Charleroi, 6 mars 2020, 11 heures. La Belgique ne se doute pas encore à quel point les mesures décidées par le gouvernement pour enrayer l'épidémie de coronavirus pèseront sur la vie sociale du pays. Seb, 40 ans, un dur au coeur tendre, nous guide avec beaucoup d'enthousiasme à travers les rues de sa ville natale au volant de sa Renault. Nous sommes en route depuis plus d'une heure.

Pourrait-il aussi nous montrer l'endroit où 'son' Sporting construira son nouveau stade en 2024 ? Seb répond par l'affirmative. Il gare sa voiture, téléphone à un ami et lui demande l'adresse exacte. " Comment ça se passe, chez toi, avec ce journaliste flamand ? ", demande son ami. " Bien ", répond Seb. " Il est toujours en possession de son portefeuille. " ( il rit)

Une fierté retrouvée

Seb n'est pas n'importe quel supporter de Charleroi, c'est est l'un des leaders des Black and White Storm Ultras. Lorsqu'il tombe nez à nez avec des ultras du Standard, il vaut mieux ne pas se trouver dans les parages. Comme ils ne respectent pas toujours strictement toutes les règles d'usage, les ultras n'aiment pas trop s'exposer au regard de la presse. Mais comme il s'agit d'un journaliste flamand qui veut montrer les beaux côtés de Charleroi, Seb - surnommé Skull dans le milieu - a accepté de faire une exception.

Comme dans 'Bienvenue chez les ch'tis', ici on pleure deux fois : quand on débarque et quand on repart. " Mario Notaro

Un déclic se produit chez un Carolo lorsque vous lui expliquez que votre intention n'est pas de décrire sa ville comme un endroit mal famé rempli de chômeurs. C'est vrai pour Seb, mais aussi pour Felice Mazzù, 54 ans, l'ancien entraîneur principal des Zèbres. Pendant une heure, il parle avec passion de Charleroi. Ou pour Mario Notaro, 69 ans, qui travaille au Sporting depuis plus d'un quart de siècle. Lui aussi est enthousiaste.

" Car combien de fois n'a-t-on pas mis en avant le côté sombre de Charleroi ? A la longue, les gens d'ici commencent à douter d'eux-mêmes. Un Carolo qui se retrouve en concurrence avec un Bruxellois pour un même boulot, se dit à l'avance : ce job-là, il ne sera pas pour moi. Comment réagiriez-vous, vous, si l'on vous répétait à longueur de journées que vous habitez dans une ville pauvre, sale et mal famée, où les gangsters, les mafieux et les chômeurs stupides font la loi ? Ce traumatisme est ancré dans bien des esprits, ici. Moi-même, pendant tout un temps, je n'étais pas fier d'être Carolo. Mais aujourd'hui, je le suis. "

Le Sporting joue un rôle majeur dans ce processus de réhabilitation. Pour la quatrième fois en six ans, les Zèbres figurent dans le Top 6. Au moment où le championnat a été interrompu, ils occupaient même la troisième place du classement. Comme cela avait été le cas à la fin de la phase classique, il y a deux ans.

Au fil de la Sambre

Cinq jours avant de nous rencontrer, Seb avait également réservé un accueil chaleureux à ses 'amis' du Standard. Même si, ce 1er mars, le mot 'chaleureux' avait pris une tout autre connotation. Seb et le reste de la tribune 4, le bloc ambiance du stade derrière l'un des buts, s'étaient dissimulés sous un tifo montrant le gardien carolo Nicolas Penneteau en train de prendre l'ancien joueur du Standard Anthony Knockaert à la gorge, une scène qui remonte à un match de 2015.

Le tifo, qui fait 60 x 10 mètres, est une marque de puissance. Mais il est aussi un signe d'espoir. Car il faut remonter à cette même année 2015 pour trouver trace d'un match où les Carolos ont réussi à battre le grand rival wallon. Les supporters de Charleroi entonnent à gorge déployée l'hymne de leur ville : Pays de Charleroi, de Jacques Bertrand. Des milliers d'écharpes sont brandies.

Pays de Charleroi,

C'est toi que je préfère,

Le plus beau coin de terre,

A mes yeux, oui, c'est toi.

Le feu de la passion se transmet à l'équipe de l'entraîneur Karim Belhocine. Charleroi balaie le Standard sur le terrain et s'impose 2-0. La fierté est perceptible dans les tribunes. Pour trouver trace d'une victoire contre les Rouches par deux buts d'écart, il faut remonter à 1990.

Cette chanson reste dans les esprits. On se repasse un petit film en noir et blanc qui retrace le parcours de la Sambre à travers 'les champs verts'. Des images sont insérées, montrant des Carolos silencieux qui regardent vers l'objectif. Et qui rappellent ce que l'on a peut-être oublié : le fait que des gens tout à fait normaux habitent ici aussi.

Des gens parfois fâchés contre leurs propres hommes politiques, incapables, selon eux, de trouver une réponse - surtout entre 1990 et 2010 - au déclin de l'industrie métallurgique et minière, qui étaient les fleurons de la région.

