A lessandro Albanese jubile. Il vient d'inscrire le dernier but du KV Ostende en championnat régulier. Nous sommes le samedi 9 avril et le club du Littoral s'est imposé 0-2 à Eupen. Les deux équipes ont disputé leur dernier match officiel de la saison 2021-2022. Elles entament une période de 104 jours sans compétition, période qu'elles doivent essentiellement meubler par des entraînements et des matches amicaux.
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A lessandro Albanese jubile. Il vient d'inscrire le dernier but du KV Ostende en championnat régulier. Nous sommes le samedi 9 avril et le club du Littoral s'est imposé 0-2 à Eupen. Les deux équipes ont disputé leur dernier match officiel de la saison 2021-2022. Elles entament une période de 104 jours sans compétition, période qu'elles doivent essentiellement meubler par des entraînements et des matches amicaux. Le contraste avec l'élite européenne ne pourrait être plus grand. Prenez n'importe quel demi-finaliste de la Champions League: Liverpool, par exemple. Après le but d'Albanese, les troupes de Jürgen Klopp enchaînent encore treize matches sur le fil du rasoir. Quatorze même si elles se qualifient pour la finale européenne, ce que nous ignorons encore à l'heure de boucler ce magazine. Les internationaux européens de Liverpool ont droit à un dessert supplémentaire: la Nations League. On ne parle pas là de simples matches de préparation: les participants jouent le couteau entre les dents. De plus en plus d'entraîneurs et de footballeurs font part de leur mécontentement. Comme Thibaut Courtois. Début octobre, notre numéro 1 a dû disputer la petite finale contre l'Italie, au terme du Final Four de la Ligue des Nations. À l'issue de la partie, il n'a pu se contenir: "Soyons francs, c'était un money game. On le joue parce qu'il rapporte encore plus d'argent à l'UEFA et que ça fait un match de plus à retransmettre à la télévision. Et en juin, il y a encore quatre matches de Nations League. Pourquoi?" Jürgen Klopp s'était déjà insurgé contre les projets de la FIFA, qui voulait organiser un Mondial tous les deux ans. "Aucun autre sport physique au monde n'a un calendrier aussi impitoyable. On devrait quand même réaliser qu'il est impossible de pratiquer ce jeu formidable sans les joueurs, ses principaux ingrédients." Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la réforme de la Champions League pour comprendre que le message n'est pas encore passé. Au contraire. À partir de 2024, l'UEFA a l'intention de remplacer la phase de groupes par une mini-compétition de 36 équipes qui vont disputer 180 matches, contre 96 dans le système actuel. Chaque équipe se coltinera dix rencontres au lieu de six (voire encadré). Et ça vaut pour le bal des champions, mais aussi pour l'Europa et la Conference League. De septembre à Noël, nous aurons droit à un tsunami de joutes européennes. Il y a un peu plus d'un an, quand l'UEFA a dévoilé ses projets, Ilkay Gündogan, le milieu de terrain de Manchester City, a immédiatement réagi sur Twitter: "De plus en plus de matches... Personne ne pense donc à nous, les joueurs? Le nouveau format de la CL est tout simplement le moindre des maux, comparé à la Super League." Andrea Agnelli et Florentino Pérez voulaient mettre sur pied un championnat plus ou moins fermé de vingt équipes. Dans une première phase, elles auraient été réparties en deux poules de dix et auraient disputé des matches à domicile et à l'extérieur en semaine. La Super League a été rapidement reléguée à l'arrière-plan, suite aux protestations des supporters, mais elle ne semble pas encore tout à fait enterrée. Agnelli, le président de la Juventus, vient encore de l'affirmer, à ses yeux "la Super League n'est pas un échec." L'UEFA a tout de même trouvé au tribunal la possibilité de sanctionner les clubs qui continueraient à plancher sur une Super League, mais l'affaire est loin d'être close. Il ne faut pas s'étonner que l'UEFA propose un format plus chargé: plus de matches à la télévision, c'est synonyme de plus de rentrées. Pas seulement à la télévision. D'autres plates-formes, comme YouTube et TikTok, se mêlent à la lutte pour l'audimat. Le mois dernier, TikTok a proposé pour la première fois la retransmission d'un match de la Liga (Real Sociedad - Real Betis). La rencontre, diffusée au format vertical, a attiré 506.000 spectateurs et suscité 68.000 réactions pendant le chat. Même si la majorité des amateurs de football continue à préférer le petit écran, la montée en flèche des supports digitaux ouvre de nouvelles opportunités commerciales aux instances du football. La Champions League est la poule aux oeufs d'or de l'UEFA et le nouveau format augmenterait les rentrées de 39%. La finale attire plus de 700 millions de téléspectateurs dans le monde entier. Et pourtant, Nasser Al-Khelaïfi, le