Derniers instants héroïques d'une lente et douloureuse agonie. Le 5 décembre 2009, l'équipe B ou presque du Royal Excelsior Mouscron part s'imposer à Roulers (1-2) grâce à deux buts de l'Espagnol DavidMoreno. L'issue semble inéluctable. Ce samedi-là, une partie des titulaires habituels a décidé de rester dans les tribunes pour ne pas hypothéquer des carrières alors plongées dans le flou artistique le plus complet.
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Derniers instants héroïques d'une lente et douloureuse agonie. Le 5 décembre 2009, l'équipe B ou presque du Royal Excelsior Mouscron part s'imposer à Roulers (1-2) grâce à deux buts de l'Espagnol DavidMoreno. L'issue semble inéluctable. Ce samedi-là, une partie des titulaires habituels a décidé de rester dans les tribunes pour ne pas hypothéquer des carrières alors plongées dans le flou artistique le plus complet. Les joueurs n'ont plus touché leur salaire depuis deux à trois mois. Ils ne seraient même plus assurés. " Quand, pendant la semaine, JonathanAspas s'est pété les ligaments d'un genou à l'entraînement, on a réalisé qu'on prenait des risques inconsidérés pour pas grand-chose, " se souvient GonzagueVandooren, alors capitaine de l'Excel. La rencontre restera le dernier succès de l'équipe première dans la mouvementée et turbulente histoire d'un club où les dirigeants ont eu les yeux plus grands que le ventre. Des ambitions trop élevées pour leur compte en banque. " Cette victoire restera à tout jamais gravée dans ma mémoire ", raconte AlexandreTeklak. Roulers était l'une de nos bêtes noires. Nous ne prenions jamais un point au Schiervelde. Et là, alors que nous ne nous entraînions pratiquement plus, nous sommes partis y arracher la victoire avec un coeur gros comme ça. A Roulers, mais aussi à Malines, qui avait connu les affres d'une relégation administrative, nous avons eu le droit à des tours d'honneur. Acclamés par le public adverse. Beaucoup s'en branlent mais c'est pour des émotions énormes comme celles-là aussi qu'on joue au football. Le sport n'est pas qu'une histoire de fric, de grosses bagnoles et de belles gonzesses. " " Cette saison, on avait été étonné de la commencer ", se souvient le kiné, Jean-LucMassin. " On pensait déjà les carottes cuites à Bruges lors du dernier match de la compétition précédente. " Le président Dufermont tire sa dernière cartouche. Il fait jouer ses relations en Espagne. Le Serbe MiroslavDjukic, qui avait déjà entraîné le Partizan Belgrade et très brièvement, sans même jouer un match officiel, l'équipe nationale serbe (il a depuis fait monter Valladolid en Liga et coaché Valence) est annoncé comme le successeur d'EnzoScifo. Il débarque avec un adjoint et un entraîneur physique. Son ancien équipier AmedeoCarboni endosse la fonction de directeur sportif. " J'étais un peu déçu que les routes de Mouscron et d'Enzo se séparent. C'était pour lui que j'avais signé au Canonnier ", commente WalterBaseggio. " Franchement, j'ai à un moment eu l'impression d'avoir été transféré dans un autre club. Nouveau staff. Nouvelles méthodes de travail. Tout a été chamboulé. J'ai le souvenir de séances particulièrement tactiques et ennuyeuses. On regardait pendant trois heures sur le terrain où allait le ballon. Un autre monde. " L'Excel commence avec une victoire à Genk mais se met ensuite à patauger. Il enchaîne des défaites contre le Cercle, Lokeren, Westerlo, Zulte, Anderlecht. " On jouait bien mais on prenait peu de points ", reconnaît Teklak. " Nous manquions de maturité à certaines places et les joueurs espagnols rencontraient des difficultés d'adaptation. " L'Excel n'affiche qu'un maigre bilan de 10 unités sur 36 au moment d'accueillir le Standard pour le compte de la 13e journée et le grand retour à la compétition d'AxelWitsel après son tacle sur MarcinWasilewski. Surréaliste. Le comité sportif de l'Union belge a autorisé les arbitres à arrêter une rencontre si des chants anti-Witsel viennent à être lancés dans les tribunes. L'homme en noir désigné pour siffler les débats n'est autre que ClaudeBourdouxhe. Celui qui a stoppé Genk-Olympic pour cause de chants anti-wallons. 