Campus universitaire

Mario est, comme beaucoup de Carolos, le fils d'un Italien qui est venu à Charleroi pour travailler dans les mines. Ce travail a valu au père du T2 des Zèbres une maladie pulmonaire qui a conduit à un décès précoce. Le grand-père sicilien de Seb travaillait aussi dans une mine de Charleroi. Aujourd'hui, Seb travaille loin du Pays Noir, comme agent immobilier.

Il a quitté sa ville natale pour suivre une formation universitaire et n'est plus revenu. Seb, qui se débrouille correctement en néerlandais, est romaniste et a encore suivi deux autres formations. Il préfère ne pas s'étendre sur ses diplômes, mais ils illustrent malgré tout la fuite des cerveaux qu'a connu Charleroi au cours des dernières décennies.

" Je suis heureux qu'il existe aujourd'hui des pôles universitaires à Charleroi ", dit-il. " Lorsque j'étais moi-même étudiant, il n'y en avait pas encore. " L'université de Mons, l'Université Libre de Bruxelles et l'Université catholique de Louvain-la-Neuve proposent aujourd'hui des formations à Charleroi.

Mario confirme également que l'importance de ces campus ne peut pas être négligée. L'aéroport, au nord de la ville, offre aujourd'hui du travail à 3.000 personnes, mais la région du grand Charleroi reste économiquement sous pression. En 2017, le constructeur d'excavatrices Caterpillar a fermé son site de Gosselies et 2.000 personnes ont perdu leur emploi.

" Aussi longtemps qu'il y a suffisamment de travail manuel dans une région, on n'insiste pas trop sur la formation ", dit Mario. " Mais lorsque l'industrie métallurgique et minière a périclité, il n'y avait subitement plus rien. Certes, la formation ne résout pas tout, mais elle constitue un début. Je suis moi-même père de famille, je connais le coût des études. Et lorsque vos enfants doivent, en plus, loger en kot, cela devient rapidement impayable pour beaucoup de Carolos. Je n'ai jamais compris pourquoi aucune université ne s'est établie ici. Après tout, Charleroi est quand même la troisième métropole de Belgique. "

Des endroits agréables

Mario a raison. Avec 203.000 habitants, Charleroi arrive juste derrière Anvers (528.000) et Gand (263.000). Il y a même plus d'habitants qu'à Liège, qui possède pourtant une université, à l'instar de Gand et d'Anvers. " Mais comment Charleroi arrive-t-il à ce chiffre de 203.000 ? ", demande Mario. " Grâce à ses communes. Le centre-ville de Charleroi est petit. A pied, on peut le traverser en un quart d'heure.

C'est pourquoi, il est très important que ces coins cachés ne soient pas oubliés. Paris a aussi des quartiers peu reluisants, mais cela n'empêche pas la Ville Lumière d'être attrayante, car Paris est très étendu. Si on trouve sept rues que l'on préfère éviter sur une superficie réduite, c'est proportionnellement beaucoup."

Dans la Ville Basse de Charleroi, Seb traverse un pont qui surplombe les eaux brunâtres de la Sambre. " Ici, dans La Ville Basse, c'était le quartier chaud autrefois ", explique-t-il. " Cette partie de la ville tombait en décrépitude. Mais, à gauche et à droite, on trouve désormais de nouveaux commerces. "

Le long des quais, on trouve par exemple Quai 10, un cinéma très tendance doté d'une brasserie qui a ouvert il y a trois ans. Le nom du complexe fait référence à l'adresse et à une expression locale. Lorsque les Carolos demandent à quelqu'un : 'Comment ça va ? ', la personne répond : ' Qué dis ? ' Phonétiquement, c'est pareil à Quai 10.

Un peu plus loin, Seb nous montre la Place Verte, bien aménagée. Sur un grand bâtiment moderne, des lettres très tendance indiquent : ' Rive Gauche'. C'est un beau centre commercial qui a, lui aussi, ouvert ses portes en 2017. Il fait souffler un vent nouveau sur cette partie de la ville.

Mario : " Par-ci, par-là, on trouve enfin des endroits agréables, dans cette ville. Avec 30 ans de retard, on a enfin envie de s'y balader. Même si tout n'est pas encore parfait, loin de là. "

Des peluches sur le terrain

Nous sommes séduits par le caractère chaleureux de beaucoup de Carolos. " A l'intérieur, c'est aussi chaud que la braise ", rigole Seb. Mario acquiesce : " Ici, c'est un peu comme dans ' Bienvenue chez les ch'tis. ', le célèbre film de Dany Boon réalisé en 2008 dans lequel le directeur d'un bureau de poste du sud de la France est muté dans le Nord, une région 'effrayante' pour les Méridionaux. Lorsqu'il arrive, on explique à cet homme qu'ici, on pleure deux fois. D'abord lorsqu'on débarque, puis lorsqu'on repart.

L'entraîneur adjoint Mario Notaro sur la Place Verte  : " Par-ci par-là, on trouve enfin des endroits agréables dans la ville. ", koen bauters
L'entraîneur adjoint Mario Notaro sur la Place Verte : " Par-ci par-là, on trouve enfin des endroits agréables dans la ville. " © koen bauters

C'est pareil ici, à Charleroi. On ne trouve aucun monstre, et l'accueil est souvent chaleureux. Nous ne baignons peut-être pas dans le même luxe que d'autres régions de Belgique, il y a moins de travail et moins de possibilités de formation, mais nous avons un grand coeur. Car, comme il y a moins d'emplois à Charleroi et aussi moins de possibilités de vaquer d'une activité culturelle à l'autre, nous avons encore le temps de nous parler."

