L'entretien a lieu le mardi 28 mai au sein de la maison de verre, un mois après avoir pris rendez-vous avec le chef de presse de la Fédé, Stefan Van Loock. Un entretien qui se veut de prime abord assez classique, sous forme de bilan, près d'un an après une Coupe du Monde légendaire. Ça c'était avant le lundi 27 janvier, et une folle rumeur lancée par le quotidien catalan Sport qui a agité la Fédération et son sélectionneur.

Difficile de ne pas débuter par cette première question : quelle est votre réaction par rapport à la rumeur qui vous envoie au Barça ?

ROBERTO MARTINEZ : J'associe ça à la vie d'un coach. Ça fait assez longtemps que j'officie à ce niveau pour savoir que si tu perds trois matches, ta position est en difficulté, mais quand les résultats sont bons, à l'image de ce qu'on a réalisé à la Coupe du Monde, il y a toujours ce genre de rumeur qui circule. Ma situation est très claire, j'ai encore un an de contrat avec l'équipe nationale. Et si une " institution " me veut, elle doit d'abord approcher la Fédération.

Votre manière de concevoir le foot correspond-elle à la philosophie du Barça ?

MARTINEZ : Ma plus grande influence, comme je l'ai toujours dit, c'est Johan Cruijff. Il est la seule icône du foot qui a influencé toute la planète foot. Il y a beaucoup de coaches qui débarquent avec des idées, que vous suivez ou non, mais lui a influencé le jeu de ses adversaires, qui devaient trouver un moyen de le contrer, alors que ses disciples sont tombés amoureux de son foot offensif, de la prise de risques, de l'art de profiter de l'espace. Ces notions ont toujours fait partie de ma philosophie.

" On me considère comme un coach britannique "

Vous aviez été contacté par la Fédération espagnole avant le quart de finale de Coupe du Monde face au Brésil. Aujourd'hui, on évoque le Barça. Votre cote de popularité en Espagne semble être au plus haut.

MARTINEZ : J'ai quitté l'Espagne très jeune, à 21 ans. Ma carrière a débuté véritablement en Angleterre. Aujourd'hui, on peut me considérer comme un coach britannique. La Premier League est un championnat qui est évidemment suivi à l'étranger mais il y avait peut-être des incompréhensions quant à mon travail. Je crois que la Coupe du Monde a ouvert le spectre. Pas mal d'Espagnols ont soutenu la Belgique. Et j'ai reçu pas mal de félicitations en retour.

Cette étonnante sollicitation de la Fédération espagnole vous a-t-elle perturbé dans l'approche du match face au Brésil ?

MARTINEZ : Non car durant une Coupe du Monde, vous êtes dans votre bulle. Ça ne m'a jamais perturbé. En tant que coach, si tu perds ta concentration, tu perds le match. C'est aussi simple que ça.

Lesjoueurs, aussi, ont été très sollicités.

MARTINEZ : Oui évidemment. Mais ils n'ont jamais été déconcentrés par leur futur. Je peux vous assurer, et ça a été l'une de nos plus grandes victoires, qu'ils étaient totalement dévoués à leur équipe nationale. Aujourd'hui, la situation est différente : 12 à 13 joueurs vont peut-être changer de club. C'est une donnée qu'on doit prendre en compte pour les deux matches à venir. Car je ne veux pas voir des joueurs impatients d'en terminer avec ces deux rencontres afin de décider de leur avenir. Ma crainte, c'est que les gens ne comprennent pas à quel point ces deux rencontres sont importantes. Si on ne fait pas six sur six, ça voudra dire qu'on devra aller chercher quelque chose au Kazakhstan, en octobre, et en Russie, en novembre. L'Écosse a changé de coach ( Steve Clarke vient d'être nommé, ndlr), et je sais pour le connaître que sa formation sera très bien organisée défensivement, avec de nouveaux joueurs, une nouvelle dynamique. Quant au Kazakhstan, j'aime beaucoup leur façon d'évoluer. Si on pense qu'on a déjà gagné, on va souffrir.

