par pierre bilic - photos : reporters / GYS
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par pierre bilic - photos : reporters / GYSLes vieux supporters du Stade Edmond Machtens ont toujours eu de noirs désirs. En observant Jean-Paul Lutula Eale, ils songent probablement à ces magiciens africains qui peuplent leurs souvenirs. Et si le nouveau venu les égalait ? Les golden sixties du Daring furent animées par deux artistes congolais qui ont leur place dans l'histoire du football belge : Max Mayunga et André Assaka. " J'ai encore joué avec eux ", se rappelle Edi De Bolle, un enfant de la maison revenu de Beveren pour devenir le T2 d' Albert Cartier. " En 1967, j'avais 16 ans au moment de célébrer mes débuts en D1 contre Beringen. Mayunga et Assaka faisaient partie des grosses pièces de notre équipe. Le premier était un excellent médian doté d'une technique haut de gamme. Max était beau à voir et les supporters adoraient cet élément offensif. André Assaka avait un surnom qui veut tout dire : Assassin. Plus trapu que Mayunga, il était doté d'une force de frappe terrifiante. Mais Assaka ne trouverait plus sa place dans le football actuel car il était un peu indolent et cet attaquant attendait calmement le bon ballon dans le rectangle ". L'£il vif, Eale a bien sûr entendu parler de ces joueurs et d'autres grands noms du football des années 60 : Bonga-Bonga, Mokuna, Kialunda, Erumba, Mayama, Lolinga, Nzeza, N'Dala, Mutschi, etc. Mais durant sa jeunesse, on lui a surtout vanté les mérites de Jacques Kingambo, Eugène Kabongo, Elonga Ekakia, Nzelo Lembi, Désiré Mbonabucya, etc. Et on n'oubliera pas Lambic Wawa et Didier Kobla qui ont rendu de fiers services au RWDM durant les années 80 et 90. Maintenant, c'est aux joueurs de sa génération de prendre le relais et le néo Molenbeekois a rejoint des Congolais qui ont fait leur trou en D1 comme son équipier Matumona Zola, Patiyo Tambwe (Lokeren), Dieudonné Kalulika (Saint-Trond), Ali Lukunku et Dieumerci Mbokani (Standard), etc. Il admire la réussite des frères Mpenza, de Jeanvion Yulu-Matondo ou de Gaby Mundigayi qui se sont totalement fondus dans les réalités du football belge. Bien que ses parents soient originaires de la province de l'Equateur, Lutula a passé toute sa jeunesse à Kinshasa. " Mon père a fait des études de comptabilité et c'est un oncle qui l'a fait venir dans la capitale ", raconte l'attaquant du Brussels. " Ma mère provient aussi de la région de l'Equateur. Son mari a presque le même prénom que le mien. Lui, c'est Litula et moi Lutula. En fait, mon nom de famille, c'est bien Eale. Mais comme nous sommes chrétiens, on m'a aussi donné un prénom de baptême : Jean-Paul, car l'ex-pape était venu deux fois dans notre pays. Chez nous, il y a quatre garçons et trois filles. Je suis l'aîné et c'est important au Congo. Je dois me soucier d'eux. Le football a très vite occupé une place centrale dans ma vie. J'ai joué dans des tas de petites équipes de quartiers avant de m'affilier à l'AS Les Copains. Ce n'était pas un grand club mais il était inscrit à la fédération congolaise. De plus, les grands de Kinshasa étaient souvent intéressés par ses jeunes. Ailier ou attaquant de pointe, je me suis ensuite retrouvé à Bilombe. J'avais 16 ans et c'était une possibilité à ne pas rater ". Eale débute en D1 avec ce club. Il ne passe pas inaperçu sous le maillot d'un des plus vieux clubs du Congo et les émissaires du FC Lupopo de Lubumbashi le contactent. Une nouvelle vie l'attend. Il découvre le Katanga, la province la plus riche du Congo avec ses gisements de cobalt, cuivre, fer, radium, uranium, et diamant. C'est le fief d'un puissant homme d'affaires belge : George Forrest, apprécié pour ses qualités d'entrepreneur, grand pourvoyeur d'emplois dans un pays ravagé par dix ans de guerre civile. Lubumbashi respire le dynamisme mais George Forrest est accusé par certains de corruption des hautes autorités de l'Etat, d'activités dans l'industrie de l'armement, etc. Via ses relations, il serait très proche du plus grand club de football