Notre dernière interview date de juin dernier en plein coeur de Moscou et d'une Coupe du monde qui va hisser la Belgique au sommet de la planète foot. Autant dire que le vice-président de la commission technique en charge des Diables Rouges affiche en cette fin d'après-midi un sourire de circonstance.

Cinq mois plus tard, le décor est bien différent. Les journées s'assombrissent, à l'image d'un football belge qui a vécu un véritable séisme le 10 octobre 2018. 40 jours plus tard, Mehdi Bayat nous reçoit longuement dans ses bureaux zébrés du Sporting de Charleroi. Il raconte.

Quand vous quittez votre bureau le soir et reprenez la route pour rejoindre votre domicile, vous pensez à quoi en premier lieu ?

MEHDI BAYAT : ...C'est une période très compliquée. Faudrait être perché pour dire le contraire. Je suis triste de tout ce qui se passe. Mais en même temps, j'essaie de positiver, et faire face à la situation. On a tous une responsabilité à assumer.

Comment fait-on la part des choses quand on a un frère en prison ?

BAYAT : Je vis à titre familial une situation désastreuse. Seules les familles de personnes qui sont passées par ce type de situation peuvent comprendre. Malheureusement, je dois apprendre à composer car j'occupe des responsabilités. Je suis le patron d'une société et 120 à 130 personnes sont sous la coupe du Sporting de Charleroi. Je souffre, j'ai mal, mais j'ai la chance d'être extrêmement bien entouré.

" On a oublié la présomption d'innocence "

Que vous évoque ce 10 octobre ?

BAYAT : Ce jour est à marquer d'une pierre noire dans l'histoire du foot belge mais ce n'est pas l'affaire Mogi Bayat. Je suis son frère, je subis de plein fouet ce moment, mais je reste un dirigeant de club qui a complètement été stupéfait par ce qu'il s'est passé, de l'inculpation d'une vingtaine de personnes et de ce qu'il s'en est suivi. Tu ne peux pas être un dirigeant passionné et responsable et ne pas souffrir de cette situation. Et ce n'est pas parce que Charleroi n'a pas été perquisitionné que l'on ne doit pas être concerné. J'ai toujours prôné un discours d'unité, d'où d'ailleurs ce surnom de " démineur ". J'ai essayé tant bien que mal d'aider le foot belge, de solutionner des problèmes entre clubs néerlandophones, moi le petit Carolo de service. Et je considère que le football belge est une grande famille qu'on est en train d'abîmer.

Un agent comme Mogi aux Etats-Unis aurait été vu comme un Jerry Maguire au plus haut de sa forme. " Mehdi Bayat

Un football belge qui s'est lui-même tiré une balle dans le pied.

BAYAT : La loi est ce qu'elle est mais on a oublié une chose très importante dans ce dossier : la présomption d'innocence. Et on a manqué d'unité et de force en donnant le sentiment que tout le monde était coupable.

Vous aviez fait le constat que pas mal de choses n'allaient pas dans le milieu du foot belge ?

BAYAT : Jusqu'à preuve du contraire, je ne vois pas encore de manière très claire, sauf en ce qui concerne le match-fixing et la corruption, d'éléments probants qui permettent de nous dire ce qui va et ce qui ne va pas. Il y a eu une approche populiste de la presse concernant un paramètre, qui dans nos sociétés européennes a énormément de poids et qui dans la société américaine n'en a pas : l'argent. Ce footgate est devenu le procès de l'argent.

" Pourquoi Mogi est-il toujours en détention ? "

Vous avez réussi à retourner au travail le lendemain de l'arrestation de votre frère ?

BAYAT : Je n'ai pas eu le choix. Et en même temps, j'essaie d'être le plus présent pour ma famille et lui montrer mon soutien presque tous les jours au parloir.

Vous voyez votre frère décrépir en prison ?

