A l'époque, tu n'avais que 18 ans quand GeorgesLeekens te lança en D1 aux côtés de ton frère, Mbo. Long Couteau adorait parler de ses deux avions à réaction. Alors que tu viens de prendre du recul par rapport aux Diables Rouges, il convient peut-être de rappeler le chemin parcouru. Il n'est pas banal, de Mesvin, le club de tes débuts à ce deuxième passage au Standard. Grâce à ton éclosion et à celle de ton frangin, le football a enfin pris des couleurs, reflets de notre société accentués par Vincent Kompany, Anthony Vanden Borre et leurs camarades. C'est déjà pas mal dans un pays qui était pour le moins frileux en ce domaine si on fait une comparaison par rapport à la France.
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A l'époque, tu n'avais que 18 ans quand GeorgesLeekens te lança en D1 aux côtés de ton frère, Mbo. Long Couteau adorait parler de ses deux avions à réaction. Alors que tu viens de prendre du recul par rapport aux Diables Rouges, il convient peut-être de rappeler le chemin parcouru. Il n'est pas banal, de Mesvin, le club de tes débuts à ce deuxième passage au Standard. Grâce à ton éclosion et à celle de ton frangin, le football a enfin pris des couleurs, reflets de notre société accentués par Vincent Kompany, Anthony Vanden Borre et leurs camarades. C'est déjà pas mal dans un pays qui était pour le moins frileux en ce domaine si on fait une comparaison par rapport à la France. Dès lors, tu es devenu le symbole de ce changement et de cet élan vers un autre football, rapide, moderne, efficace, spectaculaire. Cette affirmation sportive a engendré l'estime et l'intérêt de tous, au point d'intéresser tous les médias. A 20 ans, c'est peut-être le prix à payer, ta vie n'appartenait pas qu'à toi. Elle a toujours été suivie par des millions de paires d'yeux en Belgique et à l'étranger. Le star system a des avantages, surtout sur le plan financier, je suppose, mais les inconvénients sont probablement plus lourds à porter, ou supporter, qu'on ne l'imagine. Je pensais à tout cela, samedi passé, alors que tu répondais aux questions de la presse après Standard-Heuden-Zolder. J'essayais de te comprendre même si tu ne parles plus à notre magazine. Il y a une histoire de statistiques entre nous. Nos chiffres prouvaient noir sur blanc en début de saison que tu n'étais pas encore un vrai buteur. Ton coach avait rétorqué avec pondération qu'un attaquant racé n'est pas nécessairement un tireur d'élite mais qu'il pouvait le devenir à force de travail. Tu lui as donné raison, évidence confirmée par de récentes statistiques. Mais ce retour de Schalke 04 vers un avenir à nouveau souriant a marqué ton regard. La pression que tu subis n'est pas comparable à celle supportée par David Beckham mais elle use quand même : se justifier, prouver sans cesse, avancer sans états d'âme. Faut-il parfois partir ou fuir pour avoir un peu de tranquillité ? D'aucuns auraient aimé, pour activer le feu médiatique, que tu tacles la fédération, la presse flamande, qui t'a critiqué mais sans plus après l'affaire de Gand, et Dieu sait qui encore. Tu ne l'as pas fait. Pourtant, j'avais bien lu quelque part que tu ne serais jamais mûr et qu'il n'y avait qu'un mot pour résumer ton attitude vis-à-vis de l'équipe nationale : bête. Dur à encaisser quand même alors que, justement, tu deviens adulte. Tout le monde a droit à une période sabbatique, moins chargée, à un peu de recul, histoire de mieux franchir d'autres caps plus tard. Les anciens se souviendront d'un coureur cycliste, Frans Verbeeck, le Laitier de Wilsele, qui, lassé par les responsabilités, avait quitté le peloton avant d'y revenir avec une rage gagnante. D'autres que toi ont claqué un jour les portes de l'équipe nationale avant d'y revenir en force : Paul Van Himst, Enzo Scifo, Franky Vander Elst, MarcWilmots. Pourquoi ne pourrais-tu pas les imiter ? Tous avaient été usés par des débats, des disputes, l'attention et les polémiques des médias. Ton cas est différent dans la mesure où ta fatigue mentale n'est pas née dans le giron de l'équipe nationale. Tu te rends compte que le moindre mot peut avoir des conséquences importantes. A Gand, au comble de la colère, n'as-tu pas déclaré que le football était corrompu ? T'as vu le bordel alors que tu avais lancé ? Cela, sans réfléchir, sur un coup de colère. Tu ne le pensais même pas. Les autres acteurs de l'affaire de Gand, tes dirigeants en tête, ont l'habitude de se défendre. Ce sont des avocats, ou ils peuvent payer une armée de juristes, mais, toi, tu étais seul avec la facture de tes mots de colère. Tu ne t'exprimes pas comme un joueur milord issu des centres de formation français. Un procureur de l'Union Belge, Marc Rubens, t'a entendu la semaine passée à propos des déclarations gantoises. Tu as même dû quitter l'entraînement afin de te rendre dare-dare à Bruxelles car il y avait urgence. Pour un garçon qui a lancé cela sous le coup de la colère, c'est usant. Personne n'est à l'abri du burn-out, même pas à 25 ans. Il vaut mieux prévenir que guérir, Emile. A Liège, on a dit que le Standard t'avait conseillé de mettre l'équipe nationale entre parenthèses, histoire aussi de mettre la pression sur l'Union Belge. Roger Petit avait procédé de la sorte durant les années 60 en interdisant aux Diables Rouges liégeois de prendre la direction de Bruxelles. Le grand patron liégeois parlait d'anderlechtisation de l'équipe nationale. Au plus fort de la crise, seul Jean Nicolay osait braver l'interdit de Petit. Les temps ont changé et on n'imagine plus ce genre de situation. Avant Allemagne-Belgique, tu avais déjà pris du recul par rapport à l'équipe nationale suite à une contracture. Le préparateur physique du Standard, Guy Namurois, nous avait signalé que tu écoutais mieux ton corps. Quelques jours plus tard, tu jouais en championnat. Cette prudence, c'était une prise en mains. Tu décidais, plus personne ne le faisait à ta place. On n'y a peut-être pas prêté suffisamment attention. Pour un sportif, le physique est important mais le mental l'est tout autant. Michel Preud'homme a aussi plongé, et très profondément, après l'affaire de corruption, avant de rebondir et de devenir le meilleur gardien de but du monde. Tu as pris des virages importants après avoir fait les 100 coups comme tous les jeunes. Que celui qui ne l'a jamais fait te jette la première pierre. Le temps des grosses bagnoles, des jolies conquêtes, des sorties nocturnes, de Miss Belgique qui venait te chercher après les rassemblements de l'équipe nationale, c'est terminé. A moins que je me trompe. J'espère bien que non. Tu t'es marié civilement et la cérémonie religieuse est prévue pour le mois de mai. Ah, la vie de couple, pas toujours évident. Ton épouse, Nathalie, t'offrira un premier enfant en octobre. A Liège, on a dit qu'elle était partie récemment mais tu as démenti. Cela fait beaucoup d'émotions, de moments forts qui dicteront ta vie future. C'est une des grandes explications de ta décision. Profites bien de tout cela, Emile, et de ce que tu vis également dans ton club. Plus tard, quand le calme et la sérénité seront revenus, tu retrouveras forcément ta place en équipe nationale. Pierre Bilic