"Je ne vous promets pas de devenir riche mais vous aurez des rentrées d'argent chaque mois. Il vous suffit de suivre nos méthodes. Elles sont testées depuis 1986 et jouées depuis 1995." C'est ce qu'on peut lire sur certains sites de paris sportifs qui foisonnent sur la grande toile. Beaucoup tombent dans le panneau, pas tous. Mehdi (nom d'emprunt) rigole en froissant un vieux bulletin de paris. Il observe ses amis réunis autour d'une machine qui permet de parier sur les matches de football.
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"Je ne vous promets pas de devenir riche mais vous aurez des rentrées d'argent chaque mois. Il vous suffit de suivre nos méthodes. Elles sont testées depuis 1986 et jouées depuis 1995." C'est ce qu'on peut lire sur certains sites de paris sportifs qui foisonnent sur la grande toile. Beaucoup tombent dans le panneau, pas tous. Mehdi (nom d'emprunt) rigole en froissant un vieux bulletin de paris. Il observe ses amis réunis autour d'une machine qui permet de parier sur les matches de football. Ce soir-là, il y a des matches avancés aux quatre coins de l'Europe. Qui va gagner ? Qui va marquer le premier but ? Faut-il prendre des risques dans sa mise ou tenir compte du nombre de blessés de telle ou telle grande équipe ? Comment va Logan Bailly ? ZlatanIbrahimovic en veut-il encore à Oguchi Onyewu ? Où en est Wayne Rooney ? Ils suivent tout via la presse et misent, misent, misent en suivant fiévreusement l'évolution des scores. Ailleurs, chez eux, d'autres pronostiqueurs, solitaires, sont rivés devant l'écran multicolore de leurs nuits blanches. Il ne faut pas le négliger : on joue de plus en plus chez soi. Il suffit d'un ordinateur, d'une carte de crédit et le coup d'envoi, son coup d'envoi, est donné. On joue en cachette comme on boit loin du regard des autres. Est-ce que Dortmund va tenir la distance ? Que se passe-t-il en Finlande ? La scène de notre bistrot d'une petite ville de province se répète partout : à Liverpool, à Zagreb, à Madrid, à Marseille, à Milan, à Berlin, etc. Des bureaux de paris sportifs ont poussé partout comme des champignons. On peut miser à l'infini, jour et nuit. Quand le football dort en Europe, il vit d'émotions en Amérique latine ou en Asie. La salle est enfumée et il y avait encore plus de monde deux jours plus tôt car la Ligue des Champions était au programme. " En quelques années, j'ai perdu une maison... ", reconnaît Mehdi. " J'ai misé au casino et pas mal sur les matches de football. Il m'est arrivé de gagner de grosses sommes que j'ai perdues aussi vite. Je ne pouvais plus me passer des jeux et paris. Je ne dis pas que c'est le cas de tous les parieurs mais pour ceux qui ne vivent plus qu'en fonction de cela, c'est comme une drogue dure. On a régulièrement besoin de sa dose de paris, donc d'émotions, de stress, d'adrénaline. J'ai consulté un psychologue qui m'a dit : -Monsieur, il faut arrêter. Je l'ai planté après un quart d'heure. Je ne suis pas médecin mais son remède, je le connaissais aussi. Je me suis donc éloigné petit à petit des paris sportifs. " Le café se remplit petit à petit. Il n'y a pas une femme dans les nuages de fumée de cigarettes qui entourent les tables. Le patron nous offre un verre de thé. Ses clients se retrouvent aussi entre amis pour passer une soirée, tuer le temps, évoquer leurs problèmes et leurs joies. Ce sont de braves gens, principalement des ouvriers venus d'Anatolie ou de l'Atlas pour bosser. " Pas pour engraisser les sociétés de paris sportifs ", entend-on. " Moi, ce soir, j'ai misé 5 euros. Je ne joue jamais plus. Cela me permet de passer une soirée agréable en attendant le résultat des matches que j'ai choisis. Il n'y a pas longtemps, un camarade a gagné 700 euros. Quand on ne roule pas sur l'or, c'est quand même appréciable... "La machine s'énerve, un flash barre son écran : Gençlerbirligi a marqué. Notre témoin est dans le bon pour le moment. Encore cinq matches et ce sera bingo. Peut-être... Il rigole mais n'est pas dupe : " Même si on s'intéresse au football, les paris sportifs sont des jeux de hasard. J'ai vu des drames. Je connais des gars