Incroyable Philippe Gilbert qui a signé un exploit exceptionnel en remportant consécutivement la Flèche Brabançonne, l'Amstel Gold Race, la Flèche Wallonne et, enfin, la course de ses rêves : Liège-Bastogne-Liège. Dimanche passé, à Ans, il a pris la mesure des frères Schleck après avoir mené la course à sa guise. Du grand art. Le chef de file de l'équipe Lotto Omega Pharma est le phare du printemps cycliste.
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Incroyable Philippe Gilbert qui a signé un exploit exceptionnel en remportant consécutivement la Flèche Brabançonne, l'Amstel Gold Race, la Flèche Wallonne et, enfin, la course de ses rêves : Liège-Bastogne-Liège. Dimanche passé, à Ans, il a pris la mesure des frères Schleck après avoir mené la course à sa guise. Du grand art. Le chef de file de l'équipe Lotto Omega Pharma est le phare du printemps cycliste. Plus tard, quand le palmarès de ce coureur âgé de 28 ans sera au centre des débats, il conviendra d'ajouter impérativement que ce crack a changé le cours des choses, la façon de gérer une saison. Depuis pas mal de temps maintenant, la spécialisation a divisé les pelotons en deux entre les spécialistes des classiques plates (Milan-Sanremo, Tour des Flandres, Paris-Roubaix) et les amateurs des grandes épreuves plus vallonnées du style Flèche Brabançonne, Amstel Gold Race, Flèche Wallonne, Liège-Bastogne-Liège, etc. Les rois du vent se reposent généralement après avoir dansé sur les chapeaux de curés dans l'Enfer du Nord. Gilbert a évité le rendez-vous des pavés jugés trop dangereux avant les classiques wallonnes mais a fait la course en tête tout au long de la Primavera ou au fil du Ronde. Cet homme modifie la donne de façon drastique et ne mise pas que sur un tableau. Il peut réussir ou sauver sa saison de mars à octobre, des Flandres au Tour de Lombardie. Cela lui donne un gros avantage psychologique par rapport à la meute de ses concurrents. Il prouve à sa façon qu'un coureur ambitieux, intelligent, audacieux, bien préparé et entouré par une excellente équipe ne doit pas craindre de relever ses manches durant toute la saison. Excellent en équipes de jeunes, il avait eu l'intelligence d'entamer sa carrière pro sous les couleurs de la Française des Jeux ; la pression aurait été infiniment plus forte dans une formation belge. Il a appris son métier avec Marc Madiot avant de tenter le grand saut, d'avoir les épaules assez solides pour être le capitaine de route de la formation Lotto Omega Pharma. La Belgique n'a jamais cessé d'avoir des champions, comme Johan Museeuw ou Tom Boonen, derniers éléments de cette prestigieuse lignée, mais Gilbert, c'est plus ; à leur statut de grands vainqueurs, il ajoute le prestige de véritable vedette internationale. Cette star est appréciée à travers le monde et il faut remonter à l'époque de Freddy Maertens pour retrouver un coureur belge aussi courtisé par les grands médias étrangers. Mesuré, modeste même, il avance à son rythme. Avec lui, le cyclisme belge a fait un pas en avant, s'est repositionné sur la carte internationale, tout en jetant un £il dans le rétro. Son panache unique en son genre fait penser à celui des " Belges années 60 et 70 ". Le Liégeois est le meilleur spécialiste belge (et mondial) des courses d'un jour depuis l'ère Eddy Merckx- Walter Godefroot- Herman Vanspringel- Roger De Vlaeminck. Irrésistible quand il faut puncher, Gilbert est un cas. Selon certains observateurs, il ne pourra jamais égaler Merckx, le coureur universel par excellence, mais son style n'est pas sans rappeler celui du Gitan qui gagnait où et quand il le voulait. De Vlaeminck adorait les pavés et savait s'imposer au bout d'un sprint massif. De plus, Roger-C£ur de Lion avait inauguré son palmarès très jeune, à 22 ans. Le Roi des Ardennes, lui, a déjà 28 ans, s'est totalement affirmé à 26 ans, et n'a plus assez de temps devant lui pour égaler un jour Monsieur Paris-Roubaix. N'empêche, il est le Classic One de son époque et prendra part au prochain Tour de France avec un autre statut. Au rythme de sa progression, n'est-il pas capable d'imposer sa loi dans les grandes épreuves par étapes ? Ne dit-on pas que cinq journées du prochain Tour de France lui conviennent à merveille. L'appétit ne vient-il pas en mangeant ? Il ne connaît pas encore ses limites (la haute montagne ne convient pas à son tempérament de baroudeur et à ses atouts de coureur explosif) et son printemps de légende laissera des traces. En l'espace de deux ans, Gilbert a subi une véritable métamorphose. Depuis son déménagement à Monaco, il s'entraîne régulièrement en montagne. Il est devenu plus costaud et surtout plus complet et aborde chaque course avec un calme stoïcien. Début 2009, Marc Sergeant, qui détermine la gestion sportive de l'équipe Lotto Omega Pharma depuis huit ans, a enrôlé Gilbert, qu'il convoitait depuis longtemps. Il le connaît donc parfaitement. " Au début, Philippe a été à la peine dans notre équipe ", explique Sergeant. " Je le voyais se demander ce qu'il venait faire ici. Il a besoin de ressentir une chaleur familiale, d'être constamment entouré par les mêmes personnes. Il a dû