président du PSG et de l'European Club Association (ECA), estime qu'on peut faire encore mieux. "La finale devrait être encore plus grandiose", a-t-il déclaré à The Athletic. "Je ne comprends pas que le Super Bowl puisse se sentir plus fort que la finale de la Champions League. Il règne dans le Super Bowl, comme aux États-Unis de manière générale, un certain état d'esprit, de la créativité, le sens du spectacle. J'ai proposé qu'on mette sur pied une cérémonie d'ouverture pour la Ligue des Champions, un premier match qui opposerait le tenant du titre à un grand club. Ce n'est peut-être pas une bonne idée, mais il faut changer les choses. Chaque match doit être un événement." Ses détracteurs objectent qu'on s'éloigne de plus en plus de l'essence du football. Compétitivité, talent et beauté en constituent-ils encore des éléments centraux ou tout tourne-t-il autour de la production de rentrées au profit des grands clubs? Il semble que ce soit de plus en plus une question d'argent. La disneyfication du football prend des formes épouvantables: il s'agit avant tout de consommation et de merchandising. Ce n'est pas un hasard si un jour, JoséÁngel Sánchez, le directeur général du Real Madrid, a comparé son club à Disney. Depuis 2018, l'UEFA tient compte des prestations des dix dernières années dans la répartition des droits TV. Donc, la saison prochaine, si le FC Barcelone est qualifié pour la phase de groupes, il percevra plus d'argent que si c'est le FC Séville. Le système permet aux grands clubs du Big 5 - les cinq principaux championnats européens - de préserver leur hégémonie. Rien de bien démocratique. On peut difficilement parler de compétition paneuropéenne quand on voit que plus de la moitié des demi-finalistes des trente saisons de Champions League sont issus d'Espagne ou d'Angleterre ( voir encadré). Inclusion et égalité ne figurent pas au dictionnaire de l'UEFA. L'ancien footballeur Philipp Lahm, directeur du comité d'organisation du prochain EURO, opère le même constat. "De grosses sommes circulent dans le football de club. Quelques championnats et clubs en profitent de manière disproportionnée", écrit-il dans un récent éditorial. "Ça engendre des monopoles et beaucoup de régions d'Europe sont désormais dépassées." La surcompensation financière accordée à quelques clubs sélects fausse les rapports de force dans les compétitions nationale. Le Bayern vient d'être sacré champion pour la dixième fois d'affilée et le titre français est revenu au PSG à huit reprises en dix ans. La Liga se résume généralement à un duel entre le Real Madrid et le FC Barcelone, l'Atlético Madrid jouant le rôle du cheveu dans la soupe. En Premier League, le conte de fées vécu par Leicester City en 2016 ne se répétera pas de sitôt. Le football est de moins en moins un sport au sein duquel n'importe quelle équipe peut s'imposer. Lahm demande qu'on réinvente le football international. Il souhaite retrouver une compétition européenne culturellement intéressante au lieu de la formule la plus rentable. N'est-il pas regrettable que des villes au riche passé (footballistique) comme Lisbonne, Amsterdam, Prague, Varsovie, Budapest et Copenhague ne soient plus représentées en Champions League? L'ancienne Coupe d'Europe des clubs champions a prouvé qu'on pouvait s'y prendre autrement. Les vainqueurs des dix dernières éditions de ce tournoi étaient issus de huit nations différentes. Parmi eux, on retrouvait le Steaua Bucarest, le PSV et l'Étoile Rouge de Belgrade. Ce scénario est devenu impensable et le nouveau format l'exclut même complètement. La Ligue des Champions actuelle est sans conteste un produit attractif, avec des matches de grande qualité et du spectacle, mais l'âme du jeu a disparu. Le football à ce niveau n'est plus, depuis longtemps, le sport le plus démocratique, axé sur la beauté du jeu et un sain esprit de compétition. Les associations de supporters anglaises ont violemment protesté contre les projets de l'UEFA. "Les modifications annoncées vont accroître le fossé entre les clubs les plus riches et les autres. Elles vont également saccager les calendriers des championnats nationaux. Les supporters vont être contraints de dépenser de l'argent pour des matches de groupes dépourvus de sens", écrit la Football Supporters' Association (FSA), la coupole des clubs de supporters, sans mettre de gants. Ici et là, on fustige d'ailleurs le coût que représentera cette mini-compétition pour le supporter moyen. Il devra sortir son portefeuille pour cinq coûteux matches à domicile au lieu de trois. Toutefois, les protestations en restent au stade des déclaration et des banderoles. Elles ne sont absolument pas comparables à la révolte suscitée par la Super League l'année passée. Pourtant, la nouvelle Champions League n'est qu'une étape vers une Super League, quoi qu'en dise l'UEFA.