Quand un club anglais achète un joueur étranger, il sait qu'il mettra au moins six mois à s'adapter. Le joueur belge, il débarque, il performe directement. " Roberto Martinez

Votre principale difficulté n'est-elle pas de motiver vos joueurs dans un groupe sur papier assez faible ?

MARTINEZ : Je connais mon groupe et je sais que dès que mes joueurs arrivent en sélection, ils tournent le bouton. Ma crainte, c'est plutôt que certains n'ont rien fait pendant 22 jours. Ils entretiennent leur condition, mais ils n'ont plus connu le travail quotidien en club.

" La période honeymoon "

Vos attaquants ont tous connu une saison compliquée, que ce soit Romelu Lukau, Michy Batshuayi, Christian Benteke ou Divock Origi. Qu'est-ce que vous leur conseilleriez pour leur avenir ?

MARTINEZ : De jouer. Divock connaît peut-être son meilleur moment depuis deux ans grâce à sa prestation en Ligue des Champions, mais il doit prendre des minutes à l'avenir, alors qu'il évolue dans une équipe où c'est très difficile d'être titulaire. Ces craintes ne se limitent pas qu'aux attaquants, je pense à des joueurs comme Nacer Chadli, Simon Mignolet, Thomas Vermaelen, il faut qu'ils reçoivent un rôle important l'an prochain.

Le fait que de nombreux joueurs vont devoir s'adapter à leur nouvel employeur est un inconvénient pour un sélectionneur ?

MARTINEZ : L'arrivée dans un nouveau club, j'appelle ça la période " honeymoon " car tu débutes une nouvelle histoire, tu veux impressionner les gens, c'est difficile à maintenir sur la durée mais c'est magnifique au début. Je suis par exemple impatient de voir ce que va faire Thorgan au Borussia Dortmund car j'ai été impressionné par son évolution au Borussia Mönchengladbach. Je me rappelle que pour mon premier match officiel à la tête des Diables, il était hors des 23 avec son club. Et puis, petit à petit, il est devenu un joueur important pour le Borussia, puis il est devenu leur joueur clef. Sur les deux-trois derniers matches de la saison, il a même joué comme wing back à gauche dans un 3-4-3 où il a été impressionnant. C'est un joueur dont on peut voir qu'il est encore en plein développement. Comme Timothy Castagne qui a connu une période d'incertitude avec l'Atalanta avant d'atteindre un très haut niveau. Divock Origi même chose, il a commencé sa saison avec les U23 de Liverpool avant de devenir le joueur décisif de la demi-finale de la Ligue des Champions. On se retrouve avec un groupe de joueurs qui sont au sommet de leur carrière, qui savent comment vivre avec la pression, le haut niveau, et un autre groupe qui continue de grandir. Et il y a aussi ce troisième groupe qui va disputer le championnat d'Europe espoirs avec les U21.

Roberto Martinez : " Vinnie veut continuer à atteindre un très bon niveau, il veut continuer à faire partie des Diables Rouges, tout en apportant son expérience, sa connaissance, sa vision au très jeune groupe d'Anderlecht. ", filip naudts
Roberto Martinez : " Vinnie veut continuer à atteindre un très bon niveau, il veut continuer à faire partie des Diables Rouges, tout en apportant son expérience, sa connaissance, sa vision au très jeune groupe d'Anderlecht. " © filip naudts

Ces U21 ne risquent-ils pas d'être trop courts pour intégrer les Diables en vue de l'EURO 2020 ?

MARTINEZ : On ne sait jamais. Il y a plusieurs joueurs qui ne sont pas loin. Mais je ne peux pas citer leurs noms pour ne pas leur mettre de pression.

" Hazard ? Je n'ai jamais vu une telle vitesse d'exécution "

Eden Hazard a été l'un des rares à avoir brillé lors de la Coupe du Monde et avoir maintenu ce même niveau durant toute la saison. Comment vous l'expliquez ?

