Nous sommes à la 63e minute d'un match qui, chaque saison, est anecdotique. Charleroi rencontre Courtrai en ce dimanche de mois de mai. Pas spécialement une affiche sexy. Sauf que cette année, elle se déroule pour la deuxième fois, Charleroi ayant décroché quelques semaines plus tôt son accession aux play-offs 1. Le stade est bien garni. Et, à une demi-heure de la fin, le public lève déjà les écharpes et entonne un vibrant " Pays de Charleroi ", l'hymne de toute une région. Pas tant pour célébrer une victoire plantureuse (5-2) que pour remercier ses Zèbres d'avoir atteint les PO1 et de lutter jusqu'au bout pour une place européenne. Qui l'eût cru quelques mois plus tôt. Personne. Retour sur une saison historique.
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Nous sommes à la 63e minute d'un match qui, chaque saison, est anecdotique. Charleroi rencontre Courtrai en ce dimanche de mois de mai. Pas spécialement une affiche sexy. Sauf que cette année, elle se déroule pour la deuxième fois, Charleroi ayant décroché quelques semaines plus tôt son accession aux play-offs 1. Le stade est bien garni. Et, à une demi-heure de la fin, le public lève déjà les écharpes et entonne un vibrant " Pays de Charleroi ", l'hymne de toute une région. Pas tant pour célébrer une victoire plantureuse (5-2) que pour remercier ses Zèbres d'avoir atteint les PO1 et de lutter jusqu'au bout pour une place européenne. Qui l'eût cru quelques mois plus tôt. Personne. Retour sur une saison historique. Malgré un beau galop d'essai en PO2 début 2014, Charleroi se plante en ouverture de saison. Une claque face aux rivaux Standardmen et un bilan d'1 point sur 12. " On s'est fait rouler par le climat général qui nous plaçait favori contre le Standard ", raconte le secrétaire général Pierre-Yves Hendrickx. La saison s'annonce longue et encore une fois tournée vers le maintien. Mehdi Bayat s'en rend compte et opère quelques ajustements à son mercato. " Effectivement, quand son agent me propose Karel Geraerts, je me dis qu'un gars d'expérience comme lui peut nous apporter quelque chose ", relate l'administrateur délégué. A côté de cela, il convoque la presse pour une opération com' au centre national de Tubize. " Vous vous souvenez de ma pièce théâtrale à Tubize ? Il s'agissait d'une manière de dire que je ne me laisserais pas dicter mes choix par la pression populaire et médiatique. "Hendrickx va même plus loin. " C'était l'occasion d'appuyer notre nouvelle politique ". Au lieu de lâcher son staff, la direction s'en rapproche. " On se mouillait encore plus ", dit Hendrickx. Si la direction marque son soutien envers son staff, le vestiaire se remet en question. " Le vestiaire était tendu. Après le 3-0 au Standard alors qu'on sortait d'une belle préparation, on ne savait plus où on était, on ne savait plus ce qu'il fallait faire ", explique Damien Marcq. " Je venais à peine d'arriver mais j'ai trouvé que le groupe prenait conscience de nos difficultés. J'ai vite vu qu'il y avait de la qualité chez les joueurs. Mon boulot a été de leur dire et de les rassurer ", nuance le gardien Nicolas Penneteau. " Mazzu était fou de Lynel Kitambala ", ajoute Bayat. " Il a modifié son système et son équipe pour Lynel mais ça n'a pas pris. " Après le partage contre Waasland-Beveren, le groupe se réunit et se dit les choses " entre adultes ", d'après Marcq. Felice Mazzu met les choses au point et calme les ambitions d'un groupe manquant subitement d'humilité. Il effectue quelques retouches et change de système. C'est directement payant. Charleroi semble lancé, alterne le bon et le moins bon. Pourtant, le mois de novembre va apporter une tempête d'un autre ordre touchant l'entraîneur. " Sans le savoir, je l'avais prévenu lors du limogeage de Luzon en lui disant - Peut-être que Duchâtelet va t'appeler ", se souvient Hendrickx. C'est ce qui se produit en effet. Mazzu est courtisé par le Standard, discute avec les dirigeants liégeois avant de décider de rester à Charleroi. A la grande fureur de ses agents et du Standard. " Il était dans quelque chose qui le dépassait ", continue Hendrickx. " Sa famille était ébranlée ; ses agents tiraient dans tous les sens. Le lundi matin, il était là à m'attendre à 7 h 30 sur le parking et on a parlé durant deux heures. Il a apprécié que je ne le juge pas. Et quand il est sorti de mon bureau, sa décision était prise. " Deux jours plus tard, l'affaire éclate, le soir d'une lourde défaite à Lokeren. Mazzu s'enfonce dans des malentendus, le Standard en remet une couche. " On était tombé dans les bouchons pendant deux heures ", ajoute Hendrickx. " J'avais dû diriger le car à distance avec la police de Lokeren. On était arrivé en retard. Je crois que c'est cela qui explique qu'on ait fait