Quand il pénètre chez Gemaco, la société dont il est RP, quelqu'un lui montre un journal : Leo Van Der Elst a effectué un pronostic d'une demi-page sur le prochain match des Diables Rouges. Il est un habitué des studios TV. " Jamais encore je n'ai été autant sollicité en 28 ans, alors que je ne suis pas analyste. Mon maître-atout ? En 1986, j'ai marqué le tir au but décisif face à la Roja. "
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Quand il pénètre chez Gemaco, la société dont il est RP, quelqu'un lui montre un journal : Leo Van Der Elst a effectué un pronostic d'une demi-page sur le prochain match des Diables Rouges. Il est un habitué des studios TV. " Jamais encore je n'ai été autant sollicité en 28 ans, alors que je ne suis pas analyste. Mon maître-atout ? En 1986, j'ai marqué le tir au but décisif face à la Roja. " Oui. Je saute en l'air quand ils marquent. Quand je vois Origi entrer au jeu contre la Russie, qu'il constate qu'il n'a pas d'espaces au centre, entre deux tours, qu'il sent qu'il doit se déporter, tout ça à 19 ans... J'apprécie. Je ne connaissais pas ce garçon, jusqu'à ce que mon ex-coéquipier au Club Bruges, Gert Verheyen, devenu coach des U19 à l'Union Belge, me dise un jour qu'il avait un grand talent dans son équipe. Il n'avait pas tort. Leo Van Der Elst : Elle est bien orchestrée. A Heusden-Zolder, 1.500 personnes déguisées en Diables Rouges ont assisté au match contre la Russie. Pendant 85 minutes, elles ont tué le temps en buvant puis elles se sont déchaînées. On sent que chacun veut être de la fête. Il y a un sentiment d'appartenance à nul autre pareil, aujourd'hui. En réalité, on n'est pas tendance si on n'est pas fan de nos internationaux aujourd'hui. C'est une frénésie à l'américaine. Mon frère François, qui a joué aux New York Cosmos, me disait souvent que les matches, là-bas, n'étaient jamais qu'un événement dans l'événement, qu'ils faisaient partie d'un spectacle plus global. On en est là avec les Diables à présent. Je ne suis pas d'accord. Jean-Marie Pfaff était Thibaut Courtois. Eric Gerets était Vincent Kompany et Franky Vercauteren Eden Hazard. L'équipe actuelle n'a pas de Jan Ceulemans. Le Caje était plus complet que n'importe lequel des Diables actuels. Il avait tout pour lui : la puissance, la vitesse, la vista, le sens du but, le dribble, la personnalité. Ces qualités-là se retrouvent dans le groupe actuel, mais elles ne sont plus le fait d'un seul joueur. Reste que ce que Hazard a réussi à la 88' contre la Russie est grandiose. Et, de mon temps, on n'avait pas non plus vingt joueurs du top niveau comme il en va de nos jours. Les quatre autres tirs au but étaient aussi importants mais le mien est entré dans les mémoires. J'ai réussi d'autres penalties, en Coupe de l'UEFA avec le Club Bruges contre Dortmund, mais on les a oubliés alors que presque tout le monde se souvient de ce qu'il faisait quand j'ai réussi ce tir. On continue encore à m'en parler aujourd'hui. Je l'ai reconstruite. A notre retour en Belgique, nous avons été trimballés partout pendant un mois et tout le monde me demandait comment c'était. Depuis 28 ans, on me parle presque tous les jours de ce penalty, avec des pics lors des tournois, mais jamais autant que cette fois-ci. J'en suis très fier. Même si j'ai joué quatre ans au Club Bruges et que j'ai gagné un titre, je n'ai pas eu de carrière extraordinaire mais j'ai participé à un Mondial. Il faut replacer les choses dans leur contexte : l'affaire Bellemans a entraîné de nombreuses suspensions au beau milieu des années 80, qui ont fait de la place à des jeunes comme moi. J'ai saisi ma chance et j'ai été international pendant trois ans. Il y a d'abord eu le match décisif contre les