L'ombre de Marine Le Pen plane sur les isoloirs. Comme jamais. Le ciel gris pré- occupe l'Hexagone qu'il couvre, mais aussi notre Royaume qu'il côtoie. " Dans le foot, on vient tous d'un milieu un peu populaire, de familles ouvrières, mais on vit dans un milieu très capitaliste. Quand on est footballeur, on pense d'abord à ses intérêts, donc on regarde quel candidat va nous ponctionner le moins d'impôts. Les extrêmes n'attirent pas grand-monde à cause de ça, et vu que c'est aussi un milieu très cosmopolite, le Front National n'est évidemment pas très aimé... "
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L'ombre de Marine Le Pen plane sur les isoloirs. Comme jamais. Le ciel gris pré- occupe l'Hexagone qu'il couvre, mais aussi notre Royaume qu'il côtoie. " Dans le foot, on vient tous d'un milieu un peu populaire, de familles ouvrières, mais on vit dans un milieu très capitaliste. Quand on est footballeur, on pense d'abord à ses intérêts, donc on regarde quel candidat va nous ponctionner le moins d'impôts. Les extrêmes n'attirent pas grand-monde à cause de ça, et vu que c'est aussi un milieu très cosmopolite, le Front National n'est évidemment pas très aimé... " Dans le So Foot de ce mois d'avril, l'emblématique caennais Nicolas Seube dresse le portrait. Il y a du bleu, du blanc et du rouge. Mais il y a surtout des points d'interrogation. À peu près partout. Ils ponctuent des aquarelles plutôt monotones qui reproduisent un débat assez vif. Le bleu pourrait virer au marine, pour remplacer une rose qui semble d'ores et déjà fanée. Le blanc invoque le neuf, mais aussi des questions identitaires profilées par des coups de pinceaux maladroits. Le rouge redevient presque passion. Mais finalement, le lendemain du 7 mai, jour du second tour de l'élection présidentielle outre-Quiévrain, le premier tableau de la France nouvelle risquerait de s'esquisser sur l'horizon d'un matin brun. La Belgique compte plus de 100.000 Français expatriés. L'an passé, 75 d'entre eux foulaient les vertes pelouses de l'élite belge. Un chiffre record qui pose une question : ces derniers s'intéressent-ils aux fluctuations politiques de leur pays d'origine ? Pour pouvoir voter ce dimanche, plusieurs options se présentaient à eux. Pour ceux qui disposent encore d'un domicile en France ou résident de l'autre côté de la frontière, il leur fallait être inscrit sur une liste électorale. Ils peuvent ensuite se rendre dans leur bureau de vote attitré ou bien fonctionner par procuration en désignant un proche avant le 31 mars, concernant le premier tour. Pour les autres, domiciliés en Belgique, ils devaient s'inscrire sur les listes consulaires avant le 31 décembre dernier. Les Français sont 1,3 million à être inscrits sur ces listes et doivent ainsi rallier leur consulat pour glisser leur bulletin dans l'urne. Ils représentent un véritable poids politique, soit 2 % du corps électoral total et l'équivalent, peu ou prou, de celui de Paris intra muros. Arrivé en 2013, Yohan Boli arpente le front de l'attaque trudonnaire depuis deux exercices. " J'ai demandé à ma mère d'aller voter pour moi ", dit-il. " Ça m'a semblé important. Si un autre candidat que le mien est élu et que je n'ai pas fait le nécessaire, je serai logiquement déçu. " Débarqué un an plus tard, le défenseur mouscronnois Thibaut Peyre n'a jamais entendu le fatidique " à voter ". " Je suis le mauvais élève de la classe. Je n'ai toujours pas voté depuis mes 18 ans, alors que j'en ai 24. Je n'ai jamais mis les pieds dans un isoloir, je ne sais même pas ce que c'est ! " Celui qui habite à Lille rappelle néanmoins qu'il se sent " vraiment concerné " et que " le vote est perçu comme un devoir, mais devrait être une obligation ". Benoît Poulain entame pour sa part