Avec le report de Milan - Sanremo pour cause de coronavirus, Philippe Gilbert n'a pas pu remporter son cinquième "Monument" du cyclisme. Il ne rentrera donc pas (tout de suite ? ) dans la légende aux côtés de Van Looy, Merckx et De Vlaeminck. Sous le ciel nuageux de Monaco, le coureur de chez Lotto savoure un cappuccino et ne s'attarde pas trop sur l'influence croissante du Covid-19 sur le sport professionnel. " C'est comme ça, hein... Il y a des choses plus graves ", sourit-il. À 37 ans et au crépuscule de sa carrière, Philippe Gilbert semble plus affûté que jamais.

Vous vous êtes vraiment levé en plein repas pour vous présenter lors du premier stage de Lotto en décembre à Majorque ?

PHILIPPE GILBERT : Il y a eu plusieurs réunions avec les coureurs, le staff, les sponsors et à aucun moment les nouveaux n'ont été soit mis à l'honneur, soit présentés. Je venais d'arriver, donc je ne savais pas comment ça allait se passer et j'ai attendu un peu, mais une dizaine de réunions se sont passées sans que j'aie le droit à la parole... Lors d'un des derniers meetings, je me suis levé et je me suis présenté. C'était l'ultime possibilité avant plusieurs mois puisque dans la foulée, les coureurs partaient chacun de leur côté. Je pense que les gens me connaissent, mais sans me connaître. Il y en a plein qui n'avaient jamais travaillé avec moi, qui ne m'avaient peut-être même jamais vu. C'était important d'ouvrir le dialogue : si un mec au palmarès chargé avait débarqué dans mon équipe quand j'étais jeune, je n'aurais pas osé aller le voir. C'était donc une façon de dire aux jeunes : " N'hésitez pas si vous avez besoin de conseils ! J'ai de l'expérience, je peux la partager. " C'est le but, de partager : ce serait un peu con d'arrêter sans rien laisser.

Vous pensez à l'héritage que vous voulez laisser ?

GILBERT : Ouais, ouais, parce que j'ai toujours regretté qu'à la Française des Jeux (son équipe de 2002 à 2008, ndlr), beaucoup d'anciens de l'époque n'aient pas partagé leur expérience. Ils nous laissaient plutôt aller à la faute avant d'éventuellement corriger, ce qui est dommage. Je pense plutôt qu'il faut leur donner les lignes et leur reparler si malgré tout ils partent à la faute. Fin février, j'ai lu une interview de Boonen et ?tybar dans laquelle ce dernier disait clairement : " Je n'ai jamais rien appris de Boonen, avec qui j'ai couru cinq ans, au contraire de Gilbert, de qui j'ai beaucoup appris en trois ans. " Même si aujourd'hui je cours contre lui et qu'il va peut-être utiliser certains de mes trucs contre moi, ça me fait plaisir de savoir que ?tybar n'a pas oublié.

" Je n'ai jamais voulu d'un discours lisse "

Vous faites partie de ces sportifs qui font sentir une grosse confiance en eux dans leur discours. Même si, en parallèle, beaucoup critiquent les déclarations tièdes et politiquement correcte de nombreux athlètes, est-ce qu'on vous a déjà catalogué comme arrogant ?

GILBERT : Je ne pense pas parce qu'en général, j'ai été sympa et accessible. Même si je dis les choses, je le fais sans méchanceté ni arrogance. Certaines personnes ont pu me voir comme un prétentieux ou un fou... Mais quand on rêve grand, c'est comme ça. Je n'ai jamais voulu d'un discours lisse ou d'un attaché de presse personnel pour contrôler ma communication. Je mets évidemment mon équipe au courant des interviews que je fais, mais à la fin, il faut se dire aussi que l'on travaille pour soi. Ce que je veux, c'est avant tout gérer mon image et ma carrière. Ce n'est pas parce qu'un employeur veut canaliser les interviews qu'il faut tout accepter, il faut que ça corresponde à ma réalité.