trouver ses marques, après cinq ans dans une équipe française, aux habitudes différentes. Il n'était pas convaincant en course non plus. Il avait même été tellement mauvais à Paris-Nice que nous l'avons renvoyé à la maison et quand nous lui avons demandé de rouler une fois au service de Greg Van Avermaet, il a répliqué : -Je suis quand même le leader ? Cette phase n'a duré que deux mois. Il a ensuite mieux roulé durant les classiques et a ainsi assuré son leadership. Il a fait la connaissance des autres. " Gilbert a exprimé ses exigences avant de signer. " Tout à fait : il s'entoure toujours des mêmes personnes : il a toujours le même soigneur et si possible le même directeur sportif et le même mécanicien. Il adore avoir son mentor, Dirk De Wolf, promu directeur sportif, près de lui, même quand il s'entraîne. Quand il a commencé à courir, il a réalisé qu'il ne pouvait pas rester en Wallonie, qu'il valait mieux s'affilier à une équipe flamande de jeunes pour apprendre à rouler contre le vent. De Wolf dirigeait une de ces équipes. Rêvant de s'adjuger un jour Liège-Bastogne-Liège, Philippe a choisi la formation de De Wolf, qui a gagné la Doyenne. Il pensait que celui-ci lui apprendrait comment faire. Cette décision illustre bien Gilbert : il pense toujours à long terme. C'est aussi pour cela qu'il a déménagé à Monaco : il peut mieux s'y entraîner. Il roule en montagne ou sur des routes vallonnées alors qu'en Belgique, il faut bien chercher pour trouver une côte de quatre kilomètres. Il a posé les jalons de son succès par son travail à Monaco. " Sergeant a évidemment constaté qu'il est de plus en plus puissant : " J'ai d'abord remarqué cette évolution à la façon dont Philippe grimpe les cols. Il ne se fera plus lâcher dans une ascension de dix kilomètres, désormais. Il a également gagné en assurance. Je le remarque avant les courses : il plaisante volontiers, même s'il est très maniaque, surtout avec son matériel. La veille de chaque course, il inspecte son vélo dans les moindres détails. Tout doit être parfaitement réglé. Il est exigeant envers lui-même et son entourage. Sa vie se résume à manger, à dormir et à rouler... même s'il ne dédaigne pas un petit verre de vin entre les coups. Mais son sport, c'est sa vie. Récemment, il m'a dit qu'il souhaitait prendre part au Tour de Romandie, à l'issue des classiques, alors que c'est une épreuve par étapes plutôt dure. En course, Gilbert est très fort tactiquement. Il ne cesse d'étudier ses adversaires. Qui est bien, qui n'est pas en forme, quand pourra-t-il démarrer ? Il a toujours un plan. Il faut littéralement piloter certains coureurs de la voiture suiveuse, leur dire quand attaquer. Ce n'est pas nécessaire avec Philippe. Il roule à l'instinct. En côte, il est tellement explosif que personne ne parvient à garder sa roue. Cela lui permet de s'adjuger des courses en solo mais à d'autres moments, mieux vaut être à deux, comme au Tour des Flandres. Là, il a démarré au Bosberg et nous espérions que quelqu'un le suivrait, comme Alessandro Ballan, mais celui-ci est resté à vingt mètres. S'il avait été accompagné après le Bosberg, personne ne l'aurait rattrapé. " Il faut aussi avoir un brin de chance : après cette attaque, les autres vont-ils suivre ou vont-ils hésiter ? " Je me rappelle la victoire de Claude Criquielion au Tour des Flandres. ", souligne Sergeant. " Il avait également placé son attaque au Bosberg. J'ai tenté d'organiser la poursuite mais personne ne voulait y collaborer. Finalement, c'est Fabian Cancellara qui a rattrapé Philippe. C'est d'ailleurs incroyable car au sommet du Bosberg, il était épuisé. Pourtant, il a trouvé au fond de lui-même un regain d'énergie en fin de course. Le Suisse est une machine, un panzer face auquel on est parfois impuissant. " Sergeant estime que son coureur a beaucoup mûri : " Il est animé d'un autre sentiment, il roule avec moins de pression. L'année dernière, sa victoire à l'Amstel Gold Race avait été notre premier succès de la saison alors que nous comptons plus de dix victoires cette année. Il est donc libéré. D'ailleurs, si nous avons embauché l'Allemand André Greipel, c'est pour décharger Philippe. Nous avons ainsi pu le laisser à la maison durant les Trois Jours de la Panne, misant la carte de Greipel, qui a gagné une étape. En outre, les deux hommes s'entendent très bien. Une chose me frappe cette saison : quand Gilbert gagne, ce n'est jamais d'une manière banale. Que ce soit une étape du Tour de l'Algarve, de Tirreno-Adriatico ou cette course transalpine terriblement dure qu'est le Monte Paschi, il s'impose toujours avec panache. Cela illustre son développement. Parfois, comme à Tirreno, il plonge dans la dernière ligne droite, d'une position qu'on croyait désespérée, et il dépasse tout le monde. Quand l'arrivée est en légère pente, il est invincible. " Gilbert vient de le démontrer quatre fois. Il ne faudra pas trop chercher en fin 2010 quand sera attribué le titre de Sportif de l'Année. Gilbert a déjà course gagnée comme au bout de Liège-Bastogne-Liège. PAR PIERRE BILIC ET JACQUES SYS - PHOTOS: IMAGEGLOBE " Philippe roule à l'instinct. "(Marc Sergeant)