MARTINEZ : Quand il est arrivé à Chelsea, il était davantage un assist man. Désormais, il a davantage de liberté pour se retrouver en zone de but. C'est lié à une forme de maturité aussi. Aujourd'hui, peu importe la situation il demande la balle, il prend ses responsabilités et il est très consistant. Et je n'ai jamais vu quelque chose de mieux que son niveau d'exécution en un contre un.

Ça vous arrive de recevoir des coups de téléphone de joueurs qui demandent conseil par rapport à leur futur ?

MARTINEZ : Parfois. Mais en général, les joueurs sont très rationnels. J'ai le sentiment que les joueurs belges sont habitués à vivre avec ce genre de décision. Ils ne regardent jamais en arrière en se disant : je n'aurais jamais dû partir.

Vous êtes surpris que Youri Tielemans se soit aussi vite adapté à la Premier League ?

MARTINEZ : Non, pas du tout. J'étais surpris que ça ne se passe pas aussi bien à Monaco. Quand tu es un jeune joueur, tu essaies toujours de faire un peu de tout. Et puis tu apprends où tu es le meilleur. Youri sait qu'il doit se libérer et être au contact du cuir. Il connaît aujourd'hui son rôle et ce qu'il est capable de montrer : jouer long, marquer en dehors du rectangle, jouer la transition, il se sent très à l'aise désormais. Et on a besoin de ça : de Youri, d'Axel, de Kevin, à leur meilleur niveau.

Tielemans a-t-il les qualités pour atteindre le niveau d'excellence d'un De Bruyne ou d'un Hazard ?

MARTINEZ : Oui. Pour moi, son cas est un exemple pour les jeunes belges : il a quitté la Belgique quand il était prêt, après avoir joué près de 200 matches en pros. Prenez Leander Dendoncker, lui aussi était prêt. Car si tu ne l'es pas, tu demandes à ton entourage de te sortir de là, de te trouver un nouveau club dès janvier. Mais lui, il a bossé et il a fait son trou pour être un joueur important des Wolves. À l'inverse, j'ai vu des joueurs de 17 ans avec un potentiel incroyable, qui n'étaient pas prêts, qui sont partis et qui ont détruit leur carrière.

Comment vous expliquez que les joueurs belges performent aussi bien en Premier League ?

MARTINEZ : Je crois d'abord que le joueur belge s'adapte très bien à l'étranger, car la Belgique est une terre riche en termes de diversité, d'opinion, de culture. Normalement, quand un club anglais achète un joueur étranger, il sait qu'il mettra au moins six mois à s'adapter. Le joueur belge, il débarque, il performe directement. Il arrive dans un vestiaire, il parle anglais, il fait ce qu'on lui demande pour être utile à l'équipe.

" Pas la fin de la génération dorée "

Quelle fut l'atmosphère dans le vestiaire après la débâcle face à la Suisse ?

MARTINEZ : Un vestiaire surpris et choqué du résultat.

Cette défaite est-elle due à un excès de confiance ?

MARTINEZ : Oui ou plutôt à un manque de respect. Non pas de l'adversaire mais bien de la situation. On s'est dit que c'était trop facile. Et c'est totalement inconscient comme réaction. On oublie les bases : garder la balle, faire circuler. Et le match nous a échappé. Mais parfois tu as besoin d'un coup de ce type, comme en Suisse, pour maintenir tes standards en vie.

2020 sera-t-il le dernier tournoi de cette génération dorée ? C'est en tout cas l'avis de pas mal de joueurs.

MARTINEZ : Il arrive de coacher une équipe où l'on se dit : c'est maintenant ou jamais. Ici ce n'est pas le cas, car on assiste à une forme de transmission de témoin. Eden, Kevin, Romelu, Thibaut vont encore connaître au moins un tournoi majeur après 2020. L'important pour moi, c'est de me concentrer sur la mentalité afin que quand un jeune joueur intègre l'équipe, il soit prêt mentalement..

Mais le haut niveau dépend de joueurs d'exception.