Le pilote belge de Formule E Stoffel Vandoorne, qui réside aussi à Monaco, a expliqué qu'il aimait aller s'entraîner à vélo, mais jamais en Italie, à cause de la circulation folle. Vous confirmez ?

GILBERT : Il ment parce que je l'ai souvent vu en Italie (rires). D'ailleurs, j'ai déjà roulé avec lui sans le savoir le jour où j'ai rejoint un petit groupe et que je ne l'ai pas reconnu avec son casque. Personnellement, je vais rouler autant en France qu'en Italie, même si c'est vrai que là-bas, les feux sont plutôt indicatifs. Il ne faut pas faire confiance au feu vert (rires). Aujourd'hui, je me suis entraîné sur rouleaux pour éviter les risques de chute avec la pluie (la Côte d'Azur avait alors subi une fameuse tempête, ndlr), mais à l'instant T, je n'ai rien de prévu pour demain. Il se peut très bien qu'un coureur m'envoie un message tout à l'heure pour me proposer de rouler avec lui. Parfois, je croise quelqu'un en passant par le port, je m'arrête puis on repart ensemble.

Qui que ce soit ?

GILBERT : Il faut qu'il ait un certain niveau, de la discipline, une expérience sur le vélo et un respect du code de la route. Je ne roule pas avec n'importe qui, au risque de me mettre en danger. Quand je vois des cyclistes qui prennent toute une bande, ça m'emmerde ! Maintenant, j'aime bien rouler avec des gens qui ne sont pas professionnels. Ça me permet d'apprendre d'autres choses et de sortir du monde cycliste. La chance d'habiter à Monaco, c'est qu'on rencontre toujours des gens qui ont beaucoup d'expérience, qui voyagent, qui ont réussi dans plein de milieu.

" Lefevere ne fait pas de cadeaux "

Evenepoel, Bernal, Pogacar... Qu'est-ce qui explique que les cyclistes performent de plus en plus jeunes au plus haut niveau ?

GILBERT : La technologie. Tous ces jeunes-là sont plongés dedans dès l'âge de quinze ans. C'est encore plus extrême pour Remco. À onze ans, il s'est un jour levé et a décidé de partir au centre de formation du PSV Eindhoven pour faire du foot du début à la fin de la journée. Moi à onze ans, je jouais dans le village avec mes amis, sans rien de structuré. C'est clair que les jeunes prennent beaucoup d'avance, même ceux qui viennent de pays moins développés au niveau du cyclisme, qui peuvent partir au centre de formation UCI à Aigle (en Suisse, ndlr) où ils vivent comme des pros dès quinze, seize ans. Après, on verra dans la durée. Moi, j'ai découvert le monde pro sur le tard et au fur et à mesure, ce qui m'a permis de garder une certaine motivation pour rester dans le parcours. Si j'avais été prêt dès le premier jour, je ne sais pas si je serais toujours coureur aujourd'hui.

L'été dernier, c'est moins le fait de louper le Tour de France que la manière de l'apprendre qui vous a touché (Gilbert a appris sa non sélection pour la Grande Boucle à quelques jours du départ) ?

GILBERT : Ouais, voilà. J'aurais pu accepter la décision plus facilement si elle était tombée plus tôt, ça m'aurait évité de faire tous ces sacrifices. Derrière, ça m'a permis d'empocher deux belles victoires à la Vuelta. Tout arrive pour une raison.

En 2016, au moment d'évoquer Patrick Lefevere dans le magazine Pédale ! , vous aviez dit : " Lefevere est un personnage spécial. On l'aime ou on ne l'aime pas, moi je ne suis pas fan, mais je respecte sa façon de gérer son équipe. " Après l'avoir côtoyé pendant trois saisons, vous êtes conforté dans votre idée de l'époque ?