Pays-Bas, en novembre 1985. Guy Thys cherchait une doublure pour Enzo Scifo et il songeait à moi. Au départ, je n'y croyais pas. Après le match contre les Pays-Bas, peut-être sous l'influence de l'adrénaline et de l'alcool, Guy Thys a sélectionné les seize joueurs présents. Il l'a annoncé dans le bus qui nous ramenait de Rotterdam. Huit mois avant le début du tournoi. Il a tenu parole. Non. 22 caractères différents, qui vivent ensemble 24 heures sur 24. Il y avait 13 ou 14 joueurs de base. Je faisais partie du reste. De nos jours, quand un joueur a réussi une entrée au jeu d'un quart d'heure, il espère souvent être titularisé la fois suivante. Ce n'était pas comme ça de notre temps. Nous étions contents d'en être. Il faut le vivre pour le comprendre : le bus qui nous conduit de l'hôtel au stade est escorté par la police et un bataillon qui nous dégage la route. A part ça, nous n'étions pas au courant de grand-chose. Nous n'avions pas internet. Pour savoir ce qui se passait en dehors de notre hôtel, nous devions téléphoner. Les journaux arrivaient avec quelques jours de retard. Oh non ! A Puebla, sur 45.000 personnes, 44.500 supportaient l'Espagne, 500 la Belgique. Mais après l'URSS, nous étions euphoriques, bourrés de confiance et ça n'a pas joué de rôle. Chacun connaissait sa position et savait qui il devait surveiller. Les joueurs les plus importants nous donnaient des consignes. Thys n'a jamais été un maître-tacticien. Wilmots donne plus de consignes à ses joueurs. Et ses décisions me paraissent chaque fois logiques. Quand on se dit qu'il serait temps de faire monter au jeu Mertens, il le fait. Non. Après 90', Guy Thys a demandé aux réservistes de s'échauffer. Puis il nous a tous rappelés, ne voulant pas effectuer de changement. J'ai continué à courir car j'étais trop nerveux pour m'asseoir. Deux minutes plus tard, Vercauteren s'est blessé. Ce n'était pas un remplacement logique. Je suis un pur droitier. Je me sers de ma jambe gauche pour monter dans ma voiture et Vercauteren était un prodigieux gaucher. Mais je m'échauffais. Si j'étais revenu sur le banc comme les autres, l'histoire aurait été différente. Naturellement. Comme beaucoup d'autres puisque seul Nico Claesen s'était déclaré prêt à en botter un. Hugo Broos n'avait jamais tiré de penalty. J'en étais chargé au Club mais ici, il s'agissait d'une place en demi-finale du Mondial. D'un seul coup, je me suis fait un nom. Oui. Je n'ai jamais été une vedette. Ce n'est pas parce que vous convertissez un tir au but en quart de finale du Mondial que vous êtes une star. Ce qui a changé, c'est que les gens savaient que Leo van Der Elst avait botté ce penalty. S'il n'avait pas été sifflé hors-jeu à deux reprises, injustement, contre l'Argentine, nous étions en finale et c'est à lui que vous parleriez. Les gens ont une mémoire sélective. Ils ne retiennent que deux choses de ce Mondial 1986 : le match contre l'URSS et le penalty contre l'Espagne. Ils ne savent plus qui nous avons affronté au premier tour. Non. Il était alors normal que la Belgique participe à chaque phase finale. Après, elle a atteint les huitièmes de finale une fois et puis plus rien. Cette quatrième place est devenue spéciale. J'essaie de répondre aux gens. Je suis resté un homme du peuple. Nous l'étions tous. C'est la grande différence avec la levée actuelle. Vous m'avez téléphoné il y a deux jours et nous voilà à table. C'est pareil avec la génération actuelle ? Nous avons un bureau événementiel qui organise des voyages liés au football. Quelqu'un a demandé à aller à Naples et à voir Dries Mertens. Ça s'est passé sans souci à Saint-Pétersbourg avec Lombaerts. Mertens m'a renvoyé à Sören Lerby. Je lui envoie un courriel, je me présente en