Ça va faire cinq ans qu'il s'est fait une raison : il ne réalisera jamais son vieux rêve, il n'entraînera jamais le Standard. " Je voulais le faire, absolument ", confirme Eric Gerets. " Ça m'attirait bien plus que le job d'entraîneur des Diables, rien à voir. " Ses soucis de santé l'ont obligé à stopper plus tôt que prévu, c'est comme ça et on découvre un homme terriblement fataliste. Et positif. " Je ne suis plus le même mais ça aurait pu être plus grave. Je vois le bon côté. "
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Ça va faire cinq ans qu'il s'est fait une raison : il ne réalisera jamais son vieux rêve, il n'entraînera jamais le Standard. " Je voulais le faire, absolument ", confirme Eric Gerets. " Ça m'attirait bien plus que le job d'entraîneur des Diables, rien à voir. " Ses soucis de santé l'ont obligé à stopper plus tôt que prévu, c'est comme ça et on découvre un homme terriblement fataliste. Et positif. " Je ne suis plus le même mais ça aurait pu être plus grave. Je vois le bon côté. " Il est installé à dix minutes de Sclessin et il ne rate pratiquement aucun match à domicile. À sa rangée, il y a généralement Wilfried Van Moer, Christian Piot et Léon Semmeling. Et le rituel des pintes qu'ils descendent ensemble après le coup de sifflet final. La discussion commence sur le thème des liens forts qu'il a gardés avec quelques clubs qui l'ont employé. " Le Standard, c'est mon sang. Je souffre du même syndrome que Michel Preud'homme, l'attachement ne s'est jamais arrêté. On en parle quand on se revoit après certains matches. Je lui pique une boulette de snus et on refait le monde. " Tu es accro au snus comme lui ? ERIC GERETS : Non, seulement une fois de temps en temps. Je m'y étais mis, comme plein d'autres joueurs, à l'époque de Ralf Edström. Le malin... Quelle idée... Mais moi, j'ai su arrêter. Avec quels autres anciens clubs tu as gardé une relation forte ? GERETS : Au niveau affectif, le PSV, c'est resté très fort. Sept ans comme joueur, trois saisons comme entraîneur, ça laisse des traces. Et avec les gens de Bruges aussi, j'ai conservé une relation privilégiée. Ça m'arrive de partir sur le petit yacht de 38 mètres d'un copain qui a bien réussi sa vie... Avec Sam Sabbe, un dirigeant de Bruges. C'est top, on est une petite bande de cinq ou six, on circule, on discute, on mange très bien... La saison du Standard est contrastée. GERETS : Si je dois faire une seule remarque, c'est qu'ils auraient dû marquer un paquet de buts en plus. Ce n'est pas normal qu'ils aient dû attendre autant de fois les dernières minutes pour égaliser ou gagner alors qu'ils auraient pu en mettre plusieurs avant ça. La première mi-temps contre Anderlecht, par exemple, c'était dingue. On dit que Renaud Emond n'est pas un vrai attaquant de pointe, Felipe Avenatti est loin du niveau qu'il avait à Courtrai et Obbi Oulare reste une énigme médicale. Ça fait beaucoup et ça explique beaucoup de choses, non ? GERETS : Je ne vais pas trop aller dans les détails sur ce sujet-là... Mais je crois qu'avec un bon avant-centre, le Standard aurait quelques points en plus. On peut encore croire en Oulare ? GERETS : C'est compliqué. Et c'est malheureux. Parce que je suis d'accord avec tous ses entraîneurs : il a un profil atypique, quelque chose en plus. Donner des assists, il sait faire. Marquer, il sait. Balance-lui des bons centres, il les mettra dedans. Garder le ballon dans le rectangle, pas de problème. C'est très complet comme profil. Mais bon... Avenatti, c'est pour quand ? GERETS : Le gars est en plein doute, ça saute aux yeux. Dans des moments