GILBERT : Disons qu'il ne regarde que son intérêt : il est dur en affaires et mène sa barque, c'est pour ça qu'il est encore là à son âge, après 35-40 ans de management. Tous ceux qui sont avec lui y trouvent leur compte... Si je devais être manager, je pense que je m'en inspirerais parce qu'il fait gagner tout le monde. Mais il ne faut pas être contre lui, il ne fait pas de cadeaux.

C'est justement ce qui vous est arrivé lors des négociations pour la prolongation de votre contrat au printemps dernier ?

GILBERT : On ne m'a pas laissé le choix : c'était soit un an de contrat à des conditions inintéressantes, soit rien. Je me sentais motivé pour au minimum deux ans et je pense que si on s'était vraiment battu avec mon manager, ça aurait été possible de les obtenir. Mais le timing était trop serré : il fallait que ma décision soit prise avant le Tour de France et Patrick avait d'autres choses à faire que de répondre à mes messages ou mes mails. Il ne m'a d'ailleurs jamais répondu... On n'est pourtant pas partis en mauvais termes, la seule chose que je regrette, c'est qu'il ait déjà affirmé deux fois que mon manager et moi demandions le double du salaire que j'avais à l'époque. Je ne sais pas où il a rêvé ça... À mon avis, c'était le seul moyen qu'il a trouvé pour se mettre à l'abri des critiques internes des sponsors de son équipe, qui n'étaient pas contents de me perdre.

Philippe Gilbert, à Monaco: "À quarante ans, il sera temps d'arrêter.", EMILIEN HOFMAN
Philippe Gilbert, à Monaco: "À quarante ans, il sera temps d'arrêter." © EMILIEN HOFMAN

" J'ai toujours une grosse déception vis-à-vis de Verbrugghe et de son staff "

Que signifient vos larmes après votre abandon aux Championnats du monde du Yorkshire en septembre, à 37 ans et après une carrière entière passée à vous focaliser sur la course suivante ?

GILBERT : Elles étaient liées à deux choses. Il y a d'abord le travail fourni en amont. Avec l'histoire de la non-sélection au Tour de France, il a fallu que je casse ma forme du moment et que je la décale pour être prêt à un autre moment, comme un étudiant prêt à passer ses examens en juin et qui doit finalement le faire en août. Le jour du Mondial, j'avais bossé deux fois et même si je n'aime pas dire que j'avais les jambes pour gagner, j'avais les jambes pour faire un bon résultat. La deuxième raison de ma déception, c'est que l'abandon n'est pas dû à moi, mais à un problème mécanique... Quand on connaît la valeur d'un titre mondial, c'est dur à accepter.

Dans la foulée, le sélectionneur belge, Rik Verbrugghe, a annoncé qu'il y aurait une enquête interne. Y a-t-il eu des résultats ?

GILBERT : Au fond de moi, il y a toujours une grosse déception vis-à-vis de Verbrugghe et de son staff parce qu'ils ne m'ont jamais fourni d'explications ni d'excuses. Il y a eu une erreur : le mécanicien n'a pas resserré correctement l'axe de ma roue, l'axe est donc sorti et j'ai perdu ma roue avant. C'est arrivé dans une montée, mais si ça s'était passé dans une descente, je ne sais pas si je serais en train de raconter cette histoire. Le jour-même, j'ai parlé avec Verbrugghe, je lui ai dit que je ne ferais pas de procès parce que les problèmes mécaniques arrivent, mais je voulais des excuses du mécano. Personne ne l'a jamais fait, que ce soit la fédération ou le mécanicien, c'est dur à accepter.

À la fin de votre contrat avec Lotto, vous aurez quarante ans...

GILBERT : (Il coupe) Il sera temps d'arrêter (sourire) !

Mais d'ici là quels sont les ajustements à faire pour s'accoutumer au vieillissement de votre corps ?

