"Quand j'ai vu ce numéro belge inconnu, j'ai cru qu'on m'appelait pour des contributions non payées ". Vedran Runje ironise et s'étonne que la Belgique du foot pense encore à lui. D'autant que depuis sa rupture de contrat à Lens et un dernier match comme titulaire avec la sélection en juin dernier, l'ex-gardien du Standard se la coule douce chez lui à Split. Sorties en mer, piloter sa Range Rover ou sa Smart quand il faut accéder au centre historique, faire ronronner son Harley sur les bords de la méditerranée, on a connu pire comme pré-retraite.
...

"Quand j'ai vu ce numéro belge inconnu, j'ai cru qu'on m'appelait pour des contributions non payées ". Vedran Runje ironise et s'étonne que la Belgique du foot pense encore à lui. D'autant que depuis sa rupture de contrat à Lens et un dernier match comme titulaire avec la sélection en juin dernier, l'ex-gardien du Standard se la coule douce chez lui à Split. Sorties en mer, piloter sa Range Rover ou sa Smart quand il faut accéder au centre historique, faire ronronner son Harley sur les bords de la méditerranée, on a connu pire comme pré-retraite. " J'ai presque fini ma carrière ", avoue-t-il à 35 ans bien engagés. Mais pas question de jouer à la star de retour au pays après avoir empoché les billets. " J'ai fait du foot, c'est tout. Rien de terrible pour la société. On peut penser qu'on est astronaute mais on ne l'est pas. De toute façon, il vaut mieux se faire discret ici car la jalousie est un sport. Même Goran Ivanisevic (ex-champion de tennis, vainqueur de Wimbledon) est ignoré. Pour être reconnu, il est préférable d'être un joueur étranger moyen qui évolue pour l'Hajduk, qu'être un Croate qui a réussi... "Je n'ai aucun regret. J'ai pris de bonnes décisions et de moins bonnes. Mais sur la durée, je suis plutôt content de ce que j'ai réalisé. J'espérais mais je n'avais aucune certitude. Loin de là. La plupart des joueurs qui étaient avec moi chez les jeunes de l'Hajduk n'ont jamais quitté le pays. Et en Croatie, être toujours au pays à 25 ans, ça veut dire que t'es un vieux joueur. T'as beau être super si le club voit qu'il ne peut pas gagner d'argent sur ton dos, tu n'es pas le bienvenu. Heureusement, j'ai eu la possibilité de partir à 21 ans au Standard. Et c'est assurément le meilleur choix de ma carrière. Franchement je ne le connaissais pas. Preud'homme oui mais pas Bodart. Je ne savais rien de la manière dont il avait été écarté. Je ne parlais pas encore le français, je ne comprenais donc rien à ce qui se passait. Si ça se trouve, on m'insultait et moi je rigolais. Oui, c'était à Ostende où l'on perd 2-1 avec un deuxième but pour ma pomme. J'ai rapidement compris qu'il fallait tourner la page. Mon début de carrière avait été difficile à l'Hajduk. J'avais remplacé l'habituel gardien titulaire et le public local m'avait sifflé. En retour, je leur avais fait un doigt d'honneur. J'étais donc obligé de quitter ce club. Aujourd'hui encore, certains n'ont pas oublié ce geste... Le Standard. Mon premier passage (1998-2001) surtout car je n'étais personne et je me suis imposé dans ce club magnifique. Je me rappelle qu'à mon arrivée un journaliste m'a demandé qui j'étais. Je lui ai dit mon nom et mon poste. Il ne voulait même pas faire d'interview avec moi car Bodart était encore là. Devenir quelqu'un alors qu'on arrive avec l'étiquette de nobody, c'est beau. La première année j'ai été élu meilleur gardien du championnat, la deuxième je termine second et la troisième à nouveau premier. Non parce que le club était en pleine transition. Nouveau patron, nouveaux joueurs. A Marseille, j'ai connu la même situation. C'était plus grave encore puisque quelques semaines après mon arrivée, le club s'était sauvé au goal average. Au Standard, Bodart était parti, Guy Hellers aussi. Des monuments ont été remplacés par des inconnus. Je suis fier d'avoir contribué à relever ce club. A Marseille, personne ne voulait venir. Lors de ma première campagne on termine milieu de tableau, lors de la deuxième on termine à trois points de Lyon et on joue la Ligue des Champions l'année qui suit. On se voyait déjà champion à la trêve. On est les seuls fautifs même s'il y a aussi ce match fou à Roulers (0-0) qui nous prive du titre. Putain ! Le gardien (NDLR, Wouter Biebauw), il a fait le match de sa vie ce jour-là ! Le fait que des jeunes comme Witsel, Fellaini ont introduit un groupe avec des joueurs aussi expérimentés que Rapaic ou Conceiçao leur a permis d'apprendre pas mal de trucs, de comprendre comment le foot se joue au plus haut niveau. Ils ont grandi plus vite que dans un autre club. Ma relation