BAYAT : Ce qui est clair, c'est qu'il le vit très très mal. L'emprisonnement, c'est le sort qui est réservé à des criminels ou à des personnes qui peuvent nuire à la société. Et le plus dur dans la détention préventive, c'est que vous ne savez pas quand vous allez sortir, vous n'avez pas de date. Je ne suis pas l'avocat de mon frère, mais il faut revenir en arrière et se rappeler de ce qu'il s'est passé depuis la date du 10 octobre. Le parquet a fait un communiqué en mélangeant tous les dossiers.

Ce qui a installé le doute chez tout le monde. Mogi Bayat n'a jamais été impliqué dans un dossier de corruption ou de match-fixing. Qu'est-ce qu'il reste : un dossier blanchiment et fraude fiscale. Et la question qui m'est posée par tout le monde : pourquoi est-il toujours en détention alors qu'il n'est impliqué que dans ces dossiers ? Je n'en ai malheureusement pas la réponse. Je trouve bizarre que la presse me pose la question mais qu'elle ne la pose pas aux autorités judiciaires. On se dit que ce dossier n'est pas " normal ".

" J'ai appris à vivre en situation de crise "

Quand la commission des arbitres suspend dès le lendemain des inculpations, Bart Vertenten et Sébastien Delferière, vous vous dites que ce type de décision a été pris à la hâte ?

BAYAT : S'il y a bien une chose que j'ai apprise, c'est vivre en situation de crise. Car à l'époque de mon oncle à Charleroi, j'ai vécu des situations ubuesques. Surtout sur la fin où je devais répondre aux gens par rapport aux coups bas qui venaient de l'Avenue Louise où était basé mon oncle. Et j'ai compris une chose : il ne faut jamais agir dans la précipitation. J'ai le sentiment que, dès ce 10 octobre, tout le monde a voulu se justifier un peu trop vite. Quand tu agis de cette manière-là, tu donnes le sentiment d'une culpabilité générale. Et je le répète : tout ne va pas si mal, notamment grâce à la mise en place de cette commission des licences dont les critères sont bien plus stricts que dans de nombreux pays européens. À l'époque de l'affaire Ye, les clubs étaient aux abois et donc achetables. À l'image d'une femme qui pour se payer sa dose n'a d'autres solutions que de vendre son corps. On a fait en sorte de combattre cette situation.

Quelle sera la sanction si les soupçons de corruption de Malines sont avérés ?

BAYAT : S'il est avéré que des clubs sont impliqués dans de la corruption de match, ils doivent être radiés. Le règlement est très clair là-dessus. Si, en Italie, ils ont réussi à faire tomber le plus grand club du pays, je ne vois pas pourquoi en Belgique, on ne pourrait pas mettre en place une punition à la hauteur du préjudice.

Vous n'avez jamais été confronté à un trucage de match ?

BAYAT : Non, jamais. Au moment de l'affaire Ye, je n'occupais pas les mêmes fonctions qu'aujourd'hui mais j'avais une relation très forte avec plusieurs joueurs comme Cyril Théréau ou Majid Oulmers, et je pense que s'il s'était passé quelque chose, j'aurais été mis au courant. À travers mon expérience, j'ai eu la chance de côtoyer des joueurs, des entraîneurs, qui se confiaient à moi. Le sentiment de se sentir floué par l'arbitrage m'est arrivé à plusieurs reprises évidemment mais c'est inhérent au foot et ce sentiment perdurera. Combien de fois n'a-t-on as entendu que les clubs flamands allaient s'arranger entre eux en fin de saison. Même chose du côté wallon (à la différence qu'il n'y en a pas tant que ça). Mais moi en 16 ans, à Charleroi, je n'ai jamais été confronté à cela.

J'ai voulu me détacher de ma famille, j'ai voulu être mon propre patron. " Mehdi Bayat

" Non, les agents n'ont pas pourri le foot "

Vous n'avez pas le sentiment d'être responsable de la crise actuelle, d'avoir laissé trop de place aux agents ?

BAYAT : Depuis l'arrêt Bosman, on vit dans un secteur qui est un marché, d'achat et de vente de joueurs. De la même manière qu'il existe des agents immobiliers, il y a des agents qui servent de lien entre le joueur et le club. Ne tournons pas autour des mots, on ne fait pas de la traite d'êtres humains mais quand Charleroi achète un joueur, celui-ci est comptabilisé dans le bilan du club, il a une valeur, de la même manière que si Charleroi avait été acheter un bureau ou un immeuble.