de Lubumbashi : le Tout Puissant Mazembe. La situation économique est très difficile au Congo mais le monde des affaires a compris que le football est une vitrine unique et même de format mondial. Tout cela passe au-dessus de la tête d'Eale mais le hasard fait qu'il a joué pour la première fois avec Lupopo contre Mazembe. Au Katanga, il vit loin de sa famille. C'est un choc et la nostalgie fut une redoutable ennemie. " Je téléphonais régulièrement chez mes parents ", souligne-t-il. " La réponse était toujours la même : - Tu es grand, maintenant. Ne pleure pas. Tu dois le respect à tes parents mais c'est toi le chef de la famille. Tu as l'obligation de réussir ta carrière de footballeur et cela te permettra d'aider les tiens. J'avais donc de très lourdes responsabilités. Il faut être Africain pour comprendre l'importance de la famille chez nous. C'est sacré. Il n'y a pas de vie heureuse si le tissu familial n'est pas solide. Sans cette solidarité, on ne peut pas tenir le coup chez nous. Il y a trop de problèmes qu'on ne peut pas résoudre seul. Mes parents ne m'ont jamais lâché et je ne peux pas les oublier, surtout en cas de succès. Mon premier passage à Lupopo fut très important car j'ai découvert les voyages et la pression. Lupopo était engagé en Ligue des Champions d'Afrique et j'ai joué au Gabon, au Cameroun, en Afrique du Sud, en Zambie, en Tanzanie, au Zimbabwe, etc. J'ai découvert des tas de styles différents, de l'engagement camerounais à la technique gabonaise comparable à la nôtre. Cela a progressivement fait de moi un joueur différent, plus complet, capable de se remettre en question et de s'adapter à tous les événements d'une rencontre. Ce fut une réussite et de 2003 à 2006, j'ai fait des allers-retours entre Lupopo et un autre très grand club congolais, le Vita Club de Kinshasa. C'était intéressant mais je n'avais finalement plus qu'une intention : tenter ma chance en Europe. Je me sentais prêt pour cette aventure ". Un agent de joueurs lui ouvre les portes des Buffalos la saison passée. Cela se passe discrètement. Eale n'est qu'un test parmi les autres. Il participe à un entraînement à Gand. Le bulletin est bon mais les Flandriens n'ont pas de place dans leur effectif déjà riche en attaquants. Le joueur est ensuite examiné par Lommel où il donne satisfaction durant trois semaines. L'accord financier n'est pas finalisé et Eale rentre dans son pays. Il trouve un accord avec Motema Pembe, un des clubs phares du Congo. Le monde est petit et Motema Pembe est désormais le QG de Chris Benoît, l'ancien directeur sportif de La Louvière qui a aussi obtenu une licence d'agent de joueurs... " Le Daring Club Motema Pembe peut présenter un beau palmarès : une Coupe d'Afrique des Vainqueurs de Coupe, 14 titres au Congo, 16 Coupes nationales, etc ", dit Chris Benoît. " Tout comme Vita et Imana, Motema Pembe joue au Stade National. C'est un club omnisports. Je suis le bras droit du président. Ma sphère de travail est essentiellement sportive mais je peux donner mon avis dans d'autres dossiers et ce fut le cas dans celui de notre centre d'entraînement. Je m'intéresse à tout le développement du club. Il y a deux ans, Motema Pembe a acheté un terrain de 17 hectares. Ce club a un budget de près de 300.000 dollars. C'est pas mal et cela explique l'intérêt pour le football de grands groupes brassicoles ou de géants des télécommunications. Le championnat se termine par des playoffs entre les deux premiers de chaque D1, celle de Kinshasa et la provinciale. Eale a joué six bons mois à Motema Pombe. Cela a largement suffi pour que son potentiel séduise tout le monde. Il a déjà pu se tester à Gand et à Lommel. Même s'il n'a pas été retenu, ce joueur a eu l'occasion de se rendre compte qu'il avait le niveau de la D1 belge. A mon avis, il a reculé, et est revenu au Congo, pour mieux sauter. Je l'ai bien sûr observé avec attention et cet international est prêt pour une aventure à l'étranger, c'est aussi simple que cela. C'est le seul qui puisse s'adapter tout de suite, sans période de transition. A