GILBERT : Il faut que je sois beaucoup plus à l'affût de l'entraînement et des soins. Avant, je pouvais décompresser, c'était pratiquement facile de rester à mon meilleur niveau. Maintenant, je dois rester plus sous tension, ça demande beaucoup de travail. Je me bats contre moi-même, je dois faire des sacrifices en prenant plus de repos, en vivant dans plus de calme, en faisant encore plus attention à ce que je bois et mange... Avant, je pouvais me permettre un peu plus d'écarts et ça passait toujours.

Vous attendez la fin de votre carrière pour pouvoir de nouveau vous permettre ces "écarts" ?

GILBERT : (Il hésite) Je profite de plein d'autres choses en étant sur le vélo : les descentes rapides, le risque, les sensations, etc. Fin février, au Circuit Het Nieuwsblad, dans les éventails (groupes de coureurs qui se placent en diagonale pour se protéger du vent, ndlr), on était à trois centimètres les uns des autres, le tout à 65 km/h... À ce moment-là, chaque mouvement peut provoquer la chute. On est à l'extrême, tout le monde est à la limite de la rupture, mais on a besoin les uns des autres. Là, on ne regarde plus les maillots, on ne regarde plus les couleurs, on s'entraide et on essaie de collaborer. Dans ce genre de moments, je prends beaucoup de plaisir.

" Il y a très peu de bonne équipes en Wallonie "

La balance qui oppose la peur de revivre la douleur et l'envie de reprendre du collier penche très vite d'un côté comme de l'autre. Comment la gérez-vous quand vous êtes en pleine revalidation ?

GILBERT : En tant qu'athlète de haut niveau, on remonte rapidement du très bas au haut en se fixant un objectif. La peur arrive plus tard, quand on remonte sur le vélo et qu'on retourne en course. Reprendre confiance dans des virages serrés a été un travail plus difficile. Encore maintenant, quand il y a une descente que je ne connais pas et que je dois freiner très tard à 80-90 km/h pour rentrer dans le virage, c'est plus fort que moi : je revois face à moi le mur et la chute (du Tour de France 2018, ndlr) et j'ai tendance à louper l'attaque du virage. Du coup, je rentre cinq ou dix mètres trop tard et j'ai une moins bonne trajectoire qu'avant.

Cette année, il n'y a que deux coureurs wallons en World Tour avec vous et Rémi Mertz. Ils sont où, ces Wallons ?

GILBERT : Le problème, c'est qu'il y a très peu de centres de formation et de bonnes équipes en Wallonie. Après, il y a la question géographique. En Flandre, c'est plat : tout le monde va au travail ou à l'école à vélo, c'est donc plus facile de se rendre compte qu'on est bon. Gamin, pour aller à mon école secondaire de La Reid, je devais faire deux montées à l'aller, deux au retour. Ça signifiait avoir chaud dans les montées, avoir froid dans les descentes, puis arriver trempé à l'école, où je n'étais même pas sûr de récupérer mon vélo à la fin de la journée. Maintenant, il y a d'autres parties de la Wallonie, notamment du côté de Namur, qui sont plus plates et donc plus adaptées à la pratique du vélo, mais ce n'est pas encore dans la mentalité wallonne. Heureusement, avec tout ce qui se passe autour du changement climatique, ça va évoluer.

Vous pensez déjà à votre reconversion ? Vous avez notamment été consultant pour Eurosport sur le Tour de France 2011, c'est une direction possible ?

GILBERT : Je dois justement rappeler une chaîne qui a des propositions à faire par rapport à l'avenir. Il y a aussi mon documentaire, qui est en route depuis trois ans et dont le tournage s'arrêtera en même temps que ma carrière, et un projet de livre. Donc avant de penser à l'après-carrière, je dois d'abord terminer tout ce qu'il y a à faire pendant.

" Les JO, ce n'est pas de tout repos ! "

Les prochains Jeux Olympiques, vous y pensez ?

