Il y a des moments qu'on n'oublie pas. Comme ce matin froid de novembre 2007, lorsque tu jouais toujours à Hambourg. À l'entraînement du matin, deux Belges t'attendaient sous la neige. Ils avaient fait 600 km pour venir te saluer depuis Grammont. " Venez demain après l'entraînement ", leur avais-tu dit. Et tu avais tenu parole. Bart et Geralph étaient sur un nuage.
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Il y a des moments qu'on n'oublie pas. Comme ce matin froid de novembre 2007, lorsque tu jouais toujours à Hambourg. À l'entraînement du matin, deux Belges t'attendaient sous la neige. Ils avaient fait 600 km pour venir te saluer depuis Grammont. " Venez demain après l'entraînement ", leur avais-tu dit. Et tu avais tenu parole. Bart et Geralph étaient sur un nuage. Tu as le don d'impressionner les gens. Dès que tu es arrivé en équipe nationale, c'en a été terminé des clans entre Flamands et Wallons. En 2006, en pleine crise communautaire, un journal avait fait un test pour savoir dans quelle équipe nationale chaque Diable Rouge jouerait si le pays venait à éclater. Toi, tu étais dans les deux équipes : celle de Wallonie et celle de Flandre. C'était logique : tu es allé à l'école en néerlandais et c'est la langue dans laquelle tu admets pouvoir écrire sans faute. Tes équipiers et le staff ont un jour été surpris de te voir arriver en équipe nationale avec un livre de Jef Geeraerts que ta maman t'avait donné. Tu ne l'avais pas pris pour faire genre, tu l'avais vraiment lu. À Hambourg, après un mois, tu donnais déjà des interviews en allemand. Tu disais que connaître les langues te permettait d'élargir ton horizon. " En parlant le néerlandais, on touche 20 millions de personnes, en parlant français, tu en touches 100 millions. Si tu y ajoutes l'anglais, ça fait encore des centaines de millions. Et l'allemand encore des dizaines de millions. Je comprends aussi l'espagnol et l'italien. " Dans la bouche d'un gars de 23 ans, c'était un signe de grande maturité .Tu t'amusais beaucoup à Hambourg mais quand tu t'es senti maltraité, tu es parti. Tu voulais aller aux Jeux Olympiques avec la Belgique, avec tes amis, mais le président de Hambourg a exigé que les joueurs des petits pays rentrent en Allemagne pour la reprise des entraînements. " Si l'Allemagne avait été qualifiée et si Podolski avait dû rentrer, la presse aurait attaqué le club et pas le joueur ", avais-tu fait intelligemment remarquer. Tu disais que tu aurais pu résoudre la divergence de vues avec le président en un jour. " À condition de laisser de côté l'éducation que j'avais reçue, de ne pas donner mon avis. " Tu as donc choisi la confrontation et tu en as accepté les conséquences : une rupture, sans garantie d'en sortir grandi. Après une interview au centre d'entraînement de City, où tu t'es également tout de suite senti comme chez toi, le responsable de chez Nike, ton sponsor, a commandé un taxi pour se rendre au centre d'entraînement de United, l'ennemi juré, où avait lieu la Nike Premier Cup. Quand il t'a demandé de l'accompagner, tu as pâli. " Est-ce que je peux vraiment faire ça ? " Tu te rappelles encore de l'accueil que l'ennemi t'a réservé. Des fans de United t'ont serré la main et t'ont tapé sur l'épaule, tu as distribué des autographes à des jeunes joueurs du club qui, secrètement, avouaient être fans de City. Dans ton dos, un steward de United a dit à des supporters qui n'en revenaient pas de voir une star de l'autre club de la ville chez eux : " That's Kompany, he's a great player ! " Là, on a compris que tu étais devenu quelqu'un de plus important que le club. Peu de gens peuvent en dire autant, Vincent. Aujourd'hui, tu as choisi de rentrer à la maison. Si tu cherchais un nouveau défi, tu es servi. Mais en dehors des terrains aussi, tu as