qui ont misé leur salaire ou leurs allocations de chômage sur des matches de foot. Tout y est passé et le reste a suivi : gros soucis familiaux, emprunts qu'on ne peut pas rembourser, vols, etc. Il y a des mafias ! Et, oui, c'est bizarre que le football puisse mener à tout. "Il n'y a pas que d'anciennes stars de la D1 comme Gilbert Bodart qui engloutissent leurs avoirs et celui des autres dans des paris sportifs. Un autre habitué du lieu approuve : " J'ai tenu une agence de paris. Quand ce n'est que du plaisir, je n'y vois pas de problèmes. Moi, je repérais ceux qui exagéraient. Il m'est arrivé de bloquer discrètement l'ordinateur pour que certains gros parieurs ne puissent pas engager leur mise. En province, c'est possible mais pas à Bruxelles, par exemple, où l'anonymat cache de très gros joueurs... " Certains passent leur vie à cela. Ils ignorent probablement que 75 à 80 % des business de paris sont contrôlés par les milieux criminels (source Europol) avec des meurtres à la clef. En Afrique du Sud, le parlement a mis en évidence les risques de blanchiment d'argent, le financement du terrorisme, etc. Des loups contrôlent aussi les officines illégales où on peut parier. Il y a quelques mois, un très riche spécialiste des jeux de hasard de Schaerbeek, a disparu avant qu'on retrouve sa voiture en feu puis, plus tard, sa dépouille en Allemagne. C'était un placeur de bingos mais on nous assure qu'il avait entamé son ascension dans le monde des paris sportifs en ligne. Le bon et le moins se côtoient car le gâteau est considérable. Une nouvelle déchire tout à coup l'écran devant nos parieurs en ligne : but en Finlande ! En France, selon une enquête du Monde Diplomatique, ce marché des jeux d'argent et de hasard est estimé à cinq milliards d'euros. Et, comme par hasard, ce secteur a été libéralisé avant le coup d'envoi de la Coupe du Monde. Rien que cet événement a généré un chiffre d'affaires de 83 millions d'euros auprès des 15 opérateurs ayant obtenu une licence. Cette opération de régularisation des agences de paris sportifs (principalement les matches de football) a été soigneusement préparée par les boss des paris. Ainsi, on a remarqué que des sites illicites (la Française de Jeux détenait le monopole) s'activaient pour se faire connaître au regard de tous. C'était le cas de Bet'Clic, sponsor de l'Olympique lyonnais, et société appartenant à Stéphane Courbit, proche de NicolasSarkozy. Si la pègre veut contrôler les paris sportifs et ses juteux revenus, il en va de même du beau monde, semble-t-il. Dans notre local enfumé de province, les ordinateurs signalent un changement de score en Autriche. Bien organisés, aidées par leurs réseaux, leurs lobbyistes, leurs contacts dans le monde de la presse, les sociétés de paris en ligne ont accrédité l'idée selon laquelle la libéralisation de paris en ligne est une obligation européenne. Rien n'est plus faux mais tout le monde le croit. Ainsi, aux Pays-Bas, les sites de jeux sont interdits sur internet. En Angleterre, la promotion des paris en ligne est sévèrement contrôlée : pas de pub entre 5 et 22 h 30 à la télévision et de 17 à 22 h 30 à la radio. Une exception dans ce dernier cas : on peut en parler durant les émissions sportives. Des médias français entendent picorer leur part du festin : on a noté durant la Coupe du Monde que Christian Jeanpierre ( TF1) a régulièrement conseillé aux spectateurs des matches qu'il commentait de surfer sur le site de sa chaîne et de parier. Il suffisait de cliquer sur le lien d'EurosportBet. Des médias sont carré-ment des opérateurs de paris en ligne ( TF1, le Groupe Amaury, etc.) ou ont des accords avec de grands noms du secteur. Ils visent une belle manne publicitaire : au moins 250 millions d'euros par an. Par les temps qui courent, c'est appréciable. Et tant pis si de pauvres bougres y perdent leurs culottes en espérant tirer un profit des tirs au but de Steven Gerrard. Il y a en tout cas des reporters qui indiquent clairement la voie à suivre. Il y a des Christian Jeanpierre en Belgique, des journalistes croupiers. Ils £uvrent notamment sur AB3, qui a déjà eu des soucis