les démarches pour voter par procuration. Uniquement au second tour donc. " J'avais fait pareil en 2012, je n'avais pas voté au premier tour ", rembobine le néo-Brugeois. " Et même si j'avais été en France cette année, j'aurais procédé de la même manière. " Comme Peyre, Poulain vient du sud de l'Hexagone et n'a pas forcément le temps d'y descendre. Une course contre la montre aussi pour Damien Marcq, domicilié entre Mons et Nivelles. " Je voulais faire les démarches en rentrant de notre stage en janvier, mais je m'y suis pris trop tard. Il fallait que j'aille au consulat, à Bruxelles. C'est dommage, ça sera pour la prochaine fois. " Le taux d'abstention risque de battre des records cette année.Plusieurs études évoquent un pourcentage oscillant entre 30 et 40. À titre de comparaison, un peu plus de 20 % des inscrits s'étaient abstenus en 2012 pour le premier tour. Les expatriés, plutôt préoccupés par leur nation d'adoption, avaient participé deux fois moins que leurs compatriotes restés en France. Julian Michel, qui a déménagé cet été en Belgique depuis son transfuge à Waasland-Beveren, milite pour une " abstention active " et prône la prise en compte du vote blanc, comme une force à part entière : " Quand on regarde les débats, on ne voit pas des candidats, on voit des acteurs. Au lieu de présenter leur programme, ils tombent dans des représentations théâtrales. Et encore, parler de théâtre, ça reviendrait à trop les respecter. Pour moi, c'est un petit spectacle. Exactement comme au foot. D'un côté, on veut simplement savoir qui a marqué. De l'autre, on sort juste les meilleures attaques. C'est même une comédie tragique. Ce qui arrive à François Fillon, c'est tragique. Et le mec arrive à en rigoler... Alors je l'ai regardé comme ça, en rigolant. Je n'ai pas envie de les prendre au sérieux, eux ne le font pas. Je n'irai pas donner mon vote à un comédien. " S'ils ne votent pas nécessairement, la majorité des joueurs interrogés regardent tout de même les débats télévisés. Marcq explique justement que " dans le vestiaire, ce n'est pas un sujet qui passionne les foules. On en parle très rarement, seulement quand il y a des vidéos ou des infos qui passent sur les réseaux sociaux. " Ils s'intéressent finalement à la vie politique française par le même prisme que la plupart des jeunes de leur tranche d'âge, dont ils sont aussi le reflet. " On parle de religion ou de racisme, par exemple. En fait, on parle de sujets politiques mais pas de politique ", explique Poulain. Ce qui ne signifie pas non plus prise de conscience. " Je pense que nous, les footballeurs, on vit dans une sphère à part. On vit dans une société pensée exclusivement pour nous, où on ne se rend finalement pas compte de la réalité, de la vraie vie. On est dans un système où on est constamment chouchoutés. On reste majoritairement entre nous. Ce n'est pas dans mon état d'esprit, mais je n'ai pas d'intérêt à aller voter. La vie politique n'interférerait en rien dans notre niveau social. Nous ne sommes pas dans la situation de quelqu'un qui doit se lever tous les jours pour aller travailler à l'usine ", avoue Peyre. Le portier de Tubize, Quentin Beunardeau, est inscrit au Mans, sa ville natale, mais risque également de s'abstenir. Question de timing. Pour lui, les footballeurs sont " des citoyens comme les autres. Il n'y a pas que les jeunes footballeurs qui ne votent pas. Les jeunes d'aujourd'hui vont moins voter de manière générale. " Au sein d'une campagne embourbée dans les affaires de corruption et axée sur l'identité et la mondialisation, le regard des expatriés français apporte du neuf. Il diffère bien souvent des résidents classiques. Mais quel intérêt portent alors les joueurs exilés à une telle élection ? " Je regarde par