tant qu'ancien Diable Rouge et il répond : - Je vais voir. Trois mois et x courriels plus tard, j'attends toujours. C'est comme ça, maintenant. Un an plus tard, nous jouions au Trivial Pursuit en famille et j'ai tiré une question me concernant : qui avait inscrit le penalty décisif qui avait qualifié la Belgique contre l'Espagne en 1986 ? J'ai réalisé que j'étais devenu une question. Vingt ans plus tard, j'ai écrit un livre bourré d'anecdotes : L'Eté 86. En février 2012, le club de volley de Puurs m'a invité à parler de ce Mondial. Nous étions 50, on a projeté des films repêchés sur internet sur un petit écran de mauvaise qualité mais une heure et demie plus tard, je parlais toujours, devant une assistance captivée. Ruben Van Gucht (ndlr, présentateur à la VRT), qui animait la soirée, a compilé l'histoire. Nous en avons fait une pièce de théâtre. La première s'est déroulée en novembre 2013 à Bruges. Nous jouons parfois devant cent personnes, d'autres fois devant 500. Il y a beaucoup de jeunes et de femmes. Ce qui nous arrivait est devenu impensable maintenant. Nous sommes sortis ensemble après le match contre la Russie et Guy Thys nous a vus alors qu'il était lui-même ivre. Avant le match contre l'URSS, il est venu boire avec nous dans nos chambres car ses réserves d'alcool étaient épuisées. J'étais un peu l'animateur de service et j'ai cru, un moment donné, que Guy Thys m'avait choisi pour ça. " Leo, nous ne nous entraînons qu'une fois par jour, organise-nous quelque chose. " Un quizz, dans les deux langues, des tournois de tennis... C'était du travail ! J'étais le pot de colle de l'équipe et la presse l'a compris. Après, je ne pense pas qu'on ait organisé un programme TV sans m'inviter. J'ai toujours accepté. Je n'ai jamais eu l'image du connaisseur sérieux qui ne s'intéresse qu'au football. J'ai entraîné Ostende en D2 et je l'ai mené au tour final. Mon problème, c'est que je suis trop proche des joueurs. Ceci dit, ils continuent à m'appeler coach quand ils me voient. Mais si le samedi soir, je devais effectuer du scouting et que quelqu'un m'invitait à dîner, je demandais à mon adjoint ou à un dirigeant de me remplacer. Pas du tout. Je suis resté moi-même. Je ne suis pas passionné, je ne décortique pas tout. Je pars en vacances cette semaine. En plein Mondial. Non. On ne change pas l'histoire. La levée actuelle ne nous relègue pas aux oubliettes. Si elle reste performante, on pensera moins à nous mais on ne nous oubliera pas. Nous avons parcouru le pays un mois, sans GPS. Nous nous sommes souvent perdus mais j'ai adoré ça. Non. Après ma première, l'émission flamande Café Corsari a repassé mon penalty. Dans le montage, le gardien espagnol arrête mon penalty. On m'a demandé ce qui se serait passé si j'avais raté mon envoi. Eh bien, je ne serais pas votre invité ! Ma carrière n'aurait pas été très différente. J'ai connu quatre belles années au Club jusqu'à 28 ans puis j'ai rejoint Metz, qui m'offrait plus, mais je n'avais pas les qualités requises et ça n'a pas été un succès. J'étais un bon joueur dans une bonne équipe. J'aurais dû rester à Bruges. Un journaliste m'a téléphoné : Wilmots cherchait un animateur. J'ai répondu que si Wilmots avait besoin de moi, il n'avait qu'à me téléphoner. Il ne l'a pas fait. Sinon, j'en aurais discuté. Sur le plan sportif, oui. Le Club a disputé une demi-finale de Coupe d'Europe. En fait, je n'ai jamais dépassé le stade des demi-finales. Je ne regrette rien. Je m'amuse. Je travaille pour le Club, pour TV-Oost-Vlaanderen, j'ai un super job chez Gemaco et il y a cette pièce de théâtre. L'impact de ce penalty 28 ans plus tard. Tout le monde s'en souvient et ça en dit long. ?PAR GEERT FOUTRÉ - PHOTOS: BELGAIMAGE/JONAS ROOSENS