Les agents n'ont donc pas pourri le foot ?

BAYAT : Ça ne serait pas correct de dire ça. Un agent n'est évidemment pas là pour faire du match-fixing, c'est un intermédiaire entre deux entités qui veulent acheter un joueur. Pourquoi existe-t-il autant d'agences immobilières ? Car probablement elles savent mieux vendre un bien qu'un individu seul. Dans la complexité du monde dans lequel on vit, je n'ai aucun problème à ce qu'un agent qui fait bien son travail, soit bien rétribué.

Si demain votre agence immobilière vous propose de vendre votre appartement à 100.000 euros avec une commission de 3 %, mais qu'une autre vous propose de le vendre à 120.000 euros avec une commission de 10 %, vous signez tout de suite avec cette dernière car ça vous fait 108.000 dans la poche au lieu de 97.000.

" J'ai grandi à bonne école "

Quand Damien Marcq raconte que Mogi Bayat décidait de tout à Charleroi, c'est du pur fantasme ?

BAYAT : Quand vous lui reposez la question, il vous répond que cette phrase est sortie du contexte. Il voulait dire qu'à une époque, Mogi Bayat avait beaucoup à dire car il avait Marcq, Pollet, Tainmont, et une ribambelle de joueurs. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Et à l'époque, ces joueurs se sentaient peut-être plus importants car le frère de leur agent était le patron du club.

Par contre, vous devez continuellement gérer les tensions entre Felice Mazzù et votre frère.

BAYAT : Il n'y a pas de tension entre Felice et Mogi. J'ai d'ailleurs demandé qu'il n'y ait aucune relation entre les deux, de même qu'entre mon père et le coach, car je ne veux pas que Felice se dise que ce que ma famille pense découle de ce que je pense (il enchaîne). Vous êtes occupé à faire un cinéma parce que c'est mon frère ! Mais vous savez très bien que les joueurs qui ont de la valeur, qu'il peut vendre pour des millions, ils ne sont pas à Charleroi, mais à Genk, à Gand, à Anderlecht. Vous avez un esprit tordu. Vous imaginez une cinquième colonne.

© BELGAIMAGE

Pourquoi n'aurait-il pas le droit de critiquer Felice Mazzù quand il est en tribune comme un simple supporter, car il est resté supporter de Charleroi. Moi par contre, je n'en ai pas le droit. Ça je l'ai appris d'Abbas Bayat qui ne se gênait pas pour défoncer ses entraîneurs en tribune. J'ai grandi à bonne école. Il faut apprendre à fermer sa gueule, ce que tu penses, tu le gardes pour toi.

" Mogi est victime de sa grande gueule "

Mogi Bayat a souvent donné l'impression d'avoir les clefs de Charleroi en annonçant, par exemple, un transfert avant la communication officielle du club.

BAYAT : Mogi a fait ça dans toute la Belgique. À Anderlecht, Gand, Courtrai, Charleroi, Zulte Waregem, etc. Et j'étais le premier à lui dire que ça m'énervait. Je lui répétais : mais pourquoi tu fous en l'air la communication des clubs ?

Et quelle était sa réponse ?

BAYAT : C'était probablement une stratégie marketing afin de montrer qu'il était le numéro un en Belgique. Et un joueur a sûrement plus envie de travailler avec quelqu'un comme ça qu'avec un agent qui depuis 2-3 ans te trimballe sans résultat. C'est une des raisons qui expliquent qu'aujourd'hui, il est victime de sa grande gueule.

Il est même impopulaire auprès de vos propres supporters.