rapport au sens général, au sens commun, pas par rapport à mon statut personnel ", assure Benoît Poulain, père de deux enfants qui ne se projette pas forcément en France, qu'il a quittée en 2014. " Sincèrement, le sujet de l'insécurité me gonfle. Celui de l'Europe et de la globalisation m'intéresse davantage. La France n'a plus le pouvoir de faire fléchir les grandes nations. Mais culturellement, j'aimerais bien qu'on retrouve une France pionnière. " Avant de se tourner vers l'art, Poulain glisse une vérité : " Parlez aux footballeurs des impôts et vous verrez s'ils ne se sentent pas concernés ! " La thématique boursière reste logiquement celle privilégiée lorsqu'on leur pose la question de leurs attentes. " On y est forcément attentif puisque c'est un sujet qui nous touche directement. Si j'ai bien compris, François Fillon cherche à réduire l'impôt sur la fortune. Je suis loin d'être millionnaire, mais c'est intéressant ", avoue Beunardeau, qui ne se dit " pas en accord " avec toutes les idées du candidat républicain, mais qui pense qu'on a " voulu lui mettre des bâtons dans les roues " avec le fameux Penelope Gate. Thibaut Peyre, qui paye ses impôts en Belgique en tant qu'étranger " non-résident ", ajoute que " plus tu en as, plus tu payes. Je ne suis pas CristianoRonaldo, mais ce n'est pas la meilleure méthode. " Le 2 avril dernier, Jean-Luc Mélenchon évoque une mesure de son programme pour sa France Insoumise. Dans le JDD, il parle de taxer les expatriés et surtout de les empêcher de " représenter la nation " s'ils s'acquittent de leurs impôts à l'étranger. Un discours un brin populiste qui fait bondir certains, mais ne contrarie pas le vaillant Julian Michel. Au contraire : " Je trouverais ça normal. Il y a une forme de justice sociale derrière. Je connais des mecs qui jouent en Turquie et qui ne payent pas d'impôts là-bas. Je viens de recevoir ma déclaration française. Ça me rappelle mon devoir. Pour moi, plus qu'une forme de retour, c'est une manière de rester lié aux Français. " En comptabilisant uniquement les voix de l'étranger, Nicolas Sarkozy aurait été élu en 2012 à 53 %, devant François Hollande (47). Pour le cru 2017, Marine Le Pen truste la deuxième position des sondages hexagonaux, la quatrième chez les expatriés. Autant dire que la candidate frontiste ne fait pas l'unanimité hors de ses frontières et nos Français de Belgique la condamnent à l'unisson. Yohan Boli en tête. " Je n'ai pas d'attentes particulières. Je veux surtout voter pour contrer le Front National ", pose le Franco-Ivoirien, plutôt sensible au " projet d'Emmanuel Macron. " Ça fait quatre ans que je suis en Belgique. L'élection ne me touchera pas directement, ça ne me fera rien. Mais je pense à ma famille. Ça fait longtemps qu'elle est en France et, pour nous, Le Pen représente clairement un danger. " La patronne du FN est à la tête d'un parti qui n'a jamais vraiment caché sa volonté de voir des Français " de souche " évoluer pour l'équipe nationale. Dans un milieu très pluriel comme celui du football, elle ne s'attire pas vraiment de la sympathie. " Une partie de son électorat est raciste, c'est normal qu'on ne s'y reconnaisse pas ", avance Marcq. " Mais c'est toujours les mêmes têtes qui reviennent. Les gens sont lassés de voir Fillon leur dire de se serrer la ceinture alors qu'il va se faire offrir des costumes à 13.000 euros. C'est ce qui fait monter les extrémismes. Il devait déjà y avoir du changement en 2012... À mon avis, il va falloir attendre encore quelques années avant de trouver la bonne personne. " PAR NICOLAS TAIANA - PHOTOS BELGAIMAGE" Les gens sont lassés de voir François Fillon leur dire de se serrer la ceinture alors qu'il va se faire offrir des costumes à 13.000 euros. " DAMIEN MARCQ