pareils, tu n'as pas besoin qu'en plus, tes supporters commencent à te siffler. J'ai un avis tranché là-dessus. Le supporter paie sa place, donc il a tout à fait le droit de siffler son équipe. Pas de problème là-dessus. Mais c'est contre-productif. À leur place, au lieu de siffler, j'applaudirais, j'encouragerais l'équipe à fond. Je n'ai jamais connu que ça quand j'étais au Standard comme joueur. Je ne me souviens pas d'un seul match où notre public aurait été négatif. Tu rames un peu, tu remarques qu'on t'encourage, ça peut te booster tout d'un coup. Dans les bonnes surprises, il y a l'éclosion de Samuel Bastien. Complètement libéré depuis le départ de Razvan Marin. GERETS : Il a le même niveau que Marin, ça veut tout dire. En plus d'être un bon joueur de foot, qu'est-ce qu'il travaille. Il en fait des kilomètres ! Marin rame aux Pays-Bas alors qu'il était au-dessus du lot en Belgique. Ça illustre la différence de niveau entre le Standard et l'Ajax ? GERETS : Je ne vois pas les choses comme ça, je pense plutôt qu'il s'est retrouvé à l'Ajax à un mauvais moment. Le club sortait d'un parcours dingue en Ligue des Champions, et cette saison-ci, ça s'est directement moins bien passé. Marin a reçu sa chance mais il n'a pas su la prendre, puis sa situation a continué à se compliquer. Mais s'il retrouve le niveau qu'il avait ici, il a certainement sa place dans l'équipe de l'Ajax. Qui t'impressionne le plus dans l'équipe de cette année ? GERETS : Arnaud Bodart. Et de loin. Il commence la préparation comme troisième gardien, il se retrouve titulaire pour le premier match de championnat, il n'a que 21 ans mais il gère. Il fait le boulot, tranquille. Et il devient vite incontestable. Un tout jeune gardien formé sur place qui explose subitement, c'est un destin à la Michel Preud'homme ça ! Tu jouais à ce moment-là avec Preud'homme, tu vois des points de comparaison ? GERETS : Je me rappelle surtout que Preud'homme et moi, cinq fois par semaine au moins, on s'engueulait à l'entraînement. Tellement on voulait toujours tous les deux gagner. On se prenait la tête pour des détails. Les " Va te faire foutre ", ça volait. Il pouvait me lâcher : " Essaie une fois de réussir un centre ". Moi, je pouvais lui dire : " Essaie une fois de prendre un ballon. " Mais, le jour du match, impeccable, plus aucun accroc entre nous. Tu vois des différences de style ? GERETS : Sur la ligne, je ne vois pas vraiment de différence. Par contre, Preud'homme avait plus de panache dans ses sorties et il sautait un peu plus haut. Bodart, c'est la sobriété totale. Ce gamin est un vrai cadeau pour le Standard. Zinho Vanheusden est aussi un phénomène dans son genre. GERETS : Organiser une défense comme il le fait à son âge, c'est top. Exceptionnel. C'est beau de le voir quand il entraîne les défenseurs quelques mètres plus haut, on a l'impression qu'il leur dit : Venez, suivez-moi. Et tout le monde suit, directement. Il est capitaine dans certains matches, ça veut tout dire sur la confiance que Preud'homme a en lui. Quand il lui donne le brassard, il refait le coup qu'il avait fait avec Steven Defour il y a dix ans. Ça t'étonne qu'il n'ait pas réussi à percer à l'Inter ? GERETS : C'était trop tôt pour lui. Les clubs du top en Italie, c'est autre chose que les clubs du top en Belgique. Tu dois te farcir les attaquants de la Juventus, de l'Inter, c'est compliqué quand tu es aussi jeune. Avec ce qu'il a montré entre-temps, il est encore loin d'une place de titulaire à l'Inter ? GERETS : Pas loin, non. À mon avis, les dirigeants de l'Inter sont des gens intelligents et ils vont