MARTINEZ : Ce joueur d'exception dépendra toujours du club dans lequel il joue. Pourquoi assiste-t-on aujourd'hui à un quatre sur quatre de formations anglaises en finale de deux compétitions européennes ? Alors qu'il ont 38 matches exigeants en championnat alors que les autres équipes en Europe, comme la Juventus ou l'Ajax, en ont quatre ou cinq. Les équipes anglaises arrivent à atteindre un niveau sur deux fois 90 minutes que la concurrence ne peut pas suivre. En 2014 avec Everton, on était pourtant la dernière équipe anglaise en lice sur la scène européenne. À cette époque, le top 6 était incapable physiquement et mentalement de combiner championnat et compétition européenne après l'hiver. Les clubs ont commencé à réfléchir en termes de stats, à comment atteindre le pic de forme en février, mars, avril, et ils ont trouvé la bonne formule.

L'objectif de Romelu, c'est de gagner le prochain tournoi et non pas de dire : je veux jouer les dix prochaines années chez les Diables. " Roberto Martinez

Et quelle est cette formule ?

MARTINEZ : La rotation au bon moment. S'entraîner avec des charges spécifiques et avoir le juste nombre de joueurs dans chaque équipe. Il y a deux saisons, Gand avait battu les Spurs en Europa League. Cette équipe était alors sur les rotules, alors que c'était le même coach et les mêmes joueurs ou presque. Aujourd'hui, ils sont en finale de Ligue des Champions. Il y a l'argent qui joue évidemment un rôle mais c'est aussi dû au fait que la Premier League est devenue tellement compétitive. Lors du match retour des demi-finales, les Ajacides étaient cuits après 60 minutes. Les Spurs n'ont pas particulièrement bien joué, mais ils n'ont pas baissé de rythme, à l'image de ce qu'ils produisent en championnat contre Bournemouth ou d'autres.

Roberto Martinez : " Les qualifications pour l'EURO ? Si on pense qu'on a déjà gagné, on va souffrir. ", filip naudts
Roberto Martinez : " Les qualifications pour l'EURO ? Si on pense qu'on a déjà gagné, on va souffrir. " © filip naudts

" Des joueurs dévoués à la cause "

Vous parliez de mentalité : vous semblez avoir affaire à un groupe de joueurs plutôt dévoué, intelligent.

MARTINEZ : Ça a été ma plus grande surprise. En Coupe du Monde, les équipes sud-américaines sont des modèles du genre : les joueurs sont capables d'atteindre un niveau qu'ils seraient incapables d'atteindre en club. Pas mal de nations européennes ont perdu cette dévotion. Les Diables, eux, sont fiers de faire partie de cette sélection et sont dévoués à la cause. Pour moi, le but face au Japon, c'est l'ADN de ce groupe. On récupère la balle, on joue vite, on prend des risques, on réalise un effort physique incroyable. Et devant, Romelu aurait pu penser à marquer lui-même mais il a préféré réaliser un assist grâce à sa feinte.

Comment jugez-vous cette relation d'amour-haine qui semble perdurer entre Romelu Lukaku et le public belge ?

MARTINEZ : Je crois que Rom est incompris parfois dans sa communication. Moi je m'intéresse à ce qu'il me renvoie sur le terrain. Et il est toujours autant impliqué qu'à ses débuts et continue à être performant.

Et pourtant, il évoque la possibilité de se retirer après l'EURO ?

MARTINEZ : Il faut parois lire entre les lignes. Son objectif, c'est de gagner le prochain tournoi et non pas de dire : je veux jouer les dix prochaines années chez les Diables. En tout cas, je n'ai pas affaire à un joueur qui dit : dans deux ans, c'est terminé.

" L'Euro est le prochain objectif de Kompany "

Vous pourriez demander aux dirigeants de Barcelone de cumuler le travail en club et les Diables ?

ROBERTO MARTINEZ : Non, c'est évidemment impossible. Seul Vinnie en est capable ( il rit). Et je sais que sa décision était réfléchie, rationnelle, c'est quelqu'un de très intelligent. Il y aura plusieurs personnes pour l'entourer car il est très clair : il veut continuer à atteindre un très bon niveau, il veut continuer à faire partie des Diables Rouges, tout en apportant son expérience, sa connaissance, sa vision au très jeune groupe d'Anderlecht. C'est pourquoi il a besoin d'un très bon staff. Je ne dis pas que c'est impossible mais un tel projet ne peut pas reposer sur une seule personne.