BAYAT : C'est normal qu'il soit autant impopulaire. C'est le fossoyeur du football pour les supporters. L'agent, que ce soit Mogi ou un autre, c'est le mec qui vend des joueurs, qui fait en sorte de faire de l'argent sur le dos des joueurs et du club. " Le pognon tue le blason ". Et un agent est quelqu'un qui ne pense qu'à l'argent. C'est en tout cas comme ça que c'est présenté aux yeux du grand public. Et c'est pourquoi certains préfèrent faire leur deal en restant en retrait. D'autres, comme Mogi, n'hésitent pas à se mettre en avant. À l'américaine ! Un agent comme Mogi aux États-Unis aurait été vu comme un Jerry Maguire au plus haut de sa forme. Aujourd'hui, on est occupé à faire un procès d'intention uniquement sur l'argent et ça je ne l'accepte pas. Si un agent essaie de truquer, de falsifier, de faire des choses malhonnêtes...

Le football belge a manqué d'unité en donnant le sentiment que tout le monde était coupable. " Mehdi Bayat

" Mon frère reste mon frère "

De blanchir de l'argent...

BAYAT : J'ai du mal à comprendre comment un agent va blanchir de l'argent car on sait d'où vient cet argent puisqu'il est payé par les clubs et par les joueurs dans certains cas. Le seul moment où il peut y avoir un problème, c'est s'il touche de l'argent en noir. Mais dans le système dans lequel on évolue, ça me semble très compliqué. On est tellement contrôlé, je ne vois pas comment on pourrait sortir du noir.

Vos proches vous définissent comme quelqu'un de très ambitieux, qui tente de se détacher au fil du temps de l'image néfaste de votre frère.

BAYAT : Mon frère reste mon frère, mon grand-frère même (pour lui faire plaisir). Le premier qui m'a dissuadé de reprendre Charleroi, c'est mon frère, tellement la situation était catastrophique. Aujourd'hui, je suis fier : c'est exceptionnel ce que l'on a réussi. Et j'ai contredit tout le monde, mes proches, ma femme, mon frère. J'ai voulu me détacher de cette famille, j'ai voulu être mon propre patron.

Vous êtes scandalisé par la sortie de votre oncle, Abbas Bayat, dans le Soir ( "J'ai constaté depuis longtemps que Mogi perdait les pédales ") ?

BAYAT : Évidemment. Et je n'en suis pas le seul. Quand quelqu'un est à terre, ce n'est pas très élégant de faire ce type de déclaration.

Marc Coucke et Pierre François, qui sont empêtrés dans ce milieu depuis des années, affirment aujourd'hui qu'il faut réguler de façon stricte le système. Vous les suivez ?

BAYAT : Aujourd'hui, on a tendance à dire : il faut tout chambouler. Moi je pense qu'il faut d'abord réfléchir, faire un vrai état des lieux.

" J'entends beaucoup de bruits "

Marc Coucke et Pierre François ont donc été trop vite en besogne.

BAYAT : C'est normal car il fallait communiquer. Et je ne suis pas là pour désavouer mon président ou le CEO de la Ligue. Dans ce genre de situation, on doit être unis et forts. Et regarder comment le football mondial fonctionne. On ne peut pas décider tout seul dans notre coin de ce qui doit changer.

Certes, il faut réfléchir à comment apporter plus de transparence, non pas aux yeux du public, qui ne doit pas être mis au courant du montant de la commission de l'agent, mais bien au niveau de la commission des licences, ou à la Fédération afin d'éviter les abus. Et travailler main dans la main avec le monde politique.

Existe-t-il une dimension politique derrière cette affaire ?

BAYAT : Je ne sais pas mais j'entends beaucoup de bruits, beaucoup de choses, qui me font peur et qui sont inquiétants. Mais à un moment donné, la raison me rattrape et me dit de croire dans la justice. Et si des gens ont fauté, ils seront punis pour ce qu'ils ont fait et ils devront s'en accommoder, y compris mon frère.

© BELGAIMAGE

Les connexions Herman Van Holsbeeck-Pierre François

Les Football Leaks ont mis en lumière le rôle trouble de Pierre François lors de l'attribution de la licence du club de Mouscron, détenu par les agents Pini Zahavi et Fali Ramadani. Quelle est votre réaction par rapport à cette affaire ?

