1. Elle voulait partir au sommet

Seuls, sans doute, ceux qui excellent dans leur domaine connaissent ces rares moments de bonheur extrême qui ne surviennent que lorsqu'on touche au but ultime. Une fois le geste final réalisé, ceux-là ont compris - ou commencent à avoir compris - qu'ils ne pourront plus jamais atteindre le même niveau de perfection. Commence alors pour eux la période de doutes. Non pas que leur talent se raréfie ou que, d'un coup, ils perdent leur génie. Mais, petit à petit, ils ne ressentent plus le besoin de se remettre en question, en danger.
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Seuls, sans doute, ceux qui excellent dans leur domaine connaissent ces rares moments de bonheur extrême qui ne surviennent que lorsqu'on touche au but ultime. Une fois le geste final réalisé, ceux-là ont compris - ou commencent à avoir compris - qu'ils ne pourront plus jamais atteindre le même niveau de perfection. Commence alors pour eux la période de doutes. Non pas que leur talent se raréfie ou que, d'un coup, ils perdent leur génie. Mais, petit à petit, ils ne ressentent plus le besoin de se remettre en question, en danger. Cette sensation, Justine Henin a commencé à la percevoir quelques secondes après le plus long match de sa carrière. Soit après sa victoire en finale du Masters disputé à Madrid en novembre 2007. " Je pense ", expliquait-elle en substances lors de sa conférence de presse d'adieu, " que ce match était l'apothéose de mon année exceptionnelle. Puis, petit à petit, je me suis rendu compte qu'il serait aussi, peut-être, l'apothéose de ma carrière. "Pour rappel, ce jour-là, Justine, première joueuse mondiale, avait battu la Russe Maria Sharapova, alors 4e mondiale, au terme d'une finale somptueuse de trois heures vingt-quatre minutes, soit le douzième plus long match de l'histoire du tennis féminin professionnel. Mais, plus que la longueur, c'est l'intensité de la joute qui émerveilla les spectateurs. Lesquels, eux aussi, ont dû se dire, en quittant l'arène madrilène, qu'ils ne vivraient sans doute plus jamais un duel aussi exceptionnel entre ces deux joueuses. Tout a donc commencé ce jour-là. Ou le lendemain. Mais seule Justine était consciente des changements à venir. Une fois le Masters terminé, elle prit ses vacances. La saison était finie, elle partit quelques jours au soleil mais suivirent alors les obligations contractuelles qui l'ont usée encore un peu plus, l'empêchant de se reposer pendant les rares semaines qui s'offrent à elle. Mais que pouvait-il lui arriver ? Son année 2007 avait non seulement été totale du point de vue sportif (dix titres dont deux Grand Chelems et le Masters) et elle avait retrouvé sa famille après sept années de séparation. Personne, sauf elle-même et son coach Carlos Rodriguez, ne pouvaient imaginer que le germe du doute s'enracinerait davantage dans le cortex de la championne. Elle reprit l'entraînement comme elle l'a toujours fait. Avec courage et ténacité. La saison commença d'ailleurs de fort belle manière, avec un titre à Sydney obtenu au terme de deux matches en demi-finale et finale disputés et gagnés en trois sets, une spécialité de la Belge. Ce n'est qu'à l'Australian Open que les observateurs ont pu déceler un premier signe de déclin. En quart de finale, face à... Sharapova, Justine s'est inclinée en deux sets, ce qui n'est pas grave. Mais sur un sévère 6-0 dans le deuxième, ce qui est plus inquiétant pour une numéro 1 mondiale. Mais bon, la Russe s'était montrée étincelante et s'empara ensuite du titre. Peut-être cet échec n'était-il dû qu'à la forme de la belle blonde. Un mois plus tard, les réelles questions firent surface à Anvers. Henin a certes remporté la compétition, mais en étant