vite le reprendre. Vanheusden est vraiment le futur patron de la défense des Diables ? GERETS : Oui, j'y crois. Et nos défenseurs centraux commencent à prendre de l'âge, ça doit jouer pour lui. Si tu es à la place de Roberto Martinez, tu le prends pour aller à l'EURO ? GERETS : Oui. Sans hésiter. On dit que c'est un nouveau Kompany. Mais des nouveaux Kompany, on en a déjà eu beaucoup. GERETS : Dans tous ceux qu'on a fait passer pour des nouveaux Kompany, il n'y en a aucun qui organisait une défense comme Vanheusden le fait. Et puis il y a Mehdi Carcela. Une énigme. GERETS : (Il éclate de rire).Tu rigoles mais ce n'est pas marrant... GERETS : Il était à la cérémonie du Trophée Goethals, il a mangé à ma table. Je peux seulement te dire que je l'adore. Je l'adore ! Cette saison, ça ne va pas pour lui. La saison passée, c'était moyen. La saison d'avant, avec Ricardo Sa Pinto, c'était très bon. C'est quoi le problème ? GERETS : Personne n'arrivera à le changer. Ni Preud'homme ni Gerets ni le meilleur entraîneur du monde. Carcela, il vit sa vie. Tout seul. Le problème, c'est qu'il fait un sport collectif. GERETS : Je sais. Il peut être fantastique comme il peut être inexistant. Je ne vais pas dire que c'est un bébé, mais si je devais lui mettre un âge dans sa tête, je dirais 16 ans ! Mais je te répète que je l'adore, je n'en peux rien, je ne peux rien y faire. Si tu étais entraîneur du Standard, qu'est-ce que tu ferais pour le faire changer ? GERETS : Rien. Parce qu'il n'y a rien à faire. Pose la question à Preud'homme. Il a essayé, il n'y a rien qui a marché. Tu as connu des joueurs comme lui, des surdoués qui se sont plantés parce qu'ils étaient trop tête en l'air ? GERETS : Carcela me fait trop penser à Hatem Ben Arfa, que j'ai eu à Marseille. Techniquement, il était au-dessus de tout le monde. Il était super rapide. Il savait marquer des buts. Mais pourquoi ça ne marchait pas ? GERETS : Pour lui, ça n'a marché nulle part, finalement. Parce qu'il était trop jouette, trop jeune dans sa tête comme Carcela ? GERETS : Il y a des joueurs de foot, si tu leur colles une amende de 50.000 euros, ils vont payer. Mais ça ne suffira pas pour les faire changer. Carcela est comme ça. Ça n'a rien à voir avec l'argent ou le contrat. Il n'est pas encore mature. Il peut encore changer ? GERETS : Dans dix ans, je le vois avec la même mentalité que maintenant. Il est incurable ? GERETS : Tu dois le laisser faire. Malheureusement, dans le foot, ce n'est pas possible. Chaque joueur a des rôles, en possession et en perte de balle. Il avait moins de consignes avec Sa Pinto et ça se passait beaucoup mieux. C'est ça, la solution ? GERETS : Il faut trouver une solution mais c'est compliqué. En attendant, il fait une carrière à la Anthony Vanden Borre. Un surdoué qui peut faire un coup génial à tout moment mais qui ne tient pas le coup sur la durée et qui gâche sa carrière. GERETS : C'est ce que je pense. C'est ce que Preud'homme pense aussi. Mais ce n'est pas ce que Carcela pense. Il n'y a vraiment personne qui pourrait lui remettre les pieds sur terre ? Un bon psy ? Un bon préparateur mental ? GERETS : Si tu lui expliques qu'il doit jouer dans un rôle spécifique et respecter des consignes, à mon avis, avec son caractère, ça n'ira jamais. Donc, la seule solution, c'est de lui laisser beaucoup de liberté ? GERETS : Lui laisser beaucoup de liberté ou le vendre. Il donne parfois l'impression de ne pas être très concerné. GERETS : Demande-lui contre quel adversaire direct il va jouer le week-end prochain. Je ne suis pas sûr du tout qu'il saura te répondre. C'est