un mauvais match. Pas l'affaire ! " A la sortie des vestiaires, un seul sujet occupe pourtant l'espace : le flirt de Mazzu avec le Standard. " Les médias en ont fait une chasse à l'homme ", lâche Hendrickx. " Cela a été beaucoup trop loin. Evidemment, ce genre de comportement ne touche pas que Charleroi mais c'était la première fois qu'on était confronté à cela. L'émotionnel prenait le pas et certains voulaient se faire justicier. " La défaite à Lokeren passe quasiment inaperçue. " Personne n'en a parlé. Tous les journalistes venaient pour l'affaire Mazzu. Cela nous a permis de travailler dans notre coin et de faire abstraction de cette défaite. On s'est tous mobilisés derrière le coach, on voulait lui montrer que c'était humain et qu'on ne lui en voulait pas ", dit Marcq. " Il y a eu de la transparence de sa part et c'est là que le Charleroi de ces derniers mois a pris forme. " Au lieu de déstabiliser le groupe, cette affaire le soude. " Après mon histoire, le groupe a réalisé 10 matches sans défaites ", lâche Mazzu. " Hasard ou pas ? Coïncidence ? C'est inexplicable mais c'est à partir de là qu'on a commencé à croire au top-6. " " C'était à double tranchant, cette affaire ", reconnaît Marcq. " Soit on relevait la tête et on se montrait solidaire vis-à-vis du coach. Soit le vestiaire éclatait et on finissait en PO3 ". Même la direction ne s'attend pas à pareille chevauchée. " Tout équilibre est fragile ", dit Hendrickx. " Et pourtant, on part vers 10 matches sans défaite. Tout n'est jamais ni trop beau, ni trop mauvais ; c'est une leçon pour l'avenir. " L'équipe marche sur l'eau, engrange des victoires à l'extérieur importantes et épingle Anderlecht à la maison. A chaque match, c'est un récital. " On était euphorique ", relate Marcq. " Il y a la victoire contre Anderlecht, contre le Lierse (6-0). On va gagner à Zulte Waregem. Tout ce qu'on faisait nous réussissait. Rappelez-vous du but de Khalifa Coulibaly dans la lucarne face au Lierse ! Le vestiaire était serein, confiant. Voire peut-être trop confiant comme la reprise l'a prouvé " Alors que les Zèbres passent la trêve à la 4e place, c'est la douche froide à la reprise. Défaite à domicile contre le Cercle, élimination en Coupe face au même adversaire qui, quelques mois plus tard, finira en D2. " Il a fallu quelques jours, quelques semaines pour apprendre à jouer sans Keba ", reconnaît Marcq. " Je remarque que nos reprises sont mauvaises : la Coupe de Belgique a montré que nous n'étions pas invincibles ", ajoute Hendrickx. Charleroi est dans le dur. Mais en faisant le dos rond et en fermant la boutique derrière, le club arrive à remonter la pente. Des matches nuls à Courtrai et à Malines ponctués par des victoires importantes et probantes contre Lokeren et Genk permettent de rêver de nouveau à ces play-offs. " On abordait ces matches face à nos concurrents directs sans complexes ", reconnaît Marcq. " On se disait qu'on pouvait le faire et au final, on le faisait. On a fait preuve de maîtrise mentale. Contre Lokeren, j'avais l'impression que rien ne pouvait nous arriver. Je nous sentais costauds. Au bout de 20 minutes, je me disais qu'on allait gagner ce match sans problème. " Les semaines se succèdent et Charleroi se rapproche du nirvana : une place dans ce top-6. Il ne lui reste plus qu'un devoir à remplir, face à Mouscron qui lutte pour son maintien. Il a également besoin d'une victoire de son grand rival, le Standard, face à Genk. Charleroi mène 2-0, les minutes paraissent longues. Le public se ronge les ongles. " On fait le job. Et les supporters n'étaient plus trop concentrés sur notre match. Ils écoutaient à la radio ce qui se passait au Standard ", explique Marcq. " C'est la première fois dans ma carrière que je vois un match où on se fait des passes derrière à dix minutes de la fin ", dit Penneteau. " A ce moment-là, on n'attend qu'une chose : qu'on siffle la fin ! A la causerie, le coach nous avait servi un scénario dans lequel il nous avait dit qu'on allait gagner, qu'il allait rester 5 minutes et qu'on allait apprendre que le Standard avait battu Genk. Quand il nous a sorti cela, ce n'est pas qu'on n'y croyait pas mais on avait quand même souri. Et puis, bam, ça se réalise. On se regarde tous en se disant - mais, c'est un magicien ! "Le coup de sifflet final est une délivrance pour tout un stade, les joueurs et même les dirigeants qui courent dans tous les sens, sur la pelouse. " Il faut des événements pareils pour résumer une émotion ", sourit Hendrickx. " Ce n'était pas le plus beau match mais c'est ce jour-là que tu pleures et que tu tombes dans les bras de ton directeur. Finalement, on n'est que 6e du championnat mais on s'est tellement investi que tout ressort d'un coup. C'est pour ces moments-là