MEHDI BAYAT : Pierre François nous a donné une explication très cohérente sur ce sujet. Aurait-il dû faire semblant de ne pas être au courant d'une situation que tout le monde connaissait ? Pierre François a fait en sorte, par sa propre initiative, que l'obtention de la licence soit renforcée pour éviter ce genre de situation. Grâce à son intervention, le fait qu'un agent détienne un club n'est plus possible... Jusqu'à ce qu'il trouve une façon de contourner le règlement...

Vous et votre frère aviez la volonté de placer Herman Van Holsbeeck à la tête de la Pro League ?

BAYAT : C'est un mensonge. On a discuté à un moment donné de l'éventualité de placer quelqu'un à la Fédération. Car j'ai beaucoup de respect pour Herman. C'est un ami, comme il l'est pour Mogi. Et c'est quelqu'un de très compétent. On peut dire ce que l'on veut mais c'est le manager général le plus titré de ces 20 dernières années. Ce sont les faits.

Mais qui avait fini par léguer sa politique sportive entre les mains d'un agent.

BAYAT : Quel est le problème s'il a été 8 fois champion en 15 saisons ? Peut-être qu'il a fait les bons choix.

Vous auriez pu reprendre son rôle à Anderlecht ?

BAYAT : Anderlecht m'avait proposé de devenir manager général à la place d'Herman Van Holsbeeck. Mais j'ai un ancrage bien trop fort à Charleroi pour partir du jour au lendemain. Charleroi, c'est ma ville, c'est mon club.

