Ils ont travaillé avec Guy Thys, Robert Waseige, Roger Lemerre ou plus récemment avec des entraîneurs comme Didier Deschamps, Michel Preud'homme ou Felice Mazzu, mais bien souvent leurs noms ne vous disent pas grand-chose. C'est peut-être aussi pour ça qu'ils ont accepté de nous livrer leurs méthodes. Assidus, bordéliques, conservateurs, marginaux, tous n'ont évidemment pas la même approche, mais ont pour point commun d'être restés fidèles au petit carnet noir.
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Ils ont travaillé avec Guy Thys, Robert Waseige, Roger Lemerre ou plus récemment avec des entraîneurs comme Didier Deschamps, Michel Preud'homme ou Felice Mazzu, mais bien souvent leurs noms ne vous disent pas grand-chose. C'est peut-être aussi pour ça qu'ils ont accepté de nous livrer leurs méthodes. Assidus, bordéliques, conservateurs, marginaux, tous n'ont évidemment pas la même approche, mais ont pour point commun d'être restés fidèles au petit carnet noir. Simple, transportable et pratique, celui-ci a enterré la vieille machine à écrire chère à Michel Sablon et n'a pas encore succombé face aux tablettes tactiles en vigueur de l'autre côté de l'Atlantique. De l'odyssée des Diables rouges en 1986 à la qualification récente de Charleroi pour les PO1 en passant par le sacre français de l'Euro 2000, le coaching a évolué, certains notebooks ont volé aux bacs, mais les souvenirs de ces gratte-papiers sont, eux, restés intacts. " Avec VictorFernandez et TrondSollied, je n'avais pas grand-chose à faire. Cela avait ses bons côtés, je me sentais plus léger. Mais la vérité, c'est qu'on se sent plus impliqué et concerné avec un carnet. On a l'impression d'avoir plus de responsabilités. " Manu Ferrera n'en est visiblement pas certain, mais il semblerait quand même que le petit vade-mecum ait quelques vertus. Ces pages et ces pages de notes illisibles et de schémas incompris serviraient donc à autre chose qu'à archiver l'histoire du football. Pour autant, on ne devient pas le scribe des plus grands sans avoir travaillé sa prise de note au préalable. Comme un étudiant qui rentre à l'unif sans certitudes, Ariel Jacobs a débarqué à l'Union belge pour apprendre. Il y côtoiera Paul Van Himst,Wilfried Van Moer et même Guy Thys lors de son 2e mandat. Un écolage pas inutile à entendre le principal intéressé : " Au début, je notais tout ce que je voyais et je passais les cinq dernières minutes de chaque mi-temps à tout résumer. Au fil du temps, j'ai mis au point une méthode. J'avais deux colonnes sur une page unique. La possession à gauche et les pertes de balle à droite. Pour chacune d'elles, il y avait ce que j'appelais les généralités et l'analyse secteur par secteur. " En découvrant le tableau à double entrée, Ariel Jacobs gagne du temps et se facilite la vie. Comme beaucoup de ses congénères, il apprend aussi à développer son propre lexique. Pour lui, comme pour beaucoup d'autres, ce sont les mêmes mots qui reviennent inlassablement. " Bloc ", " duel ", " possession ", " disponibilité ", " pressing ". Cinq termes du jargon foot qui permettraient de résumer à eux seuls le travail collectif de toute une équipe. " C'est vrai que cela ne ressemble pas à de la grande littérature, mais ça a le mérite d'être efficace ", plaide Mario Notaro, l'entraîneur adjoint de Felice Mazzu pour la défense de la corporation. Derrière ces mots de footeux un peu barbares se cache en effet une connexion implicite entre un entraîneur principal et son adjoint. Une liaison indispensable au bon fonctionnement du tandem. " Avec Yannick Ferrera, on parle le même langage, j'utilise un vocabulaire qu'il comprend, mais c'est normal, on se connaît depuis nos humanités. Aujourd'hui, il est mon patron, mais c'est plus qu'un ami " confirme pour sa part Rudy Kalema, le préparateur physique de Saint-Trond. En six ans sur le banc de Gand, Manu Ferrera n'a pas spécialement eu l'occasion de nouer des liens d'amitié avec ses T1 mais a réussi à s'adapter aux différents profils côtoyés. Notamment celui de Trond Sollied : " Tout était dans le