Il est huit heures du matin. Au Club La Santa, des dizaines d'hôtes se rassemblent autour de la piscine pour une séance d'aérobic sur la bande originale de Chariots of Fire, le film aux Oscars qui raconte l'histoire de deux sportifs britanniques aux Jeux olympiques de 1924. Tout un symbole de l'ambiance qui règne au complexe sportif de Lanzarote, où des sportifs amateurs et professionnels de tous âges, de tous formats et de toutes disciplines recherchent la même adrénaline sous le soleil et au bord des rochers de lave qui caractérisent l'île volcanique.
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Il est huit heures du matin. Au Club La Santa, des dizaines d'hôtes se rassemblent autour de la piscine pour une séance d'aérobic sur la bande originale de Chariots of Fire, le film aux Oscars qui raconte l'histoire de deux sportifs britanniques aux Jeux olympiques de 1924. Tout un symbole de l'ambiance qui règne au complexe sportif de Lanzarote, où des sportifs amateurs et professionnels de tous âges, de tous formats et de toutes disciplines recherchent la même adrénaline sous le soleil et au bord des rochers de lave qui caractérisent l'île volcanique. Le Club La Santa leur propose trois piscines olympiques, une piste d'athlétisme, deux salles omnisports, une salle de fitness et bien d'autres choses encore. C'est ici, loin des rigueurs automnales de l'Europe que, depuis l'année 1991 déjà, le COIB rassemble, en prévision des Olympiades, ses candidats aux Jeux olympiques. Au COIB, on se dit convaincu que cela favorise l'esprit olympique du Team Belgium. On aura l'occasion de s'apercevoir pourquoi et comment à l'occasion de la social evening. Celle-ci n'a rien d'une beuverie. Des athlètes de différentes disciplines s'y mesurent au tennis de table, au badminton ou au foot-volley. Assis sur un pouf, le coureur de steeple Jeroen Dhondt, qui s'est tordu la cheville à l'entraînement, regarde le discobole Philip Milanov et l'heptathlonienne Nafi Thiam se renvoyer le volant comme si une médaille olympique était en jeu. Kevin et Jonathan Borlée, pour leur part, sprintent sur chaque ballon lors d'une partie de foot-volley avec le judoka Toma Nikiforov et son coach. Jacques Borlée suit tout cela d'un oeil amusé. Ne craint-il pas les blessures ? " Bah, on ne peut pas sans cesse penser à cela ", dit-il. " Le plus important, c'est qu'ils s'amusent. " Et il faut bien avouer que les deux frangins sont plutôt doués. Un collègue journaliste se demande quand même si tout cela est bien compatible avec le sport de haut niveau. " Ce stage, c'est plutôt un camp scout de luxe ", dit-il. Dans le cas de certains athlètes (dont le rameur Hannes Obreno, le navigateur Wannes Van Laer et les kayakistes Jonathan Delombaerde et Mathieu Doby), ce n'est sans doute pas la préparation idéale. Certains d'entre eux n'iront de toute façon même pas aux Jeux. Pourtant, cette semaine, le Team Belgium n'est composé que de 50 membres, 71 de moins qu'en 2011, lors du dernier stage avant les Jeux olympiques de Londres. Il faut dire qu'à l'époque, les deux équipes de hockey étaient présentes. Cette fois, les dames ne se sont pas qualifiées et les messieurs prendront bientôt part à la World League en Inde. Le nageur Pieter Timmers n'est pas là non plus (" Il a des obligations commerciales "), pas plus que la navigatrice Evi Van Acker, qui dispute les championnats du monde à Oman. Seul avantage : cela diminue le prix de ce stage d'une semaine. Au prix que cela coûte (" Environ 100 euros par personne et par nuit ", dit Eddy De Smedt, chef de mission du COIB), le jeu en vaut-il la chandelle ? " Oui ", répondent en choeur les athlètes, qui ne doivent pas débourser un cent et qui sont évidemment tout heureux de pouvoir s'entraîner par 25 degrés au mois de novembre. " Certains transpirent bien entendu plus que d'autres mais, après une grosse saison, cela dépend des plans d'entraînement de chacun ", dit Eline Berings, qui travaille depuis un mois et multiplie les sprints en compagnie de la hurdleuse Axelle Dauwens. " Pour nous, en tout cas, ce ne sont pas des vacances. Chaque jour, nous passons quatre heures sur la piste. C'est dur mais ça fait du bien de s'entraîner sous ce climat et dans un endroit qui respire le sport. De plus, il y a des kinés et nous avons un buffet à notre disposition. " Un peu plus loin sur la piste, Charline Van Snick change de vêtements : top et short orange, elle affiche les anneaux olympiques tatoués sur son dos bronzé. Selon son préparateur physique, cette semaine est placée sous le signe de la récupération après de longs mois de travail. Pendant une heure, elle va effectuer de petits sprints et travailler son explosivité par des mouvements spécifiques de judo ou de la boxe. Elle va aussi muscler ses bras et affûter ses réflexes. Tout cela en suivant un régime strict (le buffet semble pourtant si bon) car elle se pèse deux fois par jour afin de ne pas prendre trop de poids. Descendre sous les 48 kg, c'est toujours très difficile. Le marathonien Koen Naert a le droit de manger un peu plus : il va courir 175 km (!) sur la semaine. Le parcours n'est pas idéal pour lui (" Trop de dénivelé et trop de vent ") mais le Flandrien, seul non-professionnel de toute la délégation, est déjà très heureux de pouvoir se concentrer sur le sport. " Je suis infirmier au Centre des Grands Brûlés de Neder-over-Heembeek ", dit-il. " Avant de venir ici, j'ai fait 7 h 30-22 heures, une double pause. Heureusement, après ma qualification