Seb ne le contredira pas. Il a accepté de consacrer cinq heures de son temps pour nous guider à travers sa ville. Son coeur carolo bat à un rythme effréné. Il y a neuf ans, ses amis et lui avaient fait parler d'eux pour avoir interrompu un match contre le Standard, en lançant 400 balles de tennis sur la pelouse. Mais chaque année, aux alentours de la Saint-Nicolas, ce sont des peluches que ces mêmes ultras catapultent sur le terrain. C'est avec beaucoup de fierté que Seb nous montre sur son smartphone les photos de cette action spontanée.

" Nous rassemblons ces peluches et nous les offrons aux écoles, aux crèches, au CPAS et à des familles dans la précarité. En août, nous faisons pareil avec les écoles. " ll nous montre des photos de boîtes remplies de cahiers, de stylos à bille et de crayons de couleur. " On n'est pas des chiens, quoi. "

Tout pardonner

Seb remonte dans sa voiture et reprend le volant pour s'éloigner de la Sambre, direction La Ville Haute, où est situé le stade du Pays de Charleroi. Comme beaucoup de supporters, Seb est né à l'hôpital Reine Astrid, aujourd'hui disparu, et qui était situé juste en face. " Et, qui plus est, je suis né un jour de match ", rigole-t-il.

Mais, en dehors des matches du Sporting, il n'y a pas grand-chose à faire dans cette partie de la ville. Il reste du pain sur la planche pour le bourgmestre Paul Magnette et Seb peut uniquement s'enthousiasmer sur le nouveau revêtement installé dans certaines rues.

Il en profite pour revenir sur l'incident des balles de tennis. Il explique que les ultras ne réalisent pas ce genre d'actions pour faire parler d'eux, mais pour protéger leur club. " Je le sais : il y a des choses plus importantes que le football. La faim dans le monde, par exemple. Mais pour nous, le ballon rond, ça compte. Celui qui souille nos couleurs, doit en subir les conséquences.

" Les Carolos peuvent tout pardonner', poursuit Seb. 'Mais il vaut mieux ne pas les trahir. Car la vengeance, mon ami, peut être terrible. Un jour, nous nous sommes même rendus au bureau d' Abbas Bayat, sur l'avenue Louise à Bruxelles. "

Il évoque l'homme qui, il y a dix ans, à l'époque des balles de tennis, dirigeait les Zèbres et les avait conduits à la relégation en 2012. Accepter que le club se retrouve plus tard aux mains de Mehdi Bayat, l'actuel directeur général, n'a pas été évident. Il est le neveu d'Abbas et siégeait également au conseil d'administration lors de cette période compliquée.

" Mehdi a demandé à recevoir honnêtement sa chance ", explique Seb. " Et il était au premier rang pour se rendre compte de ce qu'il attendait s'il ne se montrait pas digne de la confiance que nous lui accordions. " Mais il s'en est montré digne. Avec Mehdi, le Sporting a remonté la pente. Et avec Mazzù, un enfant du pays, Mehdi a engagé en 2013 un entraîneur qui allait rendre leur fierté aux Zèbres. Mieux même, en 2015, Mazzù a ramené le Sporting en Europe après 21 ans d'absence.

Mentalité de mineur

Le mot-clef, c'est la stabilité, estime Seb. " Mehdi a bien compris que la stabilité n'était pas un gage de succès, mais qu'elle permettait d'éviter des drames. " Felice Mazzù : " Même lorsque ça allait moins bien, Mehdi m'a toujours soutenu. Il est correct, tient ses promesses, communique bien et offre des primes aux joueurs lorsqu'ils le méritent. "

Mario : " Et Mehdi s'intègre dans la communauté carolo, même s'il n'habite pas ici. Ce n'est pas un homme d'affaires qui ne se montre qu'à l'occasion des matches. Tout à l'heure, pendant le repas de midi, il s'est joint à nous. Il connaît aussi les commerçants locaux, car il fait ses courses en ville. Les gens de Charleroi ne sont pas des numéros pour lui. C'est le plus important. "

Subitement, Seb se rend compte qu'il n'est pas très difficile de se faire accepter par un Carolo. Il suffit de faire preuve de jusqu'au-boutisme. " La mentalité des mineurs. " Les Carolos veulent des joueurs, des entraîneurs et des dirigeants qui se donnent à fond. " Dans ce cas, même si l'on perd 0-5, on n'adressera aucun reproche. "

Il nous montre de nouveau son smartphone, sur lequel figure la photo d'une banderole que les ultras avaient déployée pendant une période difficile : ' Le blason sur votre torse est plus important que le nom sur votre dos. '