langage parlé avec lui, la seule chose que je notais, c'étaient des chiffres pour énumérer le nombre d'occasions. Tout ça pour ne pas dire de bêtises en conférence de presse. " Par facilité ou par peur du ridicule, pourvu qu'il y ait l'ivresse de la prise de note. À écouter les plus anciens, il y aurait eu une vie avant la prise de note dite instantanée. Michel Sablon : " Aujourd'hui, on procède déjà à des analyses pendant les matches. Jadis, c'était différent. En 1986, au Mexique, je ne prenais pas tellement de notes. À l'époque, on retenait beaucoup de choses. Que ce soit avec Guy (Thys, ndlr), puis après avec Paul (VanHimst, ndlr) qui avaient tous les deux une mémoire très spécifique, notre habitude était de revisionner le match bien plus tard dans la nuit. Si je notais pendant le déroulement d'une rencontre, j'avais l'impression de perdre le fil de celle-ci. " Près de 30 ans plus tard, Mario Notaro assure, lui, n'avoir aucun mal à suivre " 80 à 85 % " du match tout en prenant des notes de son banc de touche. Une performance qu'apprécierait certainement Vincenzo Briganti, adjoint de Robert Waseige époque Diable rouge, mais qui était déjà de l'aventure à Winterslag quinze ans plus tôt. " A l'époque, personne n'avait de petits carnets, mais moi je prenais déjà des notes " dit-il. " Au début des années 1980, Robert me demandait d'aller me mettre tout en haut de la tribune pour avoir une meilleure vue d'ensemble sur le jeu. " Une analyse qui concorde donc avec celle de Sablon. Aussi fou que cela puisse paraître, le petit carnet serait donc un truc récent. Autres temps, autres moeurs ? Pas tout à fait. Avant de collaborer avec Didier Deschamps à Marseille puis en Équipe de France, Guy Stéphan a connu Roger Lemerre et l'Euro 2000. Une expérience qui ne l'a pas, lui non plus, épargné d'un séjour prolongé en tribune. " Ce n'est pas si vieux jeu que ça " observe-t-il. " Un entraîneur comme Rudy Garcia agit encore de la sorte à la Roma. Néanmoins, je pense que cela a plus d'intérêt dans des matches de sélection, étant donné que l'on connaît moins bien l'adversaire et qu'il convient donc de prendre de précieuses informations en début de match. À l'approche de la mi-temps, je descendais au pas de course livrer mes impressions. " Celles-ci seront précieusement remises au coach principal. Bien souvent, le couloir qui mène aux vestiaires se transforme en salle de réunion improvisée. C'est là, entre trois claquements de portes et deux coups de sifflet, que se joue déjà une partie du deuxième acte. Il convient pour l'adjoint de transformer quelques pattes de mouches forcément brouillonnes en un discours fluide et concis. " Une mi-temps, c'est très court. En quinze minutes, vous n'avez pas le temps de tout dire, d'autant qu'il faut souvent s'exprimer dans les deux langues, le rôle de facilitateur de l'adjoint est capital pour le T1. "Ariel Jacobs ne sait plus s'il parle en sa qualité d'ex-T1 ou T2, mais se souvient trop bien de ces moments de stress pendant lesquels l'analyse à chaud d'un adjoint peut se révéler bien utile. À condition de savoir mettre en musique et en quelques secondes des notes prises à la sauvette pendant 45 minutes. " Rassurez-vous, on n'a pas tous des écritures de docteur. " Vince Briganti a beau dire, cela n'a pas toujours l'air d'être évident de se relire. Pour éviter le piège encombrant de la rature, Mario Notaro a trouvé la parade : " Moi, je ne vais pas vous mentir, ce sont beaucoup d'abréviations, de petits rappels techniques afin de pouvoir faire des briefings très courts à Felice dans le chemin qui mène aux vestiaires. " On ne l'aurait peut-être pas cru, mais certains grands matches se sont donc joués dans le creux d'une oreille sur la route des toilettes. Un mot, un détail, une remarque pour trouver la faille seront parfois décisifs. " Mais ne pensez pas que je vais commencer à vous dire que l'idée de faire monter Wiltord, Pires et Trezeguet lors de la finale de l'Euro 2000 contre l'Italie était la mienne. Le choix final revient toujours à l'entraîneur principal. Nous, nous sommes