fait un choix qui aura de l'impact. Car l'impact, tu aimes cela autant que les trophées. C'étaient tes deux objectifs quand tu es parti à l'étranger et tu les as atteints. Ça, c'est tout toi. Quand tu traces un chemin, tu le suis jusqu'au bout. Ton leitmotiv, c'est : " je veux, je peux et j'y arrive ". Ton impact dépasse les frontières et ton palmarès prouve à chaque Belge que, même en venant d'un petit pays, on peut atteindre le sommet. À condition de combiner le talent et le labeur. On ne sait pas encore si ton projet tournera bien ou mal mais pour ta ville, Bruxelles, c'est un cadeau du ciel. Tu es un Nouveau Belge, une espèce dont certains prétendent qu'elle n'existe pas. Un homme qui a choisi (car c'est un choix) de ne pas s'enfermer dans une communauté, un quartier, un ghetto, une ambiance d'amertume et de frustration mais qui, avec sa connaissance des langues, sa curiosité saine et sa persévérance prouve qu'on peut dépasser les différences et être respecté de tous. Un homme qui peut montrer aux innombrables jeunes Bruxellois d'origine étrangère ce qu'il faut faire pour y arriver. Rien ne t'a été donné en cadeau. Tu as raconté comment, à quatorze ans, alors que tu étais mal dans ta peau parce que tout tournait mal autour de toi, tu as été renvoyé de l'école et suspendu en équipe nationale. Quand on t'a demandé comment tu t'étais sorti du pétrin, tu as dit : " J'ai commencé à voir le côté positif des choses, j'ai travaillé dur, je me suis entraîné trois fois plus et j'ai changé d'école. Je viens d'un quartier où les gens ont toujours eu de la malchance. Je n'ai rien voulu laisser au hasard. Quand j'avais des difficultés, je parlais avec un de mes parents ou avec un professeur. C'était des tapes sur l'épaule dont j'avais besoin pour être remotivé ". C'est pour faire face à ces problèmes que, voici quelques années, tu as fondé un club de football. Actuellement, on ne parle pas beaucoup du BX Brussels mais, en soi, c'est un très beau projet, un projet noble. Tu n'es pas obligé de faire tout ça, Vincent, tu as assez d'argent pour t'acheter un beau bateau ou investir dans une société off-shore. Peut-être ton retour va-t-il permettre de résoudre un autre problème à Bruxelles : la diversité que tu constates dans toutes les équipes d'âge d'Anderlecht, où tout Bruxelles et, par extension, toute la Belgique est représentée, ne se retrouve pas encore dans les tribunes. Ta ville compte plus d'un million d'habitants dont une bonne partie est folle de football mais, le week-end, il n'y a que quelques milliers de Bruxellois dans le stade. On reproche aux nouveaux Bruxellois de ne s'intéresser qu'aux championnats de leur pays d'origine et aux grands clubs européens mais tu peux changer les choses. Anderlecht n'a jamais vraiment tenté d'ouvrir ses portes aux voisins du stade. Celui-ci est déjà plein avec des fans aisés qui viennent depuis des années. Il n'y a donc pas de place pour attirer des gens payant moins cher ou des familles. Gand et Genk l'ont fait par le passé parce qu'ils avaient encore des sièges vides et parce qu'ils voulaient attirer une nouvelle génération de supporters. Tu as pu constater et prouver avec les Diables Rouges que le football tissait des liens entre les gens d'origines différentes. Chaque Bruxellois, chaque Belge se reconnaît désormais dans les Diables Rouges s'il en a envie. Personne ne regarde cette équipe en se disant que ce n'est pas la sienne. C'est en partie à toi qu'on le doit, Vincent. Ce pays a un urgent besoin de gens qui construisent des ponts et non pas de gens qui les détruisent. Tu n'as pas fait le choix le plus facile mais si un jour tu veux te relaxer un peu, tu es le bienvenu à Onkerzele, à la Friture De Hoek, où Bart t'attend comme il t'attendait à Hambourg. Tu ne dois même pas réserver.