" Il y a quelques années, nous jouions comme des merdes ", raconte Seb. " Nous avons alors expliqué aux joueurs que personne ne rêve de faire carrière ici... sauf Mazzù ( il rit). Si l'on revient de blessure et que l'on a besoin de temps pour retrouver son meilleur niveau, Charleroi est une bonne solution. Mais sinon, les joueurs rêvent plutôt d'aller jouer au Standard, à Anderlecht et à l'étranger. Lorsqu'on atterrit quand même à Charleroi, cela signifie que l'on a un problème dans la vie. Que l'on n'est pas Ronaldo et que, donc, on ne doit pas se comporter comme la star portugaise. "

Je n'ai jamais compris pourquoi aucune université ne s'est jamais établie dans la troisième métropole de Belgique. " Mario Notaro

Plus des clowns

Une belle explication de la part de Seb. Mais si votre club favori n'est capable d'engager que des joueurs qui 'ont un problème', cela peut engendrer un complexe d'infériorité. Seb ne le nie pas. Il s'en réfère à un élément clef : le palmarès toujours vierge du Sporting.

" En 115 ans d'existence, le club n'a toujours pas remporté le moindre trophée. Nous ne pouvons même pas nous targuer d'avoir été champion il y a plusieurs dizaines d'années. C'est la raison pour laquelle nous devons tout donner. Et pour laquelle nous ne cessons pas de chanter lorsque nous sommes menés 0-4. Aucun club n'a encore remporté un trophée s'il ne peut pas compter sur des supporters fanatiques. "

Mario combat ce complexe d'infériorité. " Il existe cette idée tenace, selon laquelle nous sommes des petits Carolos. Mais nous ne sommes pas des petits Carolos. Nous sommes des gens qui font de leur mieux. Nous avons nos propres qualités. Les prestations du Sporting permettent d'en prendre conscience. Jadis, on nous prenait pour des clowns qui alternaient le bon et le mauvais. Mais maintenant, Charleroi s'est stabilisé vers le haut. Je ressens, dans le reste du pays, une volonté de revaloriser cette ville. Le Sporting a ouvert la voie. Les gens, ici, réalisent qu'ils ont aussi deux bras et deux jambes. "

" Et les Carolos doivent s'en servir ", estime également Seb. " On a assez pleurniché, ici. Cela ne sert à rien. Nous avons besoin d'acquérir la mentalité flamande. C'est l'une des raisons pour lesquelles nous avons toujours accueilli les Flamands à bras ouverts. Souvenez-vous de joueurs comme Rudi Vossen, Berto Bosch, Tim Smolders et de l'entraîneur Jacky Mathijssen. Nous aimons cette mentalité flamande qui affirme que l'on doit prendre son sort en mains. Il ne faut pas se contenter d'attendre en clamant que c'est la faute du chômage ou de l'industrie. Non. S'il n'y a plus de viande, il faut manger du poisson. Et s'il n'y a plus de poisson, il faut manger des fruits. Mais il faut faire quelque chose. Ne restons pas assis à attendre. "

Voyager pour le club

Seb veut encore nous montrer quelque chose. Dans une rue où, à première vue, il n'y a rien à voir, il gare sa Renault et sort de la voiture. Il emprunte un chemin crasseux qui serpente entre les arbres. Un peu plus loin, la côte devient abrupte. Seb maintient le rythme, sans dire un mot. Progressivement, nous nous rendons compte qu'il est en train d'escalader un terril. Après un quart d'heure, il regarde autour de lui. Il ne trouve pas le chemin qu'il cherchait.

Sans beaucoup d'explications, il quitte le chemin et commence à escalader la montagne à sa droite. Il n'y a pas de chemin et la côte est bien trop raide, mais Seb se hisse quand même au sommet. Il s'agrippe avec ses mains et ses pieds, il glisse plusieurs fois. Après dix minutes d'ascension, il se retrouve là où il voulait être. Dix minutes plus tard, nous le rejoignons au sommet du terril, les mains pleines de boue et le pantalon sale. Le terril offre une vue panoramique sur la ville : le ring, les anciennes usines, la gare.

Seb nous montre aussi le Bois du Cazier à Marcinelle. C'est là que s'est produite, en 1956, la plus grande catastrophe minière de l'histoire de Belgique. 262 personnes y ont perdu la vie, 95 Belges et 136 Italiens. De là haut, on distingue également un grand bâtiment sur lequel est écrit en grandes lettres blanches, Bisous, m' chou. Seb : " C'est une expression typiquement carolo. "

En contemplant sa ville, Seb se laisse aller à rêver. " Nous aimerions tant rejouer en Coupe d'Europe. Certains supporters ont même arrêté de fumer pour économiser de l'argent, afin de pouvoir accompagner leur équipe en déplacement européen. Car en Europe, tout est génial. Voyager avec son club, c'est tellement exceptionnel pour nous. Et lorsqu'en plus on gagne, comme lors du 1-4 au Beitar Jerusalem en 2015, je ne vous dis pas... ( il se tait un moment). C'était énorme, énorme, énorme. "

Que sera-ce le jour où le Sporting remportera ce trophée tant convoité ? " Nous serons bien sûr très heureux ", dit Seb. " Mais surtout, nous aurons enfin l'impression d'être devenu un club normal. " Il jette un dernier regard sur la ville et explique qu'il lui arrive de venir ici avec de nouveaux ultras. " Car ici, on ressent l'essence de la ville. C'est Charleroi qui est grand. Nous, nous restons petits. "

© koen bauters

Boule et Bill

Plusieurs rond-points ont, en leur centre, une statue représentant des personnages de bande dessinée. Charleroi est "la capitale de la bande dessinée belge". C'est ici que le magazine Spirou a vu le jour en 1938, un recueil de bande dessinée des éditions Dupuis. Tout près du stade, Boule et Bill saluent les automobilistes en tenue noire et blanche.