Ça ne vous pose pas de problème de sélectionner le manager-joueur d'Anderlecht ?

MARTINEZ : Non, je m'en fous de qui je sélectionne, je juge des performances.Aujourd'hui, je ne fais pas appel au coach d'Anderlecht mais au joueur le plus influent de la fin de saison de Manchester City. Et après je jugerai le joueur d'Anderlecht.

Est-ce qu'il vous a dit qu'il voudrait continuer à évoluer chez les Diables encore deux ans ?

MARTINEZ : Oui. Vous savez comment il fonctionne : il se fixe toujours des objectifs à atteindre. Et l'EURO est le prochain. Après peut-être qu'il en aura un nouveau. Ce n'est pas quelqu'un d'émotionnel, il travaille avec un plan.

On le disait très influent sous Wilmots à propos de la tactique ou des joueurs sur le terrain. Est-ce le cas avec vous ?

MARTINEZ : Non. Vinnie veut que les choses soient claires et savoir ce que l'on attend des joueurs, afin de pouvoir leur parler, mais il ne m'a jamais influencé. Un joueur de son niveau n'aurait jamais réalisé une telle carrière s'il avait influé sur les décisions de son coach. Ces histoires que l'on raconte me semblent assez étranges.

Roberto Martinez : " Il arrive de coacher une équipe où l'on se dit : c'est maintenant ou jamais. Ici ce n'est pas le cas, car on assiste à une forme de transmission de témoin. ", filip naudts
Roberto Martinez : " Il arrive de coacher une équipe où l'on se dit : c'est maintenant ou jamais. Ici ce n'est pas le cas, car on assiste à une forme de transmission de témoin. " © filip naudts
L'entretien a lieu le mardi 28 mai au sein de la maison de verre, un mois après avoir pris rendez-vous avec le chef de presse de la Fédé, Stefan Van Loock. Un entretien qui se veut de prime abord assez classique, sous forme de bilan, près d'un an après une Coupe du Monde légendaire. Ça c'était avant le lundi 27 janvier, et une folle rumeur lancée par le quotidien catalan Sport qui a agité la Fédération et son sélectionneur. Difficile de ne pas débuter par cette première question : quelle est votre réaction par rapport à la rumeur qui vous envoie au Barça ? ROBERTO MARTINEZ : J'associe ça à la vie d'un coach. Ça fait assez longtemps que j'officie à ce niveau pour savoir que si tu perds trois matches, ta position est en difficulté, mais quand les résultats sont bons, à l'image de ce qu'on a réalisé à la Coupe du Monde, il y a toujours ce genre de rumeur qui circule. Ma situation est très claire, j'ai encore un an de contrat avec l'équipe nationale. Et si une " institution " me veut, elle doit d'abord approcher la Fédération. Votre manière de concevoir le foot correspond-elle à la philosophie du Barça ? MARTINEZ : Ma plus grande influence, comme je l'ai toujours dit, c'est Johan Cruijff. Il est la seule icône du foot qui a influencé toute la planète foot. Il y a beaucoup de coaches qui débarquent avec des idées, que vous suivez ou non, mais lui a influencé le jeu de ses adversaires, qui devaient trouver un moyen de le contrer, alors que ses disciples sont tombés amoureux de son foot offensif, de la prise de risques, de l'art de profiter de l'espace. Ces notions ont toujours fait partie de ma philosophie. Vous aviez été contacté par la Fédération espagnole avant le quart de finale de Coupe du Monde face au Brésil. Aujourd'hui, on évoque le Barça. Votre cote de popularité en Espagne semble être au plus haut.MARTINEZ : J'ai quitté l'Espagne très jeune, à 21 ans. Ma carrière a débuté véritablement en Angleterre. Aujourd'hui, on peut me considérer comme un coach britannique. La Premier League est un championnat qui est évidemment suivi à l'étranger mais il y avait peut-être des incompréhensions quant à mon travail. Je crois que la Coupe du Monde a ouvert