PHILIPPE GILBERT : Ça ne m'intéresse pas trop, non. Le parcours est difficile et la date ( le report n'était pas encore acté au moment de l'interview, ndlr) ne me convient pas vraiment, c'est juste après le Tour de France. Je suis assez sensible au décalage horaire et au changement de climat, il me faut donc une longue période d'adaptation par rapport à la majorité. Si je vais en Australie, je suis la tête à l'envers pendant dix jours. Ça veut donc dire que pour être prêt aux JO, je devrais quitter le Tour avant même la dernière étape. Et ça le fait pas trop.

Vous resterez donc probablement bloqué à trois participations.

GILBERT : Ce n'est pas de tout repos, les JO : il faut faire la queue pour obtenir ses accréditations, qu'on soit athlète ou spectateur, il faut passer tous les contrôles, constamment rentrer et sortir du village, etc. Si le parcours me convenait vraiment bien, ça changerait peut-être les choses, mais là il faut rester réaliste (avec 5.000 mètres de dénivelé, le parcours est idéal pour les grimpeurs, ndlr). Surtout qu'avec Lotto, je sais que je vais faire le Tour... sauf malchance.

Avec le report de Milan - Sanremo pour cause de coronavirus, Philippe Gilbert n'a pas pu remporter son cinquième "Monument" du cyclisme. Il ne rentrera donc pas (tout de suite ? ) dans la légende aux côtés de Van Looy, Merckx et De Vlaeminck. Sous le ciel nuageux de Monaco, le coureur de chez Lotto savoure un cappuccino et ne s'attarde pas trop sur l'influence croissante du Covid-19 sur le sport professionnel. " C'est comme ça, hein... Il y a des choses plus graves ", sourit-il. À 37 ans et au crépuscule de sa carrière, Philippe Gilbert semble plus affûté que jamais. Vous vous êtes vraiment levé en plein repas pour vous présenter lors du premier stage de Lotto en décembre à Majorque ? PHILIPPE GILBERT : Il y a eu plusieurs réunions avec les coureurs, le staff, les sponsors et à aucun moment les nouveaux n'ont été soit mis à l'honneur, soit présentés. Je venais d'arriver, donc je ne savais pas comment ça allait se passer et j'ai attendu un peu, mais une dizaine de réunions se sont passées sans que j'aie le droit à la parole... Lors d'un des derniers meetings, je me suis levé et je me suis présenté. C'était l'ultime possibilité avant plusieurs mois puisque dans la foulée, les coureurs partaient chacun de leur côté. Je pense que les gens me connaissent, mais sans me connaître. Il y en a plein qui n'avaient jamais travaillé avec moi, qui ne m'avaient peut-être même jamais vu. C'était important d'ouvrir le dialogue : si un mec au palmarès chargé avait débarqué dans mon équipe quand j'étais jeune, je n'aurais pas osé aller le voir. C'était donc une façon de dire aux jeunes : " N'hésitez pas si vous avez besoin de conseils ! J'ai de l'expérience, je peux la partager. " C'est le but, de partager : ce serait un peu con d'arrêter sans rien laisser. Vous pensez à l'héritage que vous voulez laisser ? GILBERT : Ouais, ouais, parce que j'ai toujours regretté qu'à la Française des Jeux (son équipe de 2002 à 2008, ndlr), beaucoup d'anciens de l'époque n'aient pas partagé leur expérience. Ils nous laissaient plutôt aller à la faute avant d'éventuellement corriger, ce qui est dommage. Je pense plutôt qu'il faut leur donner les lignes et leur reparler si malgré tout ils partent à la faute. Fin février, j'ai lu une interview de Boonen et ?tybar dans laquelle ce dernier disait clairement : " Je n'ai jamais rien appris de Boonen, avec qui j'ai couru cinq ans, au contraire de Gilbert, de qui j'ai beaucoup appris en trois ans. " Même si aujourd'hui je cours contre lui et qu'il va peut-être utiliser certains de mes trucs contre moi, ça me fait plaisir de savoir que ?tybar n'a pas oublié. Vous faites