L'ancien entraîneur Felice Mazzù a qualifié Charleroi pour l'Europe en 2015. " Même lorsque cela allait moins bien, Mehdi Bayat m'a toujours soutenu. ", koen bauters
L'ancien entraîneur Felice Mazzù a qualifié Charleroi pour l'Europe en 2015. " Même lorsque cela allait moins bien, Mehdi Bayat m'a toujours soutenu. " © koen bauters
Charleroi, 6 mars 2020, 11 heures. La Belgique ne se doute pas encore à quel point les mesures décidées par le gouvernement pour enrayer l'épidémie de coronavirus pèseront sur la vie sociale du pays. Seb, 40 ans, un dur au coeur tendre, nous guide avec beaucoup d'enthousiasme à travers les rues de sa ville natale au volant de sa Renault. Nous sommes en route depuis plus d'une heure. Pourrait-il aussi nous montrer l'endroit où 'son' Sporting construira son nouveau stade en 2024 ? Seb répond par l'affirmative. Il gare sa voiture, téléphone à un ami et lui demande l'adresse exacte. " Comment ça se passe, chez toi, avec ce journaliste flamand ? ", demande son ami. " Bien ", répond Seb. " Il est toujours en possession de son portefeuille. " ( il rit) Seb n'est pas n'importe quel supporter de Charleroi, c'est est l'un des leaders des Black and White Storm Ultras. Lorsqu'il tombe nez à nez avec des ultras du Standard, il vaut mieux ne pas se trouver dans les parages. Comme ils ne respectent pas toujours strictement toutes les règles d'usage, les ultras n'aiment pas trop s'exposer au regard de la presse. Mais comme il s'agit d'un journaliste flamand qui veut montrer les beaux côtés de Charleroi, Seb - surnommé Skull dans le milieu - a accepté de faire une exception. Un déclic se produit chez un Carolo lorsque vous lui expliquez que votre intention n'est pas de décrire sa ville comme un endroit mal famé rempli de chômeurs. C'est vrai pour Seb, mais aussi pour Felice Mazzù, 54 ans, l'ancien entraîneur principal des Zèbres. Pendant une heure, il parle avec passion de Charleroi. Ou pour Mario Notaro, 69 ans, qui travaille au Sporting depuis plus d'un quart de siècle. Lui aussi est enthousiaste. " Car combien de fois n'a-t-on pas mis en avant le côté sombre de Charleroi ? A la longue, les gens d'ici commencent à douter d'eux-mêmes. Un Carolo qui se retrouve en concurrence avec un Bruxellois pour un même boulot, se dit à l'avance : ce job-là, il ne sera pas pour moi. Comment réagiriez-vous, vous, si l'on vous répétait à longueur de journées que vous habitez dans une ville pauvre, sale et mal famée, où les gangsters, les mafieux et les chômeurs stupides font la loi ? Ce traumatisme est ancré dans bien des esprits, ici. Moi-même, pendant tout un temps, je n'étais pas fier d'être Carolo. Mais aujourd'hui, je le suis. " Le Sporting joue un rôle majeur dans ce processus de réhabilitation. Pour la quatrième fois en six ans, les Zèbres figurent dans le Top 6. Au moment où le championnat a été interrompu, ils occupaient même la troisième place du classement. Comme cela avait été le cas à la fin de la phase classique, il y a deux ans. Cinq jours avant de nous rencontrer, Seb avait également réservé un accueil chaleureux à ses 'amis' du Standard. Même si, ce 1er mars, le mot 'chaleureux' avait pris une tout autre connotation. Seb et le reste de la tribune 4, le bloc ambiance du stade derrière l'un des buts, s'étaient dissimulés sous un tifo montrant le gardien carolo Nicolas Penneteau en train de prendre l'ancien joueur du Standard Anthony Knockaert à la gorge, une scène qui remonte à un match de 2015. Le tifo, qui fait 60 x 10 mètres, est une marque de puissance. Mais il est aussi un signe d'espoir. Car il faut remonter à cette même année 2015 pour trouver trace d'un match où les Carolos ont réussi à battre le grand rival wallon. Les supporters de Charleroi entonnent à gorge déployée l'hymne de leur ville : Pays de Charleroi, de Jacques Bertrand. Des milliers d'écharpes sont brandies. Pays de Charleroi, C'est toi que je préfère, Le plus beau coin de terre, A mes yeux, oui, c'est toi.Le feu de la passion se transmet à l'équipe de l'entraîneur Karim Belhocine. Charleroi balaie le Standard sur le terrain et s'impose 2-0. La fierté est perceptible dans les tribunes. Pour trouver trace d'une victoire contre les Rouches par deux buts d'écart, il faut remonter à 1990. Cette chanson reste dans les esprits. On se repasse un petit film en noir et blanc qui retrace le parcours de la Sambre à travers 'les champs verts'. Des images sont insérées, montrant des Carolos silencieux qui regardent vers l'objectif. Et qui rappellent ce que l'on a peut-être oublié : le fait que des gens tout à fait normaux habitent ici aussi. Des gens parfois fâchés contre leurs propres hommes politiques, incapables, selon eux, de trouver une réponse - surtout entre 1990 et 2010 - au déclin de l'industrie métallurgique et minière, qui étaient les fleurons de la région. Mario est, comme beaucoup de Carolos, le fils d'un Italien qui est venu à Charleroi pour travailler dans les mines. Ce travail a valu au père du T2 des Zèbres une maladie pulmonaire qui a conduit à un décès précoce. Le grand-père sicilien de Seb travaillait aussi dans une mine de Charleroi. Aujourd'hui, Seb travaille loin du Pays Noir, comme agent immobilier. Il a quitté sa ville natale pour suivre une formation universitaire et n'est plus revenu. Seb, qui se débrouille correctement en néerlandais, est romaniste et a encore suivi deux autres formations. Il préfère ne pas s'étendre sur ses diplômes, mais ils illustrent malgré tout la fuite des cerveaux qu'a connu Charleroi au cours des dernières décennies. " Je suis heureux qu'il existe aujourd'hui des pôles universitaires à Charleroi ", dit-il. " Lorsque j'étais moi-même étudiant, il n'y en avait pas encore. " L'université de Mons, l'Université Libre de Bruxelles et l'Université catholique de Louvain-la-Neuve proposent aujourd'hui des formations à Charleroi. Mario confirme également que l'importance de ces campus ne peut pas être négligée. L'aéroport, au nord de la ville, offre aujourd'hui du travail à 3.000 personnes, mais la région du grand Charleroi reste économiquement sous pression. En 2017, le constructeur d'excavatrices Caterpillar a fermé son site de Gosselies et 2.000 personnes ont perdu leur emploi. " Aussi longtemps qu'il y a suffisamment de travail manuel dans une région, on n'insiste pas trop sur la formation ", dit Mario. " Mais lorsque l'industrie métallurgique et minière a périclité, il n'y avait subitement plus rien. Certes, la formation ne résout pas tout, mais elle constitue un début. Je suis moi-même père de famille, je connais le coût des études. Et lorsque vos enfants doivent, en plus, loger en kot, cela devient rapidement impayable pour beaucoup de Carolos. Je n'ai jamais compris pourquoi aucune université ne s'est établie ici. Après tout, Charleroi est quand même la troisième métropole de Belgique. " Mario a raison. Avec 203.000 habitants, Charleroi arrive juste derrière Anvers (528.000) et Gand (263.000). Il y a même plus d'habitants qu'à Liège, qui possède pourtant une université, à l'instar de Gand et d'Anvers. " Mais comment Charleroi arrive-t-il à ce chiffre de 203.000 ? ", demande Mario. " Grâce à ses communes. Le centre-ville de Charleroi est petit. A pied, on peut le traverser en un quart d'heure. C'est pourquoi, il est très important que ces coins cachés ne soient pas oubliés. Paris a aussi des quartiers peu reluisants, mais cela n'empêche pas la Ville Lumière d'être attrayante, car Paris est très étendu. Si on trouve sept rues que l'on préfère éviter sur une superficie réduite, c'est proportionnellement beaucoup." Dans la Ville Basse de Charleroi, Seb traverse un pont qui surplombe les eaux brunâtres de la Sambre. " Ici, dans La Ville Basse, c'était le quartier chaud autrefois ", explique-t-il. " Cette partie de la ville tombait en décrépitude. Mais, à gauche et à droite, on trouve désormais de nouveaux commerces. " Le long des quais, on trouve par exemple Quai 10, un cinéma très tendance doté d'une brasserie qui a ouvert il y a trois ans. Le nom du complexe fait référence à l'adresse et à une expression locale. Lorsque les Carolos demandent à quelqu'un : 'Comment ça va ? ', la personne répond : ' Qué dis ? ' Phonétiquement, c'est pareil à Quai 10. Un peu plus loin, Seb nous montre la Place Verte, bien aménagée. Sur un grand bâtiment moderne, des lettres très tendance indiquent : ' Rive Gauche'. C'est un beau centre commercial qui a, lui aussi, ouvert ses portes en 2017. Il fait souffler un vent nouveau sur cette partie de la ville. Mario : " Par-ci, par-là, on trouve enfin des endroits agréables, dans cette ville. Avec 30 ans de retard, on a enfin envie de s'y balader. Même si tout n'est pas encore parfait, loin de là. " Nous sommes séduits par le caractère chaleureux de beaucoup de Carolos. " A l'intérieur, c'est aussi chaud que la braise ", rigole Seb. Mario acquiesce : " Ici, c'est un peu comme dans ' Bienvenue chez les ch'tis. ', le célèbre film de Dany Boon réalisé en 2008 dans lequel le directeur d'un bureau de poste du sud de la France est muté dans le Nord, une région 'effrayante' pour les Méridionaux. Lorsqu'il arrive, on explique à cet homme qu'ici, on pleure deux fois. D'abord lorsqu'on débarque, puis lorsqu'on repart. C'est pareil ici, à Charleroi. On ne trouve aucun monstre, et l'accueil est souvent chaleureux. Nous ne baignons peut-être pas dans le même luxe que d'autres régions de Belgique, il y a