avec le CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel). Un spécialiste du secteur nous a affirmé " qu' AB3 paie une partie des droits télé d'un match européen avec les revenus des paris en ligne. " La chaîne veut démentir mais on retiendra quand même qu 'Eric Krol imita Jeanpierre lors du match d'Europa League Hajduk Split-Anderlecht (1-0). Pour son retour en télé, Krol a régulièrement rappelé que le téléspectateur pouvait pronostiquer sur le site internet d' AB3 ! Passe pour un jeu mais pour des paris en ligne ? Secrétaire nationale de l'Association des journalistes professionnels de Belgique, Martine Simonis (AJP) rappelle que c'est formellement interdit par la loi pour les détenteurs du titre de journaliste professionnel. Krol n'a plus de carte de presse mais le Conseil de déontologie journalistique devra ouvrir l'oeil dans les années à venir car les médias seront de plus en plus susceptibles de prendre leur part du gâteau. Du côté d' AB3, le directeur des programmes, Philippe Zrihen, nous a aussi précisé que " la chaîne suivait tout simplement la mode. Tout le monde s'intéresse à cette nouvelle donne dans l'univers de l'interaction. Nous ne gérons d'ailleurs pas le site des paris. Nous laissons cela à des spécialistes et des professionnels de ce métier. Les revenus ne sont pas très importants. " Branché et moderne ? Pas plus que cela ? On se permettra d'en douter. Un petit tour sur le site internet d' AB3 permet de comprendre que la chaîne travaille avec Bingoal. AB3 réalise de bonnes audiences lors de ses matches de football (573.400 téléspectateurs, 32,9 % des parts de marché le 8 avril 2010 pour Standard-Hambourg) et une telle moisson doit forcément avoir un impact au niveau des paris. En France, les bénéfices sont partagés entre les médias et leurs partenaires. Et si ce n'était pas juteux, les groupes de presse ne piocheraient pas dans cette direction avec un tel entrain. Les médias entraînent-ils ainsi des téléspectateurs, auditeurs et lecteurs vers l'addiction aux jeux ? En Belgique, on préfère ne pas communiquer à propos de ce genre de profits. L'été dernier, et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres : Canal+ France s'est mis aux paris (Canal Win) et a demandé à ses consultants ( Aimé Jacquet et Marcel Desailly) d'arrêter leur collaboration avec BetClic. Si Canal+ s'y met, c'est qu'il y a de l'argent, des parts de marché et de la notoriété à gagner. L'UEFA et la FIFA ont leur importance dans ce débat. C'est suite à leur requête que la Ligue professionnelle belge a demandé à Sportspress. be (l'association des journalistes sportifs en Belgique) d'accorder une place en tribune de presse dans chaque stade de D1 et de D2 à la société Sportradar qui fournit ( on line) des données techniques aux sites de paris sportifs en ligne ayant un contrat avec elle. Karel D'Hondt, spécialiste de la lutte anti-fraudes dans les paris en ligne, régulièrement consulté par l'Union belge, a certifié que Sportradar est totalement clean. La Ligue pro a expliqué que Sportradar luttait contre les paris truqués qui ont fait tant de dégâts, surtout en Belgique. Argument massue ? Probablement. La Ligue pro entend se positionner avant que le législateur siffle la fin de la récréation. La Ligue pro a quand même une certaine expérience en la matière. Un de ses clubs, Saint-Trond, est présidé par un ancien actionnaire de société de paris sportifs : Roland Duchâtelet. Et la Ligue pro est désormais dirigée par l'ancien manager des Canaris : Ludwig Sneyers. Il y a là un précieux savoir-faire... On suppose que Sportradar a dû ouvrir son portefeuille à la Ligue pro ou que cela a permis au football belge de plaire à l'UEFA et à la FIFA. Finalement, la place attribuée à Sportradar a été ajoutée au quota de places dans les tribunes de presse qui reviennent à chaque club (trois en tout : 2 pour leur site internet + 1 pour le nouveau venu). Cette proximité géographique entre l'industrie des jeux en ligne et les médias est inquiétante même si on ne constate aucun contact entre Sportradar et les journalistes présents aux matches. Pour certains médias, les