partie de ces sportifs qui font sentir une grosse confiance en eux dans leur discours. Même si, en parallèle, beaucoup critiquent les déclarations tièdes et politiquement correcte de nombreux athlètes, est-ce qu'on vous a déjà catalogué comme arrogant ? GILBERT : Je ne pense pas parce qu'en général, j'ai été sympa et accessible. Même si je dis les choses, je le fais sans méchanceté ni arrogance. Certaines personnes ont pu me voir comme un prétentieux ou un fou... Mais quand on rêve grand, c'est comme ça. Je n'ai jamais voulu d'un discours lisse ou d'un attaché de presse personnel pour contrôler ma communication. Je mets évidemment mon équipe au courant des interviews que je fais, mais à la fin, il faut se dire aussi que l'on travaille pour soi. Ce que je veux, c'est avant tout gérer mon image et ma carrière. Ce n'est pas parce qu'un employeur veut canaliser les interviews qu'il faut tout accepter, il faut que ça corresponde à ma réalité. Le pilote belge de Formule E Stoffel Vandoorne, qui réside aussi à Monaco, a expliqué qu'il aimait aller s'entraîner à vélo, mais jamais en Italie, à cause de la circulation folle. Vous confirmez ? GILBERT : Il ment parce que je l'ai souvent vu en Italie (rires). D'ailleurs, j'ai déjà roulé avec lui sans le savoir le jour où j'ai rejoint un petit groupe et que je ne l'ai pas reconnu avec son casque. Personnellement, je vais rouler autant en France qu'en Italie, même si c'est vrai que là-bas, les feux sont plutôt indicatifs. Il ne faut pas faire confiance au feu vert (rires). Aujourd'hui, je me suis entraîné sur rouleaux pour éviter les risques de chute avec la pluie (la Côte d'Azur avait alors subi une fameuse tempête, ndlr), mais à l'instant T, je n'ai rien de prévu pour demain. Il se peut très bien qu'un coureur m'envoie un message tout à l'heure pour me proposer de rouler avec lui. Parfois, je croise quelqu'un en passant par le port, je m'arrête puis on repart ensemble. Qui que ce soit ? GILBERT : Il faut qu'il ait un certain niveau, de la discipline, une expérience sur le vélo et un respect du code de la route. Je ne roule pas avec n'importe qui, au risque de me mettre en danger. Quand je vois des cyclistes qui prennent toute une bande, ça m'emmerde ! Maintenant, j'aime bien rouler avec des gens qui ne sont pas professionnels. Ça me permet d'apprendre d'autres choses et de sortir du monde cycliste. La chance d'habiter à Monaco, c'est qu'on rencontre toujours des gens qui ont beaucoup d'expérience, qui voyagent, qui ont réussi dans plein de milieu. Evenepoel, Bernal, Pogacar... Qu'est-ce qui explique que les cyclistes performent de plus en plus jeunes au plus haut niveau ? GILBERT : La technologie. Tous ces jeunes-là sont plongés dedans dès l'âge de quinze ans. C'est encore plus extrême pour Remco. À onze ans, il s'est un jour levé et a décidé de partir au centre de formation du PSV Eindhoven pour faire du foot du début à la fin de la journée. Moi à onze ans, je jouais dans le village avec mes amis, sans rien de structuré. C'est clair que les jeunes prennent beaucoup d'avance, même ceux qui viennent de pays moins développés au niveau du cyclisme, qui peuvent partir au centre de formation UCI à Aigle (en Suisse, ndlr) où ils vivent comme des pros dès quinze, seize ans. Après, on verra dans la durée. Moi, j'ai découvert le monde pro sur le tard et au fur et à mesure, ce qui m'a permis de garder une certaine motivation pour rester dans le parcours. Si j'avais été prêt dès le premier jour, je ne sais pas si je serais toujours coureur aujourd'hui. L'été dernier, c'est moins le fait de louper le Tour de France que la manière de l'apprendre qui vous a touché (Gilbert a appris sa non sélection pour la Grande Boucle à quelques jours du