moins de travail et moins de possibilités de formation, mais nous avons un grand coeur. Car, comme il y a moins d'emplois à Charleroi et aussi moins de possibilités de vaquer d'une activité culturelle à l'autre, nous avons encore le temps de nous parler." Seb ne le contredira pas. Il a accepté de consacrer cinq heures de son temps pour nous guider à travers sa ville. Son coeur carolo bat à un rythme effréné. Il y a neuf ans, ses amis et lui avaient fait parler d'eux pour avoir interrompu un match contre le Standard, en lançant 400 balles de tennis sur la pelouse. Mais chaque année, aux alentours de la Saint-Nicolas, ce sont des peluches que ces mêmes ultras catapultent sur le terrain. C'est avec beaucoup de fierté que Seb nous montre sur son smartphone les photos de cette action spontanée. " Nous rassemblons ces peluches et nous les offrons aux écoles, aux crèches, au CPAS et à des familles dans la précarité. En août, nous faisons pareil avec les écoles. " ll nous montre des photos de boîtes remplies de cahiers, de stylos à bille et de crayons de couleur. " On n'est pas des chiens, quoi. "Seb remonte dans sa voiture et reprend le volant pour s'éloigner de la Sambre, direction La Ville Haute, où est situé le stade du Pays de Charleroi. Comme beaucoup de supporters, Seb est né à l'hôpital Reine Astrid, aujourd'hui disparu, et qui était situé juste en face. " Et, qui plus est, je suis né un jour de match ", rigole-t-il. Mais, en dehors des matches du Sporting, il n'y a pas grand-chose à faire dans cette partie de la ville. Il reste du pain sur la planche pour le bourgmestre Paul Magnette et Seb peut uniquement s'enthousiasmer sur le nouveau revêtement installé dans certaines rues. Il en profite pour revenir sur l'incident des balles de tennis. Il explique que les ultras ne réalisent pas ce genre d'actions pour faire parler d'eux, mais pour protéger leur club. " Je le sais : il y a des choses plus importantes que le football. La faim dans le monde, par exemple. Mais pour nous, le ballon rond, ça compte. Celui qui souille nos couleurs, doit en subir les conséquences. " Les Carolos peuvent tout pardonner', poursuit Seb. 'Mais il vaut mieux ne pas les trahir. Car la vengeance, mon ami, peut être terrible. Un jour, nous nous sommes même rendus au bureau d' Abbas Bayat, sur l'avenue Louise à Bruxelles. " Il évoque l'homme qui, il y a dix ans, à l'époque des balles de tennis, dirigeait les Zèbres et les avait conduits à la relégation en 2012. Accepter que le club se retrouve plus tard aux mains de Mehdi Bayat, l'actuel directeur général, n'a pas été évident. Il est le neveu d'Abbas et siégeait également au conseil d'administration lors de cette période compliquée. " Mehdi a demandé à recevoir honnêtement sa chance ", explique Seb. " Et il était au premier rang pour se rendre compte de ce qu'il attendait s'il ne se montrait pas digne de la confiance que nous lui accordions. " Mais il s'en est montré digne. Avec Mehdi, le Sporting a remonté la pente. Et avec Mazzù, un enfant du pays, Mehdi a engagé en 2013 un entraîneur qui allait rendre leur fierté aux Zèbres. Mieux même, en 2015, Mazzù a ramené le Sporting en Europe après 21 ans d'absence. Le mot-clef, c'est la stabilité, estime Seb. " Mehdi a bien compris que la stabilité n'était pas un gage de succès, mais qu'elle permettait d'éviter des drames. " Felice Mazzù : " Même lorsque ça allait moins bien, Mehdi m'a toujours soutenu. Il est correct, tient ses promesses, communique bien et offre des primes aux joueurs lorsqu'ils le méritent. " Mario : " Et Mehdi s'intègre dans la communauté carolo, même s'il n'habite pas ici. Ce n'est pas un homme d'affaires qui ne se montre qu'à l'occasion des matches. Tout à l'heure, pendant le repas de midi, il s'est joint à nous. Il connaît aussi les commerçants locaux, car il fait ses courses en ville. Les gens de Charleroi ne sont pas des numéros pour lui. C'est le plus important. " Subitement, Seb se rend compte qu'il n'est pas très difficile de se faire accepter par un Carolo. Il suffit de faire preuve de jusqu'au-boutisme. " La mentalité des mineurs. " Les Carolos veulent des joueurs, des entraîneurs et des dirigeants qui se donnent à fond. " Dans ce cas, même si l'on perd 0-5, on n'adressera aucun reproche. " Il nous montre de nouveau son smartphone, sur lequel figure la photo d'une banderole que les ultras avaient déployée pendant une période difficile : ' Le blason sur votre torse est plus important que le nom sur votre dos. ' " Il y a quelques années, nous jouions comme des merdes ", raconte Seb. " Nous avons alors expliqué aux joueurs que personne ne rêve de faire carrière ici... sauf Mazzù ( il rit). Si l'on revient de blessure et que