Notre dernière interview date de juin dernier en plein coeur de Moscou et d'une Coupe du monde qui va hisser la Belgique au sommet de la planète foot. Autant dire que le vice-président de la commission technique en charge des Diables Rouges affiche en cette fin d'après-midi un sourire de circonstance. Cinq mois plus tard, le décor est bien différent. Les journées s'assombrissent, à l'image d'un football belge qui a vécu un véritable séisme le 10 octobre 2018. 40 jours plus tard, Mehdi Bayat nous reçoit longuement dans ses bureaux zébrés du Sporting de Charleroi. Il raconte. Quand vous quittez votre bureau le soir et reprenez la route pour rejoindre votre domicile, vous pensez à quoi en premier lieu ? MEHDI BAYAT : ...C'est une période très compliquée. Faudrait être perché pour dire le contraire. Je suis triste de tout ce qui se passe. Mais en même temps, j'essaie de positiver, et faire face à la situation. On a tous une responsabilité à assumer. Comment fait-on la part des choses quand on a un frère en prison ? BAYAT : Je vis à titre familial une situation désastreuse. Seules les familles de personnes qui sont passées par ce type de situation peuvent comprendre. Malheureusement, je dois apprendre à composer car j'occupe des responsabilités. Je suis le patron d'une société et 120 à 130 personnes sont sous la coupe du Sporting de Charleroi. Je souffre, j'ai mal, mais j'ai la chance d'être extrêmement bien entouré. Que vous évoque ce 10 octobre ? BAYAT : Ce jour est à marquer d'une pierre noire dans l'histoire du foot belge mais ce n'est pas l'affaire Mogi Bayat. Je suis son frère, je subis de plein fouet ce moment, mais je reste un dirigeant de club qui a complètement été stupéfait par ce qu'il s'est passé, de l'inculpation d'une vingtaine de personnes et de ce qu'il s'en est suivi. Tu ne peux pas être un dirigeant passionné et responsable et ne pas souffrir de cette situation. Et ce n'est pas parce que Charleroi n'a pas été perquisitionné que l'on ne doit pas être concerné. J'ai toujours prôné un discours d'unité, d'où d'ailleurs ce surnom de " démineur ". J'ai essayé tant bien que mal d'aider le foot belge, de solutionner des problèmes entre clubs néerlandophones, moi le petit Carolo de service. Et je considère que le football belge est une grande famille qu'on est en train d'abîmer. Un football belge qui s'est lui-même tiré une balle dans le pied. BAYAT : La loi est ce qu'elle est mais on a oublié une chose très importante dans ce dossier : la présomption d'innocence. Et on a manqué d'unité et de force en donnant le sentiment que tout le monde était coupable. Vous aviez fait le constat que pas mal de choses n'allaient pas dans le milieu du foot belge ? BAYAT : Jusqu'à preuve du contraire, je ne vois pas encore de manière très claire, sauf en ce qui concerne le match-fixing et la corruption, d'éléments probants qui permettent de nous dire ce qui va et ce qui ne va pas. Il y a eu une approche populiste de la presse concernant un paramètre, qui dans nos sociétés européennes a énormément de poids et qui dans la société américaine n'en a pas : l'argent. Ce footgate est devenu le procès de l'argent. Vous avez réussi à retourner au travail le lendemain de l'arrestation de votre frère ? BAYAT : Je n'ai pas eu le choix. Et en même temps, j'essaie d'être le plus présent pour ma famille et lui montrer mon soutien presque tous les jours au parloir. Vous voyez votre frère décrépir en prison ? BAYAT : Ce qui est clair, c'est qu'il le vit très très mal. L'emprisonnement, c'est le sort qui est réservé à des criminels ou à des personnes qui peuvent nuire à la société. Et le plus dur dans la détention préventive, c'est que vous ne savez pas quand vous allez sortir, vous n'avez pas de date. Je ne suis pas l'avocat de mon frère, mais il faut revenir en arrière et se rappeler de ce qu'il s'est passé depuis la date du 10 octobre. Le parquet a fait un communiqué en mélangeant tous les dossiers. Ce qui a installé le doute chez tout le monde. Mogi Bayat n'a jamais été impliqué dans un dossier de corruption ou de match-fixing. Qu'est-ce qu'il reste : un dossier blanchiment et fraude fiscale. Et la question qui m'est posée par tout le monde : pourquoi est-il toujours en détention alors qu'il n'est impliqué que dans ces dossiers ? Je n'en ai malheureusement pas la réponse. Je trouve bizarre que la presse me pose la question mais qu'elle ne la pose pas aux autorités judiciaires. On se dit que ce dossier n'est pas " normal ". Quand la commission des arbitres suspend dès le lendemain des inculpations, Bart Vertenten et Sébastien Delferière, vous vous dites que ce type de décision a été pris à la hâte ? BAYAT : S'il y a bien une chose que j'ai apprise, c'est