement à côté de lui.DEGRYSE : Habituellement, le coach-adjoint doit être presque l'ami des joueurs, au Standard, ce n'est pas du tout le cas. La tactique d'un groupe, ce n'est pour moi que 10% du résultat final. Le people management est extrêmement important, on le voit au plus haut niveau. Il faut arriver à établir une connexion entre le staff et le groupe. Anderlecht semble encore bien plus atteint.DEGRYSE : En fait, j'en ai un peu marre de parler d'Anderlecht. Qu'est-ce qu'on peut encore ajouter à la pire saison de l'histoire ? On a le sentiment que Coucke a voulu balayer cette histoire.DEGRYSE : Ça a été beaucoup trop vite, même si je trouvais qu'il fallait moderniser le club suite aux dernières années du duo Vanden Stock-Van Holsbeeck. C'était nécessaire mais il ne faut jamais jeter le bébé avec l'eau du bain. Moderniser, ça veut dire changer les choses petit à petit, le stade, le marketing, tout en gardant l'essence même d'un club et sa philosophie sur le plan sportif. Et je reste convaincu que l'ADN de ce club ne peut pas disparaître. Frank Arnesen me rappelait qu'il y a un an, les critiques pleuvaient sur Marc Overmars à l'Ajax alors qu'aujourd'hui, il est encensé. Ça manque quand même de clarté en haut lieu non ? DEGRYSE : Frank Arnesen est pour moi davantage un directeur sportif alors que Michael Verschueren est plus un directeur général. Je pense qu'à la fin mai, ils auront leur coach et pourront se mettre à préparer l'année prochaine. Et il faut jouer le titre l'an prochain, sinon c'est la catastrophe. Ça parait compliqué vu l'équipe actuelle. Qui a encore le niveau d'un club comme Anderlecht ? DEGRYSE : Ils ne sont pas beaucoup. Kums, Trebel, les jeunes comme Verschaeren, il faut des attaquants, des défenseurs qui sont à l'aise en possession de balle. Il va falloir énormément de changements. Tu n'imaginais pas que la situation serait aussi dramatique un an et demi après la prise de pouvoir par Marc Coucke ? DEGRYSE : Jamais. Mais la chute ne date pas d'hier. On sait aujourd'hui qu'Herman donnait trop de poids à Bayat, il reste des problèmes financiers suite à ça, mais je pense qu'ils peuvent encore attirer des bons joueurs sur la base du nom " Anderlecht ". J'ai entendu que le club travaillait beaucoup au niveau du recrutement. On verra. Marc Coucke va-t-il réussir à faire un pas de côté ? DEGRYSE : Marc Coucke doit vraiment se tenir à l'écart. Il doit permettre aux gens en place aujourd'hui de trouver un équilibre, de les laisser travailler. J'ai l'impression que ça se stabilise un petit peu. En novembre prochain, il ne doit pas venir dire : Arnesen et toute sa bande, dehors ! Ça serait encore une catastrophe. Il faut du temps dans le foot pour faire des résultats. Vont-ils encore aller chercher un coach étranger ? DEGRYSE : Je pense, oui. Je ne sais pas si c'est la bonne solution, par contre... Je pense que quelqu'un comme Bernd Storck serait une bonne option, vu la manière et la discipline qu'il a inculquées à Mouscron. Gand, c'est également un échec sur toute la ligne.DEGRYSE : Gand s'apprête à changer de coach encore une fois, alors qu'il y a deux mois les dirigeants étaient très contents de Thorup. Mais tout s'est écroulé en quelques matches. Ce groupe, un peu comme Andelrecht, est très vulnérable sur le plan psychologique. C'est trop facile de mettre ça sur le dos de l'entraîneur. A l'inverse, quand ça va bien, on a aussi trop tendance à encenser le coach. Dans les deux sens, c'est excessif. Je note qu'il y a un même problème de mentalité à la fois à Gand, au Standard, et à Anderlecht. C'est aux joueurs de se remettre en question, c'est leur boulot. A Gand, il y avait un manque cruel d'efficacité sur le plan offensif. L'été passé, le club a perdu Kalu, Moses Simon, Kubo. Et derrière, Gigot, Mitrovic, et Foket sur les côtés. Louwagie se félicitait des bons transferts, maintenant il met les mauvais résultats sur le compte de la mentalité. Une équipe dont la colonne vertébrale ne bouge pas a beaucoup plus de chances d'aligner les résultats. A Bruges, c'est le cas par exemple. Ça facilite l'intégration des nouveaux joueurs comme Rits ou Schrijvers. A Gand aussi, le président De Witte est assez intrusif avec le coach, ça n'aide pas. Pendant 25 ans, le duo De Witte-Louwagie a fait un boulot fantastique mais là, ils doivent arriver à lâcher du lest. Je ne serais pas surpris d'assister au retour de Vanhaezebrouck, c'est le rêve de De Witte, ça sera peut-être plus difficile pour Louwagie.