obligée de lutter contre des joueuses d'un très faible niveau. Quand on s'appelle Henin et que l'on domine le monde, il n'est pas normal de se bagarrer trois sets durant contre la Bulgare Tsvetana Pironkova, 76e mondiale, ou la Suissesse Timea Bacsinszky, 94e... Mais bon, comme elle a fini par s'imposer dans la métropole, les questions furent vite oubliées. Elles resurgirent à Dubaï lorsque Henin s'inclina pour la première fois - en huit confrontations - face à la combattante italienne sans grand talent, nommée Francesca Schiavone, 24e joueuse mondiale. Et elles se firent plus nombreuses lorsque, à Miami, Justine fut battue en deux sets secs, avec un nouveau 6-0, devant Serena Williams, 8e joueuse de la planète. Dans la tête de Justine, le doute se transformait en certitude. Chaque défaite la confortait dans ce qui allait être son choix ultime. A ses côtés, par trois fois, Rodriguez lui posa la même question : - Pour quelles raisons joues-tu encore au tennis ? ". Par trois fois, Justine tarda à répondre parce qu'elle ne connaissait pas la réponse. Ne voulant pas aller trop vite en besogne, elle prit un mois de repos, en espérant retrouver sur sa terre battue chérie la magie de son tennis. Rendez-vous donc à Berlin où, après une victoire face à la modeste Taïwanaise Yung-Yan Chan (WTA 97), elle s'inclina face à Dinara Safina (Rus, WTA 17) face à laquelle elle n'avait jamais cédé le moindre set en cinq rencontres. Qui plus est, elle mena 7-5 2-0 avant de perdre complètement le fil de son tennis. Comme si, désormais, la meilleure mondiale ne pouvait plus se concentrer plus d'une heure. C'en était trop. Perdre quatre matches de tennis n'a rien de dramatique. Le Suisse Roger Federer, le numéro 1 masculin, a déjà perdu six fois cette saison mais ne s'en formalise pas. Parce qu'il a encore envie, et qu'il sait que ce n'est qu'un mauvais moment à passer et que les beaux jours reviendront. Justine est par contre consciente que ces beaux jours ne reviendront jamais. Et, perfectionniste, elle refuse de quitter la scène autrement qu'en numéro 1. Tout au long de sa carrière, on a loué la qualité de son revers à une main. Sur un circuit féminin où le revers à deux mains était largement majoritaire, voir ce petit bout de femme frapper les balles venant du côté gauche avec une seule main a surpris. Et émerveillé. Formée au tennis par un expert en mini-tennis - Jean-Pierre Collot - Henin, comme Olivier Rochus, a eu la chance d'apprendre les bases avec une raquette qui n'était pas trop pesante pour elle. Bien souvent, à cette époque - on est alors fin des années 80 - trop de jeunes commençaient avec une raquette trop lourde, ce qui les contraignait à la soutenir à deux mains pour le revers. Or, le jeu à deux mains, s'il présente quelques avantages, empêche le développement du toucher de balle et interdit la plupart du temps les variations de frappe. Henin, on le sait, était capable de jouer son revers à plat, lifté ou slicé (coupé). Les jeunes pourraient s'en inspirer mais, plus que les jeunes, ce sont les entraîneurs qui disposent avec ce revers de Justine d'un modèle du genre que leurs élèves devraient, si pas imiter, du moins étudier afin d'améliorer le leur. Mais le véritable héritage de Justine n'est pas que là, elle n'est pas la seule au monde à jouer à une main. Par contre, dans un circuit de plus en plus peuplé de femmes puissantes basant leur tennis sur des frappes de mule, elle a démontré que l'intelligence de jeu et la vélocité des jambes permettaient de se frayer un autre chemin. Ne tombons pas dans l'angélisme pour autant : il est évident qu'une jeune joueuse mesurant 1m85 ou plus n'a aucun intérêt à ne pas privilégier la puissance. Mais, même celle-là devrait