0-0. Rien à signaler. Si ce n'est qu'au terme de la soirée, Djukic remet son tablier. " Je viens de dire aux joueurs que je n'étais plus l'entraîneur de Mouscron ", déclare- t-il alors. " J'ai remis ma démission parce que le football n'est plus au centre des préoccupations. Comment pourrais-je demander aux joueurs de penser à la tactique alors qu'on parle de la fin du club et qu'ils ne savent pas s'ils seront payés ? Je suis un homme de foot qui prend du plaisir à entraîner. Or, en ce moment, je n'en trouve plus. Le club n'a cessé de faire du zigzag. Il n'était pas prêt pour notre défi. " Le T2 RaymondHenric-Coll et le préparateur physique JoséMascaros lui emboîtent le pas. HansGaljé, alors entraîneur des gardiens, est invité à prendre les commandes du groupe. " GilVandenbrouck m'a appelé ", relate Galjé. " Il m'a demandé : ce ne sera peut-être que pour un match mais es-tu prêt à reprendre l'équipe en main ? Tu es le seul qui a le diplôme. " " Ce fut une saison extrêmement éprouvante et même usante ", résume Teklak. " Nous avons tout de suite senti qu'elle serait compliquée. Les mauvais présages se succédaient. La présence du président Dufermont se faisait de plus en plus rare. La presse parlait sans cesse de repreneurs potentiels. La situation était interpellante. Pas nécessairement inquiétante dans un premier temps. Nous avions le Futurosport, de solides installations. Un club avec pareil potentiel ne pouvait disparaître alors que d'autres n'avaient rien d'intéressant ou de sexy. Ce que nous n'avions pas compris, c'était que les dettes de l'Excel s'accumulaient d'année en année. La révélation des chiffres a fait office de déclic dans la tête et le comportement des joueurs. Des mecs n'y ont plus cru du tout. Quelques-uns se sont mis à jouer leur carte personnelle. Ça me fâchait à l'époque. Mais moi, j'étais plus proche de la fin de carrière que du début. Dans des cas extrêmes comme ceux-là, chacun réagit comme il peut. Aujourd'hui, je comprends leur attitude. Certains, psychologiquement atteints, n'étaient de toute façon plus en mesure de mettre un pied sur le terrain. " " Il était difficile de penser football dans ces conditions. Mais une osmose assez incroyable a longtemps habité le groupe ", explique Gonzague Vandooren. " Nous étions vraiment une bonne bande de potes. Soudés, on allait bouffer ensemble, boire un verre, jouer au poker en attendant les dernières nouvelles de la direction. " " A chaque discussion, tout était rose. Elle te disait qu'elle allait tout arranger, avance Walter Baseggio. Parfois, je me demandais si on n'était pas dans une caméra cachée. " Galjé et ses hommes réalisent malgré tout des miracles et enchaînent les succès. Victoire à Malines. Puis à domicile contre Charleroi et Genk. " A la fin, chaque matin, sur le chemin du stade, je me posais la même question ", raconte Galjé. " Je me demandais ce qui nous attendait. Si nous allions nous entraîner. J'essayais surtout d'entretenir le plaisir au sein du groupe. De travailler sur la confiance. Mais les dernières semaines, les joueurs, pas payés, plus assurés, refusaient naturellement de s'entraîner et exigeaient de s'entretenir avec les dirigeants. " Le week-end, ils continuent malgré tout de se vider les tripes. " Evidemment, il y avait de la frustration. Mais ils l'oubliaient, la canalisaient, l'espace d'une heure et demie. La situation était vraiment surréaliste. Tu enchaînes les victoires et tu sens que la fin est proche. Que ton heure a sonné " continue Galjé. La bête agonisante attire bien évidemment les vautours. Les vautours et les bandits. " Je me rappelle avoir été présenté à un repreneur super bien sapé. On s'est rendu compte par la suite qu'il s'agissait d'un escroc ", rigole Vandooren. " A un moment, j'en avais tellement marre de la situation, que j'ai proposé à mes équipiers de monter sur la pelouse avec des nez rouges. Le délégué PatrickStelandre était parti nous en acheter mais nous avons abandonné l'idée en dernière minute. Je regrette un peu. C'eût été un geste purement symbolique mais aussi une image forte. On nous a vraiment pris pour des clowns. " MarkVolders, blessé, et Walter Baseggio, écarté des terrains par de sérieux problèmes de santé, ont vécu ces mois de misère avec davantage de distance. " Je me tenais au courant. J'avais Alex au téléphone qui me racontait ce qu'il se passait au club et dans le vestiaire. Mais la saison 2009-2010 est de celles que tu cherches