juste là pour lui faciliter la tâche. Mais dans tous les cas, la confiance en l'autre reste le maître atout "assène Guy Stéphan, modeste, mais tout de même champion d'Europe au bout d'une des finales les plus tactiques de l'histoire en l'an 2000 avec la France. Michel Sablon n'a jamais été champion d'Europe, mais ne prend pas de pincette au moment de se souvenir de son impact direct sur la qualification de la Belgique pour le Mondial 1986 sous Guy Thys " Guy avait 100 % confiance en moi " se souvient-il. " À la veille des matches de barrage contre la Hollande, il m'avait parlé de leur nouvelle arme secrète, un certain John Van Loen que personne ne connaissait jusqu'alors. J'avais donc été discrètement le visionner lors d'un match amical disputé par les Pays-Bas quelques semaines plus tôt. J'étais revenu avec tout un tas de notes et la certitude que son jeu de tête pourrait nous faire très mal. Guy avait alors pris la décision de conditionner la présence de Georges Grün sur la pelouse à celle de l'attaquant hollandais. On sait tous comment cela c'est terminé. " Pas peu fier de ce qu'il définit lui-même comme une " analyse pointue ", Michel Sablon n'a pourtant pas gardé de trace écrite du Mondial 1986. Au Mexique, l'adjoint de Guy Thys passera pourtant des nuits entières à retranscrire minutieusement chacun des faits et gestes de la bande à Jan Ceulemans. Des petits pépins physiques qui minent la vie d'un groupe aux problèmes relationnels entre René Vandereycken et le sélectionneur, Sablon fait souffrir la vieille machine à écrire mexicaine du trésorier Joseph Soeur jusqu'à pas d'heure. Les premiers blocs-notes de la carrière de Michel Sablon ressemblent ainsi plus à des carnets de voyage qu'à de réels débriefings tactiques. Si l'intéressé n'a rien conservé comme trace écrite de l'aventure mexicaine, d'autres s'en sont chargés pour lui. À l'image de Guy Stéphan, un moine copiste reconverti en gardien du temps. " Je garde tout ", souligne-t-il. " Premièrement parce que ce sont des denrées rares qui appartiennent à mon jardin privé. Deuxièmement, parce que cela peut toujours servir. Si demain, un international qui n'a plus été appelé depuis plusieurs mois revient dans le groupe, je pourrais de suite me plonger dans l'analyse de son dernier match. " Un brin nostalgique, Guy Stéphan n'a plus qu'à espérer voir Samir Nasri revenir en sélection française. " Deux bics et un crayon, sinon, s'il pleut, vous êtes vus. " On n'est jamais trop prudent et en cela Ariel Jacobs a souvent eu tout bon. Toujours équipé de sa pochette d'écolier, celui qui avait rejoint Michel Sablon pour épauler Guy Thys lors du Mondial italien redoutait comme la peste le coup de la panne. Se prémunir du danger pour ne pas décevoir. Toujours le même adage quand il s'agit de se mettre au service total de ce qui reste un supérieur hiérarchique. Cet entraîneur principal que beaucoup rêvent un jour de remplacer pour arrêter de mâcher le travail des autres et entrer dans la lumière. Comme une suite logique à un cheminement discret, parfois fort long. Rudy Kalema, 34 ans, jure, lui, ne pas avoir l'obsession d'un jour devenir entraîneur principal parce qu'il " adore être l'homme de l'ombre " et que ce n'est pas le même métier. Tout simplement. " Moi, mon background, c'est la préparation physique et la science du sport. Cela ne fait pas de moi un T1. " Cela ne fait pas non plus nécessairement de lui un bon greffier. Là-dessus, les adjoints interrogés sont unanimes : la prise de notes en bord de terrain a autant de facettes qu'il existe d'entraîneurs principaux, mais reste un métier. Manu Ferrera : " Ce que nous faisons, ce ne sont pas des analyses, ce sont des constats. Ce n'est pas pour autant qu'ils sont toujours justes. Tu peux avoir un joueur qui n'en touche pas une et décide de faire l'action de sa vie dans la minute qui suit. Le foot n'est pas une science exacte. Notre métier non plus. "PAR MARTIN GRIMBERGHSLa mode des notes aurait-elle été lancée par Robert Waseige et son T2, Vince Briganti, à Winterslag, aux prémices des années 80 ?