que tu fais ce métier. " Plus crâneur, Mehdi Bayat avoue : " J'avais fait venir mes meilleurs amis des quatre coins du monde et j'avais fêté la victoire... la veille ! Incroyable, non ? J'étais convaincu qu'on allait se qualifier ! " Quelques jours plus tard, c'est en héros que Mehdi Bayat est accueilli à la Coupe du Belgique entre Anderlecht et le Club Bruges. " J'étais une rock star au milieu des supporters des deux camps. Tout le monde me disait - C'est bien ce que vous faites. J'ai l'impression que l'humilité de notre projet est quelque chose dans lequel le peuple se reconnaît. " Pour tout Charleroi, ces play-offs s'apparentent à une découverte. Tout est plus grand, plus clinquant. " C'est euphorisant. Il y a ce petit supplément d'âme pour se donner à fond ", explique Penneteau. " C'était la première fois que je devais préparer un agenda pour les interviews des joueurs ", ajoute Hendrickx. Toute la ville accroche, avec quand même la peur du ridicule qui n'est jamais trop loin. Mais la victoire dès le 2e match contre Gand rassure tout le monde. " C'est cette victoire qui lance nos play-offs ", assure Penneteau. Charleroi n'est pas là pour faire de la figuration. Personne ne sait que les Zèbres viennent de prendre 3 points contre le futur champion mais le scénario avec un but dans les dernières minutes est digne du film des play-offs. La victoire contre le Standard enfoncera le clou. Oui, le club aime cette compétition durant laquelle tous les projecteurs sont braqués sur lui. Un homme se met en exergue. Considéré comme un second couteau, parfois un peu maladroit, Coulibaly force les portes de l'équipe de base et devient avec 5 buts l'un des meilleurs buteurs de ces play-offs. " J'ai beaucoup parlé avec lui pour lui dire de ne rien lâcher, que cela allait venir ", explique Penneteau. " Il a de grandes qualités physiques, il donne beaucoup aux entraînements. J'étais persuadé que cela allait payer. Je suis content qu'il nous tire vers le haut dans les dernières semaines. Au début de saison, il était remplaçant, voire pas dans le noyau. Comme on dit, un groupe, c'est 25 joueurs et tout le monde a sa part de responsabilité dans une bonne saison. " Les play-offs demeurent une fête jusqu'au bout, malgré les deux défaites finales, et l'histoire de la banderole face au Standard. " A la sortie du match, on n'a pas mesuré l'impact qu'auraient ces banderoles ", reconnaît Hendrickx. " Ce qui est paradoxal dans cette histoire, c'est que l'ambiance était très bonne lors de cette rencontre et que même les Liégeois y participaient en chantant durant 90 minutes et, au final, on parle plus de ces banderoles que de notre victoire et de l'ambiance. Là aussi on apprend : tout est amplifié dans les play-offs. " Finalement, les Zèbres échouent à la 5e place et doivent disputer un barrage contre Malines, vainqueur des PO2. " Après le match au Standard, il y avait de la déception ", explique Sébastien Dewaest. " Mais dès notre retour au stade, nous l'avons évacuée en nous réunissant tous dans la salle des joueurs. L'entraîneur nous a parlé de l'histoire du club, nous a dit qu'une semaine de plus dans une carrière, ça ne changeait rien et on nous a rassurés sur notre planning en disant que la reprise des entraînements ne serait pas modifiée. Nous nous sommes alors tous mis d'accord pour donner le maximum. " La défaite du match aller n'atteint pas le moral des troupes. " Nous savions tous que nous n'avions pas été bons en première mi-temps. Malgré cela, nous avions marqué le but nécessaire. Il nous suffisait de jouer à notre niveau à domicile. " 90 minutes plus tard, le Sporting célébrait ses retrouvailles avec l'Europe. 2-0 et une explosion de joie de tout un stade, de toute une ville. Le staff se congratule, les joueurs aussi. Mazzu enlace ses joueurs un à un en commençant par Cédric Fauré, qui n'a pas beaucoup joué durant les play-offs et risque de ne pas être conservé. Un geste loin d'être anodin. Sa fille est venue le rejoindre sur la pelouse. Elle attend tranquillement que son papa en ait fini avec son groupe pour l'embrasser à son tour. La famille Mazzu est aux anges, elle qui a traversé des moments plus pénibles cette saison. Et elle n'est pas la seule dans la ville. 21 ans plus tard, les Zèbres partiront à la découverte d'une nouvelle contrée européenne, exotique ou pas. " On s'en fout, même si c'est la Biélorussie, on ira ", clame un groupe de supporters. PAR STÉPHANE VANDE VELDE - PHOTOS : BELGAIMAGE" Le coach avait prévu le scénario de Charleroi-Mouscron et de Standard-Genk. Et là, on s'est dit : " C'est un magicien. " Nicolas Penneteau " Au final, on a parlé plus de ces banderoles que du reste. On mesure alors que tout est amplifié lors des play-offs. " Pierre-Yves Hendrickx