vivre en situation de crise. Car à l'époque de mon oncle à Charleroi, j'ai vécu des situations ubuesques. Surtout sur la fin où je devais répondre aux gens par rapport aux coups bas qui venaient de l'Avenue Louise où était basé mon oncle. Et j'ai compris une chose : il ne faut jamais agir dans la précipitation. J'ai le sentiment que, dès ce 10 octobre, tout le monde a voulu se justifier un peu trop vite. Quand tu agis de cette manière-là, tu donnes le sentiment d'une culpabilité générale. Et je le répète : tout ne va pas si mal, notamment grâce à la mise en place de cette commission des licences dont les critères sont bien plus stricts que dans de nombreux pays européens. À l'époque de l'affaire Ye, les clubs étaient aux abois et donc achetables. À l'image d'une femme qui pour se payer sa dose n'a d'autres solutions que de vendre son corps. On a fait en sorte de combattre cette situation. Quelle sera la sanction si les soupçons de corruption de Malines sont avérés ? BAYAT : S'il est avéré que des clubs sont impliqués dans de la corruption de match, ils doivent être radiés. Le règlement est très clair là-dessus. Si, en Italie, ils ont réussi à faire tomber le plus grand club du pays, je ne vois pas pourquoi en Belgique, on ne pourrait pas mettre en place une punition à la hauteur du préjudice. Vous n'avez jamais été confronté à un trucage de match ? BAYAT : Non, jamais. Au moment de l'affaire Ye, je n'occupais pas les mêmes fonctions qu'aujourd'hui mais j'avais une relation très forte avec plusieurs joueurs comme Cyril Théréau ou Majid Oulmers, et je pense que s'il s'était passé quelque chose, j'aurais été mis au courant. À travers mon expérience, j'ai eu la chance de côtoyer des joueurs, des entraîneurs, qui se confiaient à moi. Le sentiment de se sentir floué par l'arbitrage m'est arrivé à plusieurs reprises évidemment mais c'est inhérent au foot et ce sentiment perdurera. Combien de fois n'a-t-on as entendu que les clubs flamands allaient s'arranger entre eux en fin de saison. Même chose du côté wallon (à la différence qu'il n'y en a pas tant que ça). Mais moi en 16 ans, à Charleroi, je n'ai jamais été confronté à cela. Vous n'avez pas le sentiment d'être responsable de la crise actuelle, d'avoir laissé trop de place aux agents ? BAYAT : Depuis l'arrêt Bosman, on vit dans un secteur qui est un marché, d'achat et de vente de joueurs. De la même manière qu'il existe des agents immobiliers, il y a des agents qui servent de lien entre le joueur et le club. Ne tournons pas autour des mots, on ne fait pas de la traite d'êtres humains mais quand Charleroi achète un joueur, celui-ci est comptabilisé dans le bilan du club, il a une valeur, de la même manière que si Charleroi avait été acheter un bureau ou un immeuble. Les agents n'ont donc pas pourri le foot ? BAYAT : Ça ne serait pas correct de dire ça. Un agent n'est évidemment pas là pour faire du match-fixing, c'est un intermédiaire entre deux entités qui veulent acheter un joueur. Pourquoi existe-t-il autant d'agences immobilières ? Car probablement elles savent mieux vendre un bien qu'un individu seul. Dans la complexité du monde dans lequel on vit, je n'ai aucun problème à ce qu'un agent qui fait bien son travail, soit bien rétribué. Si demain votre agence immobilière vous propose de vendre votre appartement à 100.000 euros avec une commission de 3 %, mais qu'une autre vous propose de le vendre à 120.000 euros avec une commission de 10 %, vous signez tout de suite avec cette dernière car ça vous fait 108.000 dans la poche au lieu de 97.000. Quand Damien Marcq raconte que Mogi Bayat décidait de tout à Charleroi, c'est du pur fantasme ? BAYAT : Quand vous lui reposez la question, il vous répond que cette phrase est sortie du contexte. Il voulait dire qu'à une époque, Mogi Bayat avait beaucoup à dire car il avait Marcq, Pollet, Tainmont, et une ribambelle de joueurs. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Et à l'époque, ces joueurs se sentaient peut-être plus importants car le frère de leur agent était le patron du club. Par contre, vous devez continuellement gérer les tensions entre Felice Mazzù et votre frère. BAYAT : Il n'y a pas de tension entre Felice et Mogi. J'ai d'ailleurs demandé qu'il n'y ait aucune relation entre les deux, de même qu'entre mon père et le coach, car je ne veux pas que Felice se dise que ce que ma famille pense découle de ce que je pense (il enchaîne). Vous êtes occupé à faire un cinéma parce que c'est mon frère ! Mais vous savez très bien que les joueurs qui ont de la valeur, qu'il peut vendre pour des millions, ils ne sont pas à Charleroi, mais à Genk, à Gand, à Anderlecht. Vous avez un esprit tordu. Vous imaginez une cinquième