l'on a besoin de temps pour retrouver son meilleur niveau, Charleroi est une bonne solution. Mais sinon, les joueurs rêvent plutôt d'aller jouer au Standard, à Anderlecht et à l'étranger. Lorsqu'on atterrit quand même à Charleroi, cela signifie que l'on a un problème dans la vie. Que l'on n'est pas Ronaldo et que, donc, on ne doit pas se comporter comme la star portugaise. " Une belle explication de la part de Seb. Mais si votre club favori n'est capable d'engager que des joueurs qui 'ont un problème', cela peut engendrer un complexe d'infériorité. Seb ne le nie pas. Il s'en réfère à un élément clef : le palmarès toujours vierge du Sporting. " En 115 ans d'existence, le club n'a toujours pas remporté le moindre trophée. Nous ne pouvons même pas nous targuer d'avoir été champion il y a plusieurs dizaines d'années. C'est la raison pour laquelle nous devons tout donner. Et pour laquelle nous ne cessons pas de chanter lorsque nous sommes menés 0-4. Aucun club n'a encore remporté un trophée s'il ne peut pas compter sur des supporters fanatiques. " Mario combat ce complexe d'infériorité. " Il existe cette idée tenace, selon laquelle nous sommes des petits Carolos. Mais nous ne sommes pas des petits Carolos. Nous sommes des gens qui font de leur mieux. Nous avons nos propres qualités. Les prestations du Sporting permettent d'en prendre conscience. Jadis, on nous prenait pour des clowns qui alternaient le bon et le mauvais. Mais maintenant, Charleroi s'est stabilisé vers le haut. Je ressens, dans le reste du pays, une volonté de revaloriser cette ville. Le Sporting a ouvert la voie. Les gens, ici, réalisent qu'ils ont aussi deux bras et deux jambes. " " Et les Carolos doivent s'en servir ", estime également Seb. " On a assez pleurniché, ici. Cela ne sert à rien. Nous avons besoin d'acquérir la mentalité flamande. C'est l'une des raisons pour lesquelles nous avons toujours accueilli les Flamands à bras ouverts. Souvenez-vous de joueurs comme Rudi Vossen, Berto Bosch, Tim Smolders et de l'entraîneur Jacky Mathijssen. Nous aimons cette mentalité flamande qui affirme que l'on doit prendre son sort en mains. Il ne faut pas se contenter d'attendre en clamant que c'est la faute du chômage ou de l'industrie. Non. S'il n'y a plus de viande, il faut manger du poisson. Et s'il n'y a plus de poisson, il faut manger des fruits. Mais il faut faire quelque chose. Ne restons pas assis à attendre. " Seb veut encore nous montrer quelque chose. Dans une rue où, à première vue, il n'y a rien à voir, il gare sa Renault et sort de la voiture. Il emprunte un chemin crasseux qui serpente entre les arbres. Un peu plus loin, la côte devient abrupte. Seb maintient le rythme, sans dire un mot. Progressivement, nous nous rendons compte qu'il est en train d'escalader un terril. Après un quart d'heure, il regarde autour de lui. Il ne trouve pas le chemin qu'il cherchait. Sans beaucoup d'explications, il quitte le chemin et commence à escalader la montagne à sa droite. Il n'y a pas de chemin et la côte est bien trop raide, mais Seb se hisse quand même au sommet. Il s'agrippe avec ses mains et ses pieds, il glisse plusieurs fois. Après dix minutes d'ascension, il se retrouve là où il voulait être. Dix minutes plus tard, nous le rejoignons au sommet du terril, les mains pleines de boue et le pantalon sale. Le terril offre une vue panoramique sur la ville : le ring, les anciennes usines, la gare. Seb nous montre aussi le Bois du Cazier à Marcinelle. C'est là que s'est produite, en 1956, la plus grande catastrophe minière de l'histoire de Belgique. 262 personnes y ont perdu la vie, 95 Belges et 136 Italiens. De là haut, on distingue également un grand bâtiment sur lequel est écrit en grandes lettres blanches, Bisous, m' chou. Seb : " C'est une expression typiquement carolo. " En contemplant sa ville, Seb se laisse aller à rêver. " Nous aimerions tant rejouer en Coupe d'Europe. Certains supporters ont même arrêté de fumer pour économiser de l'argent, afin de pouvoir accompagner leur équipe en déplacement européen. Car en Europe, tout est génial. Voyager avec son club, c'est tellement exceptionnel pour nous. Et lorsqu'en plus on gagne, comme lors du 1-4 au Beitar Jerusalem en 2015, je ne vous dis pas... ( il se tait un moment). C'était énorme, énorme, énorme. " Que sera-ce le jour où le Sporting remportera ce trophée tant convoité ? " Nous serons bien sûr très heureux ", dit Seb. " Mais surtout, nous aurons enfin l'impression d'être devenu un club normal. " Il jette un dernier regard sur la ville et explique qu'il lui arrive de venir ici avec de nouveaux ultras. " Car ici, on ressent l'essence de la ville. C'est Charleroi qui est grand. Nous, nous restons petits. "