pages consacrées aux pronostics constituent tout simplement de l'information. Et c'est vrai que les amateurs de paris en ligne lisent attentivement la presse sportive. Chez eux, devant leur écran, ou dans une officine. Ce business atteint des proportions incroyables en Espagne et en Angleterre. En 2006, Bwin, société autrichienne de paris sportifs, s'est imposée sur le maillot du Real Madrid pour la coquette somme de 15 millions d'euros par saison. Elle a également versé 10 millions par an de 2006 à 2010 à l'AC Milan. Si Bwin a investi cette fortune, c'est que cela rapporte. C'est en tout cas un montant qui fait rêver les clubs belges. Pour le moment, on remarque tout au plus quelques panneaux comme ceux de Bingoal à Anderlecht. La Loterie Nationale trône désormais sur le maillot du Standard et envisagerait de lancer des paris de football en ligne. Le Standard n'est pas le Real et la Loterie Nationale ne peut pas être aussi généreuse que Bwin mais il y a plus de beurre dans les épinards liégeois. Encore une preuve donc de l'importance de cette activité. Internet a donné une toute autre dimension aux paris sportifs. On n'en est plus à sa grille Prior ou Littlewoods. Il y aurait 145.000 joueurs et parieurs belges (43 % ont entre 18 et 34 ans). Ensemble, ils dépensent 100 millions d'euros par an. La profusion des sites de paris sportifs en prouve l'importance. La confusion a longtemps été totale. Ainsi, avant un jugement du 7 mai 1999 à Gand, toute publicité des établissements proposant des jeux en ligne était interdite. La justice considéra alors que les sites internet n'étaient pas des établissements. Ils n'ont plus été poursuivis et le Club Bruges a pu flirter avec Unibet, Anderlecht avec Bingoal, etc. Il fallait de toute évidence remettre de l'ordre dans la fourmilière des jeux en ligne organisée par le secteur privé. Une loi, souhaitée et applaudie par des sites comme Bingoal et Ladbrokes (entre autres), a été votée en 2009. Elle devrait être d'application en janvier 2011 signale-t-on à la Commission des jeux de hasard (ministère de la Justice). Comme le gouvernement est en affaires courantes, il ne peut signer une bonne quarantaine d'arrêtés d'exécution qui doivent être examinés par le Conseil d'Etat. Il y aura donc du retard à l'allumage. Mais Lieven Impens (Bingoal) et Alain Dhooghe (Ladbrokes et président de l'Union des agences de paris) attendent cette législation avec impatience. Il y a trop de sites illégaux de paris en ligne basés à Malte, Gibraltar, etc. Un Web sécurisé permettra de protéger les parieurs. Bien suivis, ils devront s'inscrire avant d'accéder à leur site préféré, donner leurs coordonnées, leur âge, fixer un plafond de pertes maximum. De telles mesures auraient permis de protéger les Bodart contre leur addiction aux paris. Il ne sera, par exemple, plus possible de miser sur plusieurs sites en même temps. Bingoal est aussi favorable à l'idée de ne plus parier durant les matches. La mise est engagée avant le coup d'envoi... Seuls les opérateurs basés en Belgique recevront le feu vert de la Commission des jeux de hasard. Les sociétés étrangères n'auront qu'une solution : trouver des accords avec des firmes belges. Les sites belges bien en place ne sont pas du tout opposés à un return vers le monde du sport plus important que l'achat de panneaux publicitaires. Pour le moment, elles paient une taxe de 11 % sur la marge brute - mises moins les gains payés - pour les jeux et paris en ligne (virtuels) et 32 % sur les paris réels (en agence, courses hippiques, etc.). Le secteur économique des jeux et paris sportifs donne du travail à 750 personnes. Dans notre agence de province, nos camarades d'un soir froissent leur billet de paris. Certains ont perdu trois euros, d'autres un peu plus. Ce n'est pas grave, ils reviendront demain, persuadés que la chance leur sourira bien un jour. PAR PIERRE BILIC - PHOTOS: REPORTERS" J'ai consulté un psy qui m'a dit : - Monsieur, il faut arrêter. Je l'ai planté après un quart d'heure. "" En quelques années, j'ai perdu une maison... " Le patron de Bet'Clic, sponsor de l'OL, est un proche de Nicolas Sarkozy.