colonne. Pourquoi n'aurait-il pas le droit de critiquer Felice Mazzù quand il est en tribune comme un simple supporter, car il est resté supporter de Charleroi. Moi par contre, je n'en ai pas le droit. Ça je l'ai appris d'Abbas Bayat qui ne se gênait pas pour défoncer ses entraîneurs en tribune. J'ai grandi à bonne école. Il faut apprendre à fermer sa gueule, ce que tu penses, tu le gardes pour toi. Mogi Bayat a souvent donné l'impression d'avoir les clefs de Charleroi en annonçant, par exemple, un transfert avant la communication officielle du club. BAYAT : Mogi a fait ça dans toute la Belgique. À Anderlecht, Gand, Courtrai, Charleroi, Zulte Waregem, etc. Et j'étais le premier à lui dire que ça m'énervait. Je lui répétais : mais pourquoi tu fous en l'air la communication des clubs ? Et quelle était sa réponse ? BAYAT : C'était probablement une stratégie marketing afin de montrer qu'il était le numéro un en Belgique. Et un joueur a sûrement plus envie de travailler avec quelqu'un comme ça qu'avec un agent qui depuis 2-3 ans te trimballe sans résultat. C'est une des raisons qui expliquent qu'aujourd'hui, il est victime de sa grande gueule. Il est même impopulaire auprès de vos propres supporters. BAYAT : C'est normal qu'il soit autant impopulaire. C'est le fossoyeur du football pour les supporters. L'agent, que ce soit Mogi ou un autre, c'est le mec qui vend des joueurs, qui fait en sorte de faire de l'argent sur le dos des joueurs et du club. " Le pognon tue le blason ". Et un agent est quelqu'un qui ne pense qu'à l'argent. C'est en tout cas comme ça que c'est présenté aux yeux du grand public. Et c'est pourquoi certains préfèrent faire leur deal en restant en retrait. D'autres, comme Mogi, n'hésitent pas à se mettre en avant. À l'américaine ! Un agent comme Mogi aux États-Unis aurait été vu comme un Jerry Maguire au plus haut de sa forme. Aujourd'hui, on est occupé à faire un procès d'intention uniquement sur l'argent et ça je ne l'accepte pas. Si un agent essaie de truquer, de falsifier, de faire des choses malhonnêtes... De blanchir de l'argent... BAYAT : J'ai du mal à comprendre comment un agent va blanchir de l'argent car on sait d'où vient cet argent puisqu'il est payé par les clubs et par les joueurs dans certains cas. Le seul moment où il peut y avoir un problème, c'est s'il touche de l'argent en noir. Mais dans le système dans lequel on évolue, ça me semble très compliqué. On est tellement contrôlé, je ne vois pas comment on pourrait sortir du noir. Vos proches vous définissent comme quelqu'un de très ambitieux, qui tente de se détacher au fil du temps de l'image néfaste de votre frère. BAYAT : Mon frère reste mon frère, mon grand-frère même (pour lui faire plaisir). Le premier qui m'a dissuadé de reprendre Charleroi, c'est mon frère, tellement la situation était catastrophique. Aujourd'hui, je suis fier : c'est exceptionnel ce que l'on a réussi. Et j'ai contredit tout le monde, mes proches, ma femme, mon frère. J'ai voulu me détacher de cette famille, j'ai voulu être mon propre patron. Vous êtes scandalisé par la sortie de votre oncle, Abbas Bayat, dans le Soir ( "J'ai constaté depuis longtemps que Mogi perdait les pédales ") ? BAYAT : Évidemment. Et je n'en suis pas le seul. Quand quelqu'un est à terre, ce n'est pas très élégant de faire ce type de déclaration. Marc Coucke et Pierre François, qui sont empêtrés dans ce milieu depuis des années, affirment aujourd'hui qu'il faut réguler de façon stricte le système. Vous les suivez ? BAYAT : Aujourd'hui, on a tendance à dire : il faut tout chambouler. Moi je pense qu'il faut d'abord réfléchir, faire un vrai état des lieux. Marc Coucke et Pierre François ont donc été trop vite en besogne. BAYAT : C'est normal car il fallait communiquer. Et je ne suis pas là pour désavouer mon président ou le CEO de la Ligue. Dans ce genre de situation, on doit être unis et forts. Et regarder comment le football mondial fonctionne. On ne peut pas décider tout seul dans notre coin de ce qui doit changer. Certes, il faut réfléchir à comment apporter plus de transparence, non pas aux yeux du public, qui ne doit pas être mis au courant du montant de la commission de l'agent, mais bien au niveau de la commission des licences, ou à la Fédération afin d'éviter les abus. Et travailler main dans la main avec le monde politique. Existe-t-il une dimension politique derrière cette affaire ? BAYAT : Je ne sais pas mais j'entends beaucoup de bruits, beaucoup de choses, qui me font peur et qui sont inquiétants. Mais à un moment donné, la raison me rattrape et me dit de croire dans la justice. Et si des gens ont fauté, ils seront punis pour ce qu'ils ont fait et ils devront s'en accommoder, y compris mon frère.