lui ! Tu as parfois envie de te fâcher très fort sur lui. Mais moi, je ne peux pas. Au Trophée Goethals, je l'ai encore serré bien fort dans mes bras ! Je ne peux pas m'en empêcher, tellement il est attachant. Tu ne pourrais vraiment pas le convaincre, pour le Standard ? GERETS : J'ai déjà su agir un peu sur lui, c'est sûr. Quand je l'ai eu en équipe du Maroc. Je l'ai bougé. Il a joué quelques matches avec moi, c'était valable. Mais j'ai connu deux Carcela : celui d'avant la blessure dans le match pour le titre à Genk, et celui d'après. Ce n'était plus le même joueur. Il était plus concerné avec le Maroc qu'avec le Standard ? GERETS : C'est fort possible. L'équipe nationale, c'est un autre contexte. C'est ton coeur, ton drapeau, ta famille. Et ça a peut-être joué dans son cas. On dit que la deuxième saison de Preud'homme est systématiquement meilleure que la première. Donc le Standard peut jouer le titre ? GERETS : J'ai bien peur que Bruges soit beaucoup trop fort. On ne sait jamais ce qui peut arriver, mais s'ils continuent à jouer comme ils le font depuis l'été, le champion est déjà connu. Un passage à vide est toujours possible, mais avec un noyau aussi large, je ne vois pas comment ça pourrait leur arriver. Bruges a le groupe, et aussi l'entraîneur capable de tirer plus que le maximum des joueurs qu'on lui donne. Et puis la gestion humaine de Philippe Clement est remarquable. Chaque semaine, tu as des gars confirmés qui ne jouent pas, mais personne ne râle. Parce que ces gars-là savent que le week-end suivant, ils seront peut-être à leur tour dans l'équipe de départ. Il n'y a pas de rébellion dans ce grand groupe. Ça, c'est de la gestion humaine et psychologique. Il y a quand même eu l'affaire Mbaye Diagne, le penalty à Paris... GERETS : Oui mais c'est anecdotique. Ce n'est pas à cause de son penalty qu'il a été viré, c'est à cause de son caractère de merde. On avait vite compris qu'il y aurait un incident avec lui, un jour ou l'autre. Il fallait le mettre à la porte, ça a été fait. Le Trophée Goethals pour Clement, c'était logique ? GERETS : Pour la saison qu'il a faite avec Genk et pour ce qu'il fait maintenant avec Bruges, c'est tout ce qu'il y a de plus logique. Tu vois quelles grandes différences entre Preud'homme et Clement ? GERETS : Je n'en vois pas beaucoup. Clement a été à l'école Preud'homme et ça se voit. Quand le maître se fait dépasser par son élève, c'est facile à digérer ? GERETS : Je pense que Preud'homme l'accepte plus facilement à partir du moment où ils ont une vraie amitié. Il y a quand même une différence, dans le comportement pendant les matches... Clement est plus calme. GERETS : Évidemment, Clement est un peu plus tranquille que Preud'homme. Et Preud'homme est un peu plus tranquille que Gerets ! Surtout le Gerets des premières années. Je dois dire que j'étais... assez présent. On finit par se calmer, par chasser le naturel ? GERETS : Je trouve que Preud'homme s'est déjà calmé. Mais c'est très difficile de changer son comportement pendant les matches, on est comme on est. Tellement focalisé sur le jeu qu'on oublie plein d'autres choses. Je sortais souvent de mon rectangle sans m'en rendre compte. Un jour, je me suis retrouvé dans le rectangle de l'autre entraîneur ! Il m'a fixé dans les yeux et m'a dit : Si tu veux prendre ma place, ne te gêne pas, assieds-toi... Parfois, ça peut aussi être volontaire, quand un entraîneur s'excite. Ça peut être réfléchi, calculé. Il m'est arrivé de chercher un peu misère à l'arbitre alors que je n'avais rien à lui reprocher, c'était simplement pour réveiller mes joueurs.