le spectre. Pas mal d'Espagnols ont soutenu la Belgique. Et j'ai reçu pas mal de félicitations en retour. Cette étonnante sollicitation de la Fédération espagnole vous a-t-elle perturbé dans l'approche du match face au Brésil ? MARTINEZ : Non car durant une Coupe du Monde, vous êtes dans votre bulle. Ça ne m'a jamais perturbé. En tant que coach, si tu perds ta concentration, tu perds le match. C'est aussi simple que ça. Lesjoueurs, aussi, ont été très sollicités.MARTINEZ : Oui évidemment. Mais ils n'ont jamais été déconcentrés par leur futur. Je peux vous assurer, et ça a été l'une de nos plus grandes victoires, qu'ils étaient totalement dévoués à leur équipe nationale. Aujourd'hui, la situation est différente : 12 à 13 joueurs vont peut-être changer de club. C'est une donnée qu'on doit prendre en compte pour les deux matches à venir. Car je ne veux pas voir des joueurs impatients d'en terminer avec ces deux rencontres afin de décider de leur avenir. Ma crainte, c'est que les gens ne comprennent pas à quel point ces deux rencontres sont importantes. Si on ne fait pas six sur six, ça voudra dire qu'on devra aller chercher quelque chose au Kazakhstan, en octobre, et en Russie, en novembre. L'Écosse a changé de coach ( Steve Clarke vient d'être nommé, ndlr), et je sais pour le connaître que sa formation sera très bien organisée défensivement, avec de nouveaux joueurs, une nouvelle dynamique. Quant au Kazakhstan, j'aime beaucoup leur façon d'évoluer. Si on pense qu'on a déjà gagné, on va souffrir. Votre principale difficulté n'est-elle pas de motiver vos joueurs dans un groupe sur papier assez faible ? MARTINEZ : Je connais mon groupe et je sais que dès que mes joueurs arrivent en sélection, ils tournent le bouton. Ma crainte, c'est plutôt que certains n'ont rien fait pendant 22 jours. Ils entretiennent leur condition, mais ils n'ont plus connu le travail quotidien en club. Vos attaquants ont tous connu une saison compliquée, que ce soit Romelu Lukau, Michy Batshuayi, Christian Benteke ou Divock Origi. Qu'est-ce que vous leur conseilleriez pour leur avenir ? MARTINEZ : De jouer. Divock connaît peut-être son meilleur moment depuis deux ans grâce à sa prestation en Ligue des Champions, mais il doit prendre des minutes à l'avenir, alors qu'il évolue dans une équipe où c'est très difficile d'être titulaire. Ces craintes ne se limitent pas qu'aux attaquants, je pense à des joueurs comme Nacer Chadli, Simon Mignolet, Thomas Vermaelen, il faut qu'ils reçoivent un rôle important l'an prochain. Le fait que de nombreux joueurs vont devoir s'adapter à leur nouvel employeur est un inconvénient pour un sélectionneur ? MARTINEZ : L'arrivée dans un nouveau club, j'appelle ça la période " honeymoon " car tu débutes une nouvelle histoire, tu veux impressionner les gens, c'est difficile à maintenir sur la durée mais c'est magnifique au début. Je suis par exemple impatient de voir ce que va faire Thorgan au Borussia Dortmund car j'ai été impressionné par son évolution au Borussia Mönchengladbach. Je me rappelle que pour mon premier match officiel à la tête des Diables, il était hors des 23 avec son club. Et puis, petit à petit, il est devenu un joueur important pour le Borussia, puis il est devenu leur joueur clef. Sur les deux-trois derniers matches de la saison, il a même joué comme wing back à gauche dans un 3-4-3 où il a été impressionnant. C'est un joueur dont on peut voir qu'il est encore en plein développement. Comme Timothy Castagne qui a connu une période d'incertitude avec l'Atalanta avant d'atteindre un très haut niveau. Divock Origi même chose, il a commencé sa saison avec les U23 de Liverpool avant de devenir le joueur décisif de