pour Rio, la direction m'a octroyé quelques jours de congé pour me permettre de participer à ce stage. C'est l'idéal pour faire des kilomètres. De plus, je ne dois pas me taper les embouteillages pour aller chez le kiné à Louvain. Ici, j'en ai un à deux minutes. C'est du luxe ! " (il rit). Ce stage n'aurait donc rien d'un camp scout ? " Non ", dit Ronald Gaastra, l'entraîneur des nageurs, qui a toujours un avis tranché. " Croyez-moi : si c'était le cas, je ne serais pas là. Je veux que mes nageurs puissent voir combien les athlètes d'autres disciplines souffrent également pour se qualifier. Ça les motive encore plus. Bien entendu, les sportifs de haut niveau doivent parvenir à se motiver eux-mêmes mais ce qu'ils vivent ici les aidera à surmonter les moments difficiles lorsqu'ils seront seuls chez eux. A chaque fois que nous rentrons en Belgique, je constate que les nageurs se plaignent moins, qu'ils mettent plus d'entrain à plonger à l'entraînement à six heures du matin. " C'est pourquoi, à Lanzarote, Gaastra a programmé une semaine " calme " : quatre heures d'entraînement par jour " seulement ". " Lors des stages de préparation, ils sont tellement cassés qu'entre deux séances, ils ne font que dormir. Ici, je veux qu'en dehors du bassin, ils aient l'occasion de discuter avec d'autres sportifs et même avec des journalistes car ils n'en voient pas souvent. Au plus haut niveau, l'aspect psychologique joue un rôle important. " Même son de cloche chez Philip Milanov, pourtant déjà médaillé de bronze aux championnats du monde. " Par le passé, je n'étais pas des plus disciplinés, il fallait souvent que mon père me pousse. Ici, je ne vois que des gars qui se consacrent à fond au sport, qui repoussent le seuil de la douleur. J'ai parlé pour la première fois avec Toma Nikiforov (le judoka qui, comme lui, est d'origine bulgare et à qui il a appris à lancer le disque dans le cadre d'un reportage pour la RTBF, ndlr). Il s'est cassé la jambe et a eu une déchirure musculaire... Il avait des crampes dans les bras mais il a décroché la médaille de bronze aux championnats du monde. Moi, la moindre petite élongation me fait grimper aux murs. Je n'ai donc pas à me plaindre. " Il semble pourtant que Milanov inspire à son tour d'autres athlètes. " Son père (et coach, ndlr),Emil, m'a raconté son histoire ", dit Jacques Borlée. " Comment il a quitté la Bulgarie pour des raisons politiques, comment il a fait de son fils un discobole et comment celui-ci est revenu pour remporter la médaille d'argent aux championnats du monde après avoir complètement loupé son année 2014. J'en avais les larmes aux yeux ! " Cet entretien entre le père Borlée et le père Milanov est un exemple de la façon dont les coaches et les entraîneurs apprennent à mieux se connaître sur l'île. " C'est la troisième fois que je viens ", dit la cycliste Jolien D'Hoore. " Et je vois plus que jamais combien les gens de disciplines différentes se côtoient. Les judokas et les nageurs ne font pas bande à part, même les Wallons et les Flamands parlent ensemble. C'est important car à Londres, où je partageais la chambre de Tia Hellebaut, j'ai constaté combien il était motivant de soutenir d'autres athlètes. " " Et pour cela, rien de tel que de se connaître ", dit Ilse Heylen. " Ici, on se rencontre dans des conditions idéales, relax. C'est pourquoi, comme je suis la doyenne du groupe (38 ans, ndlr), je m'assieds chaque jour à un endroit différent à table. Cela me permet de rencontrer d'autres personnes, surtout des jeunes. Car c'est surtout eux qui devront se sentir soutenus à Rio, qui auront besoin de savoir à qui parler s'ils stressent. " Pour renforcer l'esprit de groupe, en début de stage, chaque athlète se présente. Un moment très enrichissant selon Jef Brouwers, psychologue du sport. " Certains se contentent de donner leur nom, leur âge et de dire qu'ils espèrent réussir quelque chose à Rio. Je me dis qu'ils n'ont aucune chance de médaille. Charline Van Snick, elle, avait préparé un superbe petit film avec des images de son titre européen et d'autres victoires, sur une musique d'Adèle. Ça mérite un Oscar ! C'est une vraie gagneuse. A table, je croyais qu'elle allait me manger. " (il rit). Quand nous lui rapportons ces propos, Van Snick rigole. Elle nous montre fièrement son petit film sur son smartphone. " Je voulais inspirer mes collègues, leur montrer quelles émotions on peut vivre ", dit la Liégeoise. Elle n'a d'ailleurs pas impressionné que Brouwers mais aussi Netsky, le DJ, présent à Lanzarote afin de présenter le superbe film de promotion du COIB en vue des Jeux de Rio, dont il a composé la musique. " Charline m'a dit sans détour : Je veux être championne olympique, je veux être la numéro un. C'est rare d'entendre une Belge dire ça mais c'est fantastique, non ? Nous devons arrêter de nous sous-estimer. " On verra à Rio dans quelle mesure la petite judoka a inspiré le Team Belgium mais au moment du barbecue final, la nouvelle des terribles attentats de Paris se répand parmi la délégation. Depuis deux ans, c'est là que Charline s'entraîne et vit avec son compagnon, Anthony. Le lendemain matin, nous lui demandons comment elle a vécu ces événements. Elle garde longtemps le silence puis dit : " Très mal. " Connaît-elle des gens là-bas ? " Oui, mon copain est agent de police... " Puis elle s'en va en silence, luttant contre les larmes. Même au plus haut niveau, le sport, c'est relatif... PAR JONAS CRETEUR À LANZAROTE - PHOTOS BELGAIMAGE