avec le public. C'était incroyable comme sensation. Sclessin te pousse à avancer, à progresser. J'avais beau remplacer Bodart, les supporters ne m'en ont jamais voulu. Je n'étais pas responsable, il fallait en vouloir aux dirigeants dans ce cas. Et de fait, en éloignant des gars comme Hellers ou Bodart, Lucien D'Onofrio ne s'est pas rendu populaire à ses débuts. Je reste convaincu que si tu veux repartir à zéro, il faut tout nettoyer. Aujourd'hui, on peut dire qu'il a eu raison. Ça faisait près de 20 ans que le club n'avait rien gagné alors que des joueurs comme Wilmots, Goossens avaient porté le maillot du Standard. C'est qu'il y avait un problème quelque part. Aujourd'hui, le nouveau propriétaire du club n'a qu'à continuer sur les bases laissées par Lucien. Le club a aujourd'hui une mentalité de gagnant. Ce n'était pas le cas à mon arrivée. Je ne peux parler que de mon cas personnel et entre nous ça s'est toujours bien passé. On se serrait la main, c'était suffisant. Oui j'avais encore un contrat de deux ans à Marseille où l'on voulait que je reste comme remplaçant de Barthez. Ça ne m'intéressait pas. Il y avait pas mal de clubs qui me suivaient mais j'avais besoin d'une ambiance particulière pour retrouver mon niveau, être bien dans ma tête. Lucien le savait et en a profité pour me rapatrier. Une relation " président-joueur " mais joueur important. On avait souvent des discussions mais ça n'était que business. Je n'ai jamais été manger chez lui par exemple. S'il y avait des problèmes dans le vestiaire, il me demandait d'intervenir et quand je déraillais, il n'hésitait pas à me le dire. Je n'acceptais pas de perdre et mes gueulantes pouvaient faire chier les joueurs. Sur le terrain, je pouvais être très râleur. Je pense qu'il n'était pas facile de supporter un mec comme moi. Les gamins qui nous ont rejoints, ont compris ce qu'il fallait faire pour gagner. Si tu observes un gars comme Sergio, tu apprends vite. C'était un gars adorable en dehors mais sur le terrain c'était un fou furieux. Il s'en foutait de comment gagner. La victoire comptait plus que tout. C'est un club de caractère. Depuis des décennies, de nombreuses nationalités sont venues travailler dans les usines autour de Sclessin. Ce mélange des genres a fait du Standard un club bouillant qui me convenait totalement. Et puis, je crois que les Belges aiment les gens de caractère. Pas seulement ceux qui font chier les autres mais ceux qui prouvent quelque chose sur le terrain. Oui. Au Standard, j'avais un contrat encore plus petit que lors de mon premier passage. Mais j'avais accepté les règles car j'avais besoin de rebondir. Les débuts ont été difficiles puis j'ai bossé pour revenir à niveau et ça a payé. J'ai même été élu dans plusieurs journaux meilleur gardien du championnat. Mais je ne me sentais pas bien-bien. Je n'ai jamais aimé la vie là-bas, je ne m'y suis jamais adapté. C'est une ville exceptionnelle mais la culture est trop différente avec une barrière de la langue impossible à surmonter. J'ai estimé que ce n'était pas la vie que je voulais mener même si j'y gagnais très bien ma vie. Difficile à dire. C'est aussi pour ça que je risque d'arrêter le foot. C'est compliqué de trouver un club auquel m'identifier comme ce fut le cas à Marseille, à Lens, ou à Liège. Voilà pourquoi je n'ai pas signé à Paris ou à Lyon. Quand tu as aimé une couleur, tu ne peux pas aimer son contraire... Quand ça va mal, je considère qu'il faut aider son club comme si c'était un membre de ta famille. Je me sentais mieux en restant dans ce club ; j'estimais qu'il fallait le sortir de là. Peut-être que j'ai perdu de l'argent en restant à Lens mais au moins j'étais bien dans ma tête. C'est mon côté entier. Je trouvais que les supporters n'avaient pas les couilles de s'attaquer à une direction qui avait vendu " toute " son équipe à l'intersaison alors que tu savais que tu allais jouer le maintien. Les supporters ont préféré taper sur les jeunes joueurs. Je n'ai pas accepté. Les dirigeants baissent la tête, moi pas. Ce n'est pas un conseil aux jeunes car ça t'attire des problèmes. Mais quand tu connais le contexte, tu ne peux pas laisser passer les insultes. Si tu coupes les ailes à un oiseau, il ne va pas voler même si il s'appelle " oiseau ". Tu veux rester en L1 et tu vends tes meilleurs joueurs ! Et tu sors des gamins du vestiaire en leur disant : -Vous êtes exceptionnels. Ça ne pouvait pas marcher. Il fallait être honnête et dire qu'il n'y avait plus d'argent, mais pas parler de maintien dans des conditions pareilles. Quand tu joues contre Marseille et Lyon et que tu vois