la demi-finale de la Ligue des Champions. On se retrouve avec un groupe de joueurs qui sont au sommet de leur carrière, qui savent comment vivre avec la pression, le haut niveau, et un autre groupe qui continue de grandir. Et il y a aussi ce troisième groupe qui va disputer le championnat d'Europe espoirs avec les U21. Ces U21 ne risquent-ils pas d'être trop courts pour intégrer les Diables en vue de l'EURO 2020 ? MARTINEZ : On ne sait jamais. Il y a plusieurs joueurs qui ne sont pas loin. Mais je ne peux pas citer leurs noms pour ne pas leur mettre de pression. Eden Hazard a été l'un des rares à avoir brillé lors de la Coupe du Monde et avoir maintenu ce même niveau durant toute la saison. Comment vous l'expliquez ? MARTINEZ : Quand il est arrivé à Chelsea, il était davantage un assist man. Désormais, il a davantage de liberté pour se retrouver en zone de but. C'est lié à une forme de maturité aussi. Aujourd'hui, peu importe la situation il demande la balle, il prend ses responsabilités et il est très consistant. Et je n'ai jamais vu quelque chose de mieux que son niveau d'exécution en un contre un. Ça vous arrive de recevoir des coups de téléphone de joueurs qui demandent conseil par rapport à leur futur ? MARTINEZ : Parfois. Mais en général, les joueurs sont très rationnels. J'ai le sentiment que les joueurs belges sont habitués à vivre avec ce genre de décision. Ils ne regardent jamais en arrière en se disant : je n'aurais jamais dû partir. Vous êtes surpris que Youri Tielemans se soit aussi vite adapté à la Premier League ? MARTINEZ : Non, pas du tout. J'étais surpris que ça ne se passe pas aussi bien à Monaco. Quand tu es un jeune joueur, tu essaies toujours de faire un peu de tout. Et puis tu apprends où tu es le meilleur. Youri sait qu'il doit se libérer et être au contact du cuir. Il connaît aujourd'hui son rôle et ce qu'il est capable de montrer : jouer long, marquer en dehors du rectangle, jouer la transition, il se sent très à l'aise désormais. Et on a besoin de ça : de Youri, d'Axel, de Kevin, à leur meilleur niveau. Tielemans a-t-il les qualités pour atteindre le niveau d'excellence d'un De Bruyne ou d'un Hazard ? MARTINEZ : Oui. Pour moi, son cas est un exemple pour les jeunes belges : il a quitté la Belgique quand il était prêt, après avoir joué près de 200 matches en pros. Prenez Leander Dendoncker, lui aussi était prêt. Car si tu ne l'es pas, tu demandes à ton entourage de te sortir de là, de te trouver un nouveau club dès janvier. Mais lui, il a bossé et il a fait son trou pour être un joueur important des Wolves. À l'inverse, j'ai vu des joueurs de 17 ans avec un potentiel incroyable, qui n'étaient pas prêts, qui sont partis et qui ont détruit leur carrière. Comment vous expliquez que les joueurs belges performent aussi bien en Premier League ? MARTINEZ : Je crois d'abord que le joueur belge s'adapte très bien à l'étranger, car la Belgique est une terre riche en termes de diversité, d'opinion, de culture. Normalement, quand un club anglais achète un joueur étranger, il sait qu'il mettra au moins six mois à s'adapter. Le joueur belge, il débarque, il performe directement. Il arrive dans un vestiaire, il parle anglais, il fait ce qu'on lui demande pour être utile à l'équipe. Quelle fut l'atmosphère dans le vestiaire après la débâcle face à la Suisse ? MARTINEZ : Un vestiaire surpris et choqué du résultat. Cette défaite est-elle due à un excès de confiance ? MARTINEZ : Oui ou plutôt à un manque de respect. Non pas de l'adversaire mais bien de la situation. On s'est dit que c'était trop facile. Et c'est totalement inconscient comme réaction. On oublie les bases : garder la balle, faire circuler. Et le match