à oublier ", avoue le milieu de terrain. Tu es écarté des pelouses. Tu essaies de revenir. Tu as 31 ans. Le club est en train de s'écrouler. C'est compliqué. Et vous imaginez pour ces jeunes qui entament leur carrière et rêvent d'un bel avenir. Il y a d'un côté l'envie de jouer, de s'amuser et de l'autre la réalité du quotidien. " La peur surtout de se retrouver sans emploi. " En plus des retards dans les paiements, il y a la question des contrats. Comme tout le monde, on a des maisons, des emprunts... Parfois des familles. C'est plutôt flippant. Suivent toutes les démarches administratives, les paperasses. Les contacts avec les curateurs, les syndicats. " " C'était assez spécial comme situation ", raconte GuillaumeFrançois, qui défend aujourd'hui les couleurs du Sporting Charleroi. " J'avais intégré le noyau la saison précédente. Djukic m'a fait confiance en début de championnat. Il nous inculquait le foot à l'espagnole. Et puis les problèmes financiers ont pris le dessus. Un repreneur. Pas de repreneur. Les dirigeants y croyaient peut-être dur comme fer mais ils nous menaient en bateau. " Mais si, regardez... Un Hongrois ou je ne sais quoi a mis un million sur la table. " On nous glissait des faxes sous le nez... La force de cette équipe, c'était l'ambiance de dingue qui régnait dans le vestiaire. N'importe quel autre groupe aurait implosé bien plus tôt. MaxLestienne et moi étions les deux petits jeunes. J'avais 19 ans à l'époque. Alors on suivait les conseils des anciens comme Alex et Gonzague. " Avant le fameux match contre Roulers, l'avant-dernier de l'histoire de l'Excel corrigé (0-5) une semaine plus tard par Lokeren, leurs visions s'opposent. Le premier veut jouer. L'autre pas. " A un moment, les managers s'en mêlent. La famille se demande ce qui se passe ", se rappelle François. " Mais nous venions de réaliser que nous n'étions plus assurés et j'ai suivi avec une partie du groupe ce match des tribunes. Nous étions les plus heureux du monde à voir nos équipiers s'imposer. Nous étions même gagnés par le remords. " Avant la visite de Courtrai, les joueurs et entraîneurs se mettent en grève. Les insultes, compréhensibles mais fondamentalement injustes, de certains supporters font mal. " Plus personne ne voulait jouer ", ponctue Teklak. " Nous avions de vrais bonshommes. Des mecs qui en avaient dans le pantalon. Mais on nous a menti trop longtemps. " Le 28 décembre, Mouscron annonce qu'il n'ira pas à Westerlo et déclare son troisième forfait consécutif, synonyme de forfait général. Tous les résultats de l'Excel sont annulés. A Lokeren, le président RogerLambrecht veut conserver ses six points via la justice civile... Comme des ouvriers dont l'usine vient de fermer, les Hurlus se retrouvent sur le marché du travail. Chacun pour soi et les dieux du football pour tous. " Beaucoup de monde a perdu de l'argent dans cette histoire ", note le gardien Mark Volders. " Moi y compris. Mais ce n'est pas ce qui me chagrine. J'avais une autre idée de ma fin de carrière. Je me voyais la terminer au Canonnier. J'avais resigné pour quatre ans. J'ai vraiment le sentiment d'avoir perdu ma deuxième maison. Mon estomac se retourne d'ailleurs encore aujourd'hui quand je suis sur l'autoroute de Mouscron. " Le gardien part s'entraîner au Germinal Beerschot avec l'accord de JosDaerden. Puis, il rejoint Saint-Trond. " Les événements n'ont pas eu d'incidence négative sur la carrière de jeunes joueurs comme Lestienne et DaanVanGijseghem qui ont pu partir au FC Bruges gratuitement. Mais pour la plupart, c'était une catastrophe. J'avais déjà vécu ça avec Lommel. Les clubs tentent de profiter de la situation. Sur 25 éléments, trois ou quatre seulement avaient retrouvé de la place en D1. " " Peu sont retombés sur leurs pattes ", conclut Vandooren. " Tu es en milieu de saison. Les équipes sont formées. Je ne me serais jamais imaginé retourner au Lierse. Certains ont dû accepter n'importe quoi. " Comme ElAraichi, Sapina et Walasiak qui ont tenté leur chance en Hongrie. Mais ça, c'est une autre histoire...?PAR JULIEN BROQUET - PHOTOS: BELGAIMAGE" Parfois, je me demandais si on n'était pas dans une caméra cachée. " Walter Baseggio " J'ai proposé aux autres de porter des nez rouges. Car on nous prenait pour des clowns. " Gonzague Vandooren