toute ma jeune défense qui admire les vedettes d'en face dans le couloir, c'est impossible de gagner un match Non. Mais, il était géré un peu trop comme l'on gère une société. Je ne suis peut-être pas compétent pour en parler mais d'après moi il ne faut jamais négliger l'aspect humain. Il y a eu beaucoup de mauvais choix comme faire venir un coach de plus de 70 ans ( NDLR, Guy Roux) en 2007-2008, et le virer quelques semaines plus tard avant de dégager durant l'hiver tous les joueurs qu'il avait emmenés avec lui. C'est une période très forte de ma carrière. Tu ne peux pas ne pas aimer ce club. Comme au Standard, le public est très attachant. Quoi qu'il advienne, il reste toujours derrière son club. Mais il peut aussi prendre des réactions très fortes comme boycotter son équipe. Cette année, ce fut encore le cas en Ligue des Champions. A mes débuts au Standard, pareil. Il faut accepter ce genre de décisions des fans et les comprendre. C'est vraiment à partir de là que j'ai commencé à ne plus aimer le football. J'ai considéré ce sport comme mon boulot, uniquement. Avant cet épisode, j'étais un gamin plein de rêve, d'ambition. Dès mon éviction, j'ai compris qu'il fallait plus rêver, que le foot c'était avant tout du business. Son salaire était tellement important que le club ne pouvait pas le payer, il a donc fallu que des personnes externes au club y mettent de leur poche. C'était quasiment une affaire d'Etat. Moi j'étais un petit Croate, on pouvait me bouger. Barthez n'est pas arrivé dans un club où le titulaire était un Français. Si en Croatie, on fait la même chose, on termine à La Haye pour crime de guerre ( sic). Le plus rageant c'est que quelques mois plus tôt, je pouvais signer à Lyon qui dominait alors le foot français. J'ai pris des distances dès cet instant avec les gens du foot. Même dans le vestiaire, il arrivait que je me mette à l'écart. Non, il faut juste connaître les règles du jeu. Mais nous footballeurs, on est mal pris parce qu'on aborde ce sport avec des yeux d'enfant. On peut mentir à beaucoup de monde, mais pas au public. Je donnais tout sur un terrain et les supporters appréciaient. S'il n'y a pas de pression, il n'y a pas de football. C'est que tu n'es pas important. La pression pour moi, c'est une bénédiction. Si t'es un suiveur qui veut juste faire partie des 11, c'est autre chose. Je n'ai jamais vécu le foot comme ça. Il faut vivre non ? La différence avec les autres, c'est qu'on ne m'a jamais attrapé ( il rit). Dans la vie, il faut savoir évacuer la pression. Oui et parfois c'est excessif. Quand je suis arrivé pour la première fois en Belgique, j'ai été frappé de voir combien les gens s'en foutaient de la manière dont ils étaient habillés. Maintenant, ça va un peu mieux. Je ne veux pas paraître dénigrant mais certains sortaient quasi en pyjama en plein centre-ville. Tout le monde est passionné par le foot en Croatie. En fait tout le monde est passionné par les sports collectifs où il y a une balle. Le cyclisme où il faut faire un effort individuel, c'est pas pour nous. On est plutôt artiste ( il rit). Quand tu regardes le foot belge, même si les mentalités évoluent aussi sur ce point, il faut que le type fasse deux mètres, qu'il coure plus vite qu'Usain Bolt, et qu'il saute haut. S'il sait faire un contrôle et une bonne passe, c'est encore mieux.... Hazard, c'est le prototype du joueur moderne, c'est pas un joueur belge. Chez nous, en Croatie, on aime le technicien, le beau geste. On rigole quand le gars ne sait faire que courir. Le costaud, qu'il fasse bûcheron, il ne faut pas oublier que le foot est un jeu avec ballon. Même un défenseur doit être capable de sortir le ballon chez nous. Ce n'est pas toujours efficace mais on est joueur. A l'époque du passage d'Ivic au Standard en 1998, je crois que le foot belge a changé. Tout le monde jouait défensivement avec de longs ballons vers les tours de devant. Chez nous, ça fonctionnait parce qu'on avait Mornar et Lukunku devant qui se battaient sur chaque ballon. C'est ce que Lucien m'a dit à l'époque : - C'est le seul moyen pour faire des résultats. Personne n'aimait notre façon de jouer mais c'était efficace d'autant que le Standard n'avait pas d'argent. Dès cette instant, toutes les petites et moyennes équipes se sont mises à nous copier. PAR THOMAS BRICMONT À SPLIT" Le mélange des nationalités a fait du Standard un club bouillant qui me convenait totalement. " " Même si les mentalités évoluent, en Belgique il faut que le type fasse deux mètres, qu'il coure plus vite qu'Usain Bolt, et qu'il saute haut. " " Les Belges aiment les gens de caractère. "