départ) ? GILBERT : Ouais, voilà. J'aurais pu accepter la décision plus facilement si elle était tombée plus tôt, ça m'aurait évité de faire tous ces sacrifices. Derrière, ça m'a permis d'empocher deux belles victoires à la Vuelta. Tout arrive pour une raison. En 2016, au moment d'évoquer Patrick Lefevere dans le magazine Pédale ! , vous aviez dit : " Lefevere est un personnage spécial. On l'aime ou on ne l'aime pas, moi je ne suis pas fan, mais je respecte sa façon de gérer son équipe. " Après l'avoir côtoyé pendant trois saisons, vous êtes conforté dans votre idée de l'époque ? GILBERT : Disons qu'il ne regarde que son intérêt : il est dur en affaires et mène sa barque, c'est pour ça qu'il est encore là à son âge, après 35-40 ans de management. Tous ceux qui sont avec lui y trouvent leur compte... Si je devais être manager, je pense que je m'en inspirerais parce qu'il fait gagner tout le monde. Mais il ne faut pas être contre lui, il ne fait pas de cadeaux. C'est justement ce qui vous est arrivé lors des négociations pour la prolongation de votre contrat au printemps dernier ? GILBERT : On ne m'a pas laissé le choix : c'était soit un an de contrat à des conditions inintéressantes, soit rien. Je me sentais motivé pour au minimum deux ans et je pense que si on s'était vraiment battu avec mon manager, ça aurait été possible de les obtenir. Mais le timing était trop serré : il fallait que ma décision soit prise avant le Tour de France et Patrick avait d'autres choses à faire que de répondre à mes messages ou mes mails. Il ne m'a d'ailleurs jamais répondu... On n'est pourtant pas partis en mauvais termes, la seule chose que je regrette, c'est qu'il ait déjà affirmé deux fois que mon manager et moi demandions le double du salaire que j'avais à l'époque. Je ne sais pas où il a rêvé ça... À mon avis, c'était le seul moyen qu'il a trouvé pour se mettre à l'abri des critiques internes des sponsors de son équipe, qui n'étaient pas contents de me perdre. Que signifient vos larmes après votre abandon aux Championnats du monde du Yorkshire en septembre, à 37 ans et après une carrière entière passée à vous focaliser sur la course suivante ? GILBERT : Elles étaient liées à deux choses. Il y a d'abord le travail fourni en amont. Avec l'histoire de la non-sélection au Tour de France, il a fallu que je casse ma forme du moment et que je la décale pour être prêt à un autre moment, comme un étudiant prêt à passer ses examens en juin et qui doit finalement le faire en août. Le jour du Mondial, j'avais bossé deux fois et même si je n'aime pas dire que j'avais les jambes pour gagner, j'avais les jambes pour faire un bon résultat. La deuxième raison de ma déception, c'est que l'abandon n'est pas dû à moi, mais à un problème mécanique... Quand on connaît la valeur d'un titre mondial, c'est dur à accepter. Dans la foulée, le sélectionneur belge, Rik Verbrugghe, a annoncé qu'il y aurait une enquête interne. Y a-t-il eu des résultats ? GILBERT : Au fond de moi, il y a toujours une grosse déception vis-à-vis de Verbrugghe et de son staff parce qu'ils ne m'ont jamais fourni d'explications ni d'excuses. Il y a eu une erreur : le mécanicien n'a pas resserré correctement l'axe de ma roue, l'axe est donc sorti et j'ai perdu ma roue avant. C'est arrivé dans une montée, mais si ça s'était passé dans une descente, je ne sais pas si je serais en train de raconter cette histoire. Le jour-même, j'ai parlé avec Verbrugghe, je lui ai dit que je ne ferais pas de procès parce que les problèmes mécaniques arrivent, mais je voulais des excuses du mécano. Personne ne l'a jamais fait, que ce soit la fédération ou le mécanicien, c'est dur à accepter. À la fin de votre contrat avec Lotto, vous aurez quarante ans... GILBERT : (Il