mon avis, ce gaucher rendra de grands services au Brussels. Il lit bien le leu, marque facilement et est très collectif. Et il ne se prend surtout pas pour une vedette. Un échec de sa part m'étonnerait ". Eale a été présenté au Brussels par l'agent de Mémé Tchite, José de Médina. " Je ne connais pas l'attaquant d'Anderlecht mais c'est une source de motivation ", affirme Eale. " Je découvre le vrai professionnalisme. Je vais m'éclater au Brussels. Je suis venu ici pour réussir. Au Congo, tout est plus approximatif. En Belgique, j'ai tout de suite été frappé par l'ordre et la discipline. On nous demande de bien surveiller notre alimentation. Même si je n'ai pas de problème de poids, c'est nouveau pour moi. Je connais Matumona Zola avec qui j'ai joué au Congo. J'écoute tout ce qu'on dit. Il arrive parfois que le coach me pique ou me chambre : je sais que c'est pour mon bien. Je réponds sur le terrain et j'apporterai plus que ce qu'on attend de moi. Mais mes réponses seront collectives, pas individuelles. Je ne tire jamais la couverture à moi. Physiquement, ça va. Je n'ai pas trouvé de grandes différences entre la Belgique et le Congo. On se prépare avec soin partout. Je suis arrivé après une bonne demi-saison à Motema Pembe. Même si je ne suis plus là, je suis encore le meilleur buteur de D1 au Congo. Mes 15 buts prouvaient que j'étais bien dans mon football à mon arrivée en Belgique. La presse qualifie parfois le Brussels de petit club. Je ne suis pas du tout d'accord. Je suis plein d'admiration quand je vois comment Eric Deflandre travaille. Chapeau. Avec un palmarès comme le sien, il pourrait terminer sa carrière en roue libre. Ce n'est pas du tout le cas. Je profite de son expérience, il me donne des conseils, m'encourage ". " Sur le terrain, Eric ne rate quasiment aucun centre. C'est important pour moi. Par rapport à lui, je suis de l'autre côté du terrain. Quand il balance un ballon, je sais que ce sera bien fait. Il n'est pas le seul à avoir du métier. C'est le cas aussi de Julien Gorius, d' Alan Haydock, de Zoltan Petö, de Christ Bruno, de Richard Culek et du... Patje. C'est Nijs et tout le monde l'appelle le Patje à Molenbeek. Je vais lutter car, je le sais, tout passe par le travail. Il y a beaucoup en jeu pour le club, pour moi, pour ma famille. Je dois réussir pour tout le monde et pour mon pays. Si cela marche pour moi au Brussels, je serai encore retenu en équipe nationale. J'ai huit sélections jusqu'à présent. On m'a dit que le sélectionneur, Henri Depireux et son adjoint, Jean-Claude Mukanaya, viennent parfois au Brussels ". Eale vit pour le moment chez Zola. Il cherche un appartement et sa femme, Bwéya, devrait bientôt le rejoindre. " Elle loge actuellement chez mes parents à Kinshasa ", confie-t-il. " Elle a terminé ses études en biochimie. Notre union était un mariage coutumier. Les deux familles étaient d'accord mais je dois encore légaliser cette réalité et j'espère le faire à Bruxelles. Tout commence pour moi en Belgique ". Edi De Bolle estime qu'il possède de bonne cartes dans son jeu : " Ce joueur a certainement une énorme marge de progression. Ce sera à lui de s'adapter à la D 1 et de se rendre utile dans un secteur offensif qui n'est pas spécialement riche chez nous. Il avait réussi de bons tests et marqué facilement avant de connaître un petit creux. Eale doit bosser dans un groupe qui a faim. Il a un très bon pied gauche et se place bien dans le rectangle adverse. Sa frappe est précise et il aime bien combiner. C'est un technicien qui devra mettre le pied et se gérer de façon à avoir son mot à dire de la première à la dernière minute de jeu. Oui, il m'est arrivé de lui parler de l'expérience des Ivoiriens à Beveren. Le contexte n'était pas le même. A Beveren, tous les Ivoiriens avaient été façonnés à l'Académie Jean-Marc Guillou. Ils jouaient ensemble depuis des années et sont venus, avec leur jeu spécifique, à Beveren. C'était un avantage. Eale doit s'adapter et trouver ses automatismes dans un nouvel univers. Mais sa mentalité est exemplaire ".