nous a échappé. Mais parfois tu as besoin d'un coup de ce type, comme en Suisse, pour maintenir tes standards en vie. 2020 sera-t-il le dernier tournoi de cette génération dorée ? C'est en tout cas l'avis de pas mal de joueurs. MARTINEZ : Il arrive de coacher une équipe où l'on se dit : c'est maintenant ou jamais. Ici ce n'est pas le cas, car on assiste à une forme de transmission de témoin. Eden, Kevin, Romelu, Thibaut vont encore connaître au moins un tournoi majeur après 2020. L'important pour moi, c'est de me concentrer sur la mentalité afin que quand un jeune joueur intègre l'équipe, il soit prêt mentalement.. Mais le haut niveau dépend de joueurs d'exception. MARTINEZ : Ce joueur d'exception dépendra toujours du club dans lequel il joue. Pourquoi assiste-t-on aujourd'hui à un quatre sur quatre de formations anglaises en finale de deux compétitions européennes ? Alors qu'il ont 38 matches exigeants en championnat alors que les autres équipes en Europe, comme la Juventus ou l'Ajax, en ont quatre ou cinq. Les équipes anglaises arrivent à atteindre un niveau sur deux fois 90 minutes que la concurrence ne peut pas suivre. En 2014 avec Everton, on était pourtant la dernière équipe anglaise en lice sur la scène européenne. À cette époque, le top 6 était incapable physiquement et mentalement de combiner championnat et compétition européenne après l'hiver. Les clubs ont commencé à réfléchir en termes de stats, à comment atteindre le pic de forme en février, mars, avril, et ils ont trouvé la bonne formule. Et quelle est cette formule ? MARTINEZ : La rotation au bon moment. S'entraîner avec des charges spécifiques et avoir le juste nombre de joueurs dans chaque équipe. Il y a deux saisons, Gand avait battu les Spurs en Europa League. Cette équipe était alors sur les rotules, alors que c'était le même coach et les mêmes joueurs ou presque. Aujourd'hui, ils sont en finale de Ligue des Champions. Il y a l'argent qui joue évidemment un rôle mais c'est aussi dû au fait que la Premier League est devenue tellement compétitive. Lors du match retour des demi-finales, les Ajacides étaient cuits après 60 minutes. Les Spurs n'ont pas particulièrement bien joué, mais ils n'ont pas baissé de rythme, à l'image de ce qu'ils produisent en championnat contre Bournemouth ou d'autres. Vous parliez de mentalité : vous semblez avoir affaire à un groupe de joueurs plutôt dévoué, intelligent. MARTINEZ : Ça a été ma plus grande surprise. En Coupe du Monde, les équipes sud-américaines sont des modèles du genre : les joueurs sont capables d'atteindre un niveau qu'ils seraient incapables d'atteindre en club. Pas mal de nations européennes ont perdu cette dévotion. Les Diables, eux, sont fiers de faire partie de cette sélection et sont dévoués à la cause. Pour moi, le but face au Japon, c'est l'ADN de ce groupe. On récupère la balle, on joue vite, on prend des risques, on réalise un effort physique incroyable. Et devant, Romelu aurait pu penser à marquer lui-même mais il a préféré réaliser un assist grâce à sa feinte. Comment jugez-vous cette relation d'amour-haine qui semble perdurer entre Romelu Lukaku et le public belge ? MARTINEZ : Je crois que Rom est incompris parfois dans sa communication. Moi je m'intéresse à ce qu'il me renvoie sur le terrain. Et il est toujours autant impliqué qu'à ses débuts et continue à être performant. Et pourtant, il évoque la possibilité de se retirer après l'EURO ? MARTINEZ : Il faut parois lire entre les lignes. Son objectif, c'est de gagner le prochain tournoi et non pas de dire : je veux jouer les dix prochaines années chez les Diables. En tout cas, je n'ai pas affaire à un joueur qui dit : dans deux ans, c'est terminé.