coupe) Il sera temps d'arrêter (sourire) ! Mais d'ici là quels sont les ajustements à faire pour s'accoutumer au vieillissement de votre corps ? GILBERT : Il faut que je sois beaucoup plus à l'affût de l'entraînement et des soins. Avant, je pouvais décompresser, c'était pratiquement facile de rester à mon meilleur niveau. Maintenant, je dois rester plus sous tension, ça demande beaucoup de travail. Je me bats contre moi-même, je dois faire des sacrifices en prenant plus de repos, en vivant dans plus de calme, en faisant encore plus attention à ce que je bois et mange... Avant, je pouvais me permettre un peu plus d'écarts et ça passait toujours. Vous attendez la fin de votre carrière pour pouvoir de nouveau vous permettre ces "écarts" ? GILBERT : (Il hésite) Je profite de plein d'autres choses en étant sur le vélo : les descentes rapides, le risque, les sensations, etc. Fin février, au Circuit Het Nieuwsblad, dans les éventails (groupes de coureurs qui se placent en diagonale pour se protéger du vent, ndlr), on était à trois centimètres les uns des autres, le tout à 65 km/h... À ce moment-là, chaque mouvement peut provoquer la chute. On est à l'extrême, tout le monde est à la limite de la rupture, mais on a besoin les uns des autres. Là, on ne regarde plus les maillots, on ne regarde plus les couleurs, on s'entraide et on essaie de collaborer. Dans ce genre de moments, je prends beaucoup de plaisir. La balance qui oppose la peur de revivre la douleur et l'envie de reprendre du collier penche très vite d'un côté comme de l'autre. Comment la gérez-vous quand vous êtes en pleine revalidation ? GILBERT : En tant qu'athlète de haut niveau, on remonte rapidement du très bas au haut en se fixant un objectif. La peur arrive plus tard, quand on remonte sur le vélo et qu'on retourne en course. Reprendre confiance dans des virages serrés a été un travail plus difficile. Encore maintenant, quand il y a une descente que je ne connais pas et que je dois freiner très tard à 80-90 km/h pour rentrer dans le virage, c'est plus fort que moi : je revois face à moi le mur et la chute (du Tour de France 2018, ndlr) et j'ai tendance à louper l'attaque du virage. Du coup, je rentre cinq ou dix mètres trop tard et j'ai une moins bonne trajectoire qu'avant. Cette année, il n'y a que deux coureurs wallons en World Tour avec vous et Rémi Mertz. Ils sont où, ces Wallons ? GILBERT : Le problème, c'est qu'il y a très peu de centres de formation et de bonnes équipes en Wallonie. Après, il y a la question géographique. En Flandre, c'est plat : tout le monde va au travail ou à l'école à vélo, c'est donc plus facile de se rendre compte qu'on est bon. Gamin, pour aller à mon école secondaire de La Reid, je devais faire deux montées à l'aller, deux au retour. Ça signifiait avoir chaud dans les montées, avoir froid dans les descentes, puis arriver trempé à l'école, où je n'étais même pas sûr de récupérer mon vélo à la fin de la journée. Maintenant, il y a d'autres parties de la Wallonie, notamment du côté de Namur, qui sont plus plates et donc plus adaptées à la pratique du vélo, mais ce n'est pas encore dans la mentalité wallonne. Heureusement, avec tout ce qui se passe autour du changement climatique, ça va évoluer. Vous pensez déjà à votre reconversion ? Vous avez notamment été consultant pour Eurosport sur le Tour de France 2011, c'est une direction possible ? GILBERT : Je dois justement rappeler une chaîne qui a des propositions à faire par rapport à l'avenir. Il y a aussi mon documentaire, qui est en route depuis trois ans et dont le tournage s'arrêtera en même temps que ma carrière, et un projet de livre. Donc avant de penser à l'après-carrière, je dois d'abord terminer tout ce qu'il y a à faire pendant.