s'inspirer aussi de Justine au niveau de la variation des angles et des effets. Après tout, être puissante n'oblige pas à être stupide tactiquement. Trop de grosses frappeuses - comme Kim Clijsters par exemple - sont incapables de changer de jeu, ce qui est pourtant parfois salutaire. Justine, elle, dispose de plusieurs armes et, surtout, elle n'a jamais hésité à s'en fabriquer d'autres. Avec son 1m67, Justine était petite par rapport aux Lindsay Davenport, s£urs Williams, Amélie Mauresmo ou Sharapova. Mais si elle avait été plus grande, Justine aurait eu moins de toucher de balle, moins de vitesse de jambes et moins de capacité à contrer la puissance par la fluidité des gestes. Rien ne dit que, du haut d'un mètre 80, elle aurait été capable d'asséner des premières balles tonitruantes. Nombre de joueuses de grande taille sont en effet de piètres serveuses. Henin a aussi démontré qu'un match de tennis se joue parfois lorsqu'on est dos au mur. Lorsque l'adversaire croit qu'il n'a plus qu'à remettre une dernière fois la balle dans le terrain pour vaincre. Et, qu'à ce moment, au lieu de frapper cette balle, il la dépose. Justine n'avait pas son pareil pour profiter de la petite baisse de régime pour renverser la vapeur. " Je ne sais pas combien de fois j'ai gagné après avoir été nettement menée dans le troisième set, disait-elle encore la semaine dernière. "Trop de jeunes joueurs arrêtent quasiment de croire en leurs chances quand ils sont menés 2 ou 3-0. Justine, elle, a toujours su qu'elle pouvait s'imposer même quand plus personne n'y croyait. C'est peut-être là, son plus bel héritage. Elle n'a eu de cesse de s'améliorer. L'effort le plus sérieux a été fourni au niveau du physique lorsqu'elle a rejoint ce fou de préparateur qu'est Pat Etcheberry. Dans le repaire de ce dernier à Tampa en Floride, la joueuse belge a sué sang et eau comme nulle autre ne l'avait fait auparavant. " Jamais ", dira d'ailleurs Martina Navratilova (USA), " je n'ai vu une joueuse résister aussi longtemps au travail demandé par Pat. Je pense même que cela en devient dangereux. " Grâce à cet entraînement intensif qui voyait le clan Henin rejoindre deux ou trois fois par an l'ouest de la Floride, Justine a pris beaucoup de muscle au niveau des jambes. Or, il faut savoir que c'est au niveau des jambes que l'on doit se muscler si l'on veut améliorer son... service. Une grande partie du mouvement du service et de la vitesse de ce dernier provient en effet dans la poussée verticale que les jambes peuvent réaliser. En travaillant aussi dur à Tampa, Justine a donc amélioré sa première balle et, surtout, sa deuxième. Laquelle a longtemps constitué sa grande faiblesse mais n'a jamais non plus été réellement très efficace, tout étant évidemment relatif. L'autre grand travail, de Carlos Rodriguez cette fois, aura été de mettre le coup droit de Justine à hauteur de son revers. En la faisant avancer davantage dans la balle - en lui faisant traverser la balle - il a parfaitement atteint son objectif, Justine étant finalement capable d'infliger à ce coup droit la gifle qui en fait une arme redoutable et indispensable. S'il avait pu encore travailler avec sa championne, le coach aurait sans doute poursuivi sa quête du filet. D'année en année, la joueuse belge est en effet montée davantage qu'elle ne le faisait au début de sa carrière. Elle n'est cependant jamais devenue une volleyeuse naturelle. Non pas que sa volée n'était pas bonne mais sa volonté de venir cueillir le point au filet n'a été que trop rarement présente. Il est en effet très compliqué, même pour une numéro 1 mondiale, de modifier totalement, non pas sa technique, mais bien la philosophie de son jeu. par patrick haumont - photos: reporters