Le stade Atatürk est rouge de monde. Plus de 40.000 Scousers ont fait le déplacement jusqu'à Istanbul. Pour l'entrée des acteurs dans l'arène, ils s'époumonent une première fois mais ne savent pas que débute une soirée que les récits populaires s'approprieront pour des décennies. Ce type de rencontres qui fait aimer le sport-roi à ceux qui ne l'aiment pas, aduler à ceux qui l'adorent, et qui rappelle à chacun où il était et avec qui. Ces moments où les projecteurs font briller les génies.
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Le stade Atatürk est rouge de monde. Plus de 40.000 Scousers ont fait le déplacement jusqu'à Istanbul. Pour l'entrée des acteurs dans l'arène, ils s'époumonent une première fois mais ne savent pas que débute une soirée que les récits populaires s'approprieront pour des décennies. Ce type de rencontres qui fait aimer le sport-roi à ceux qui ne l'aiment pas, aduler à ceux qui l'adorent, et qui rappelle à chacun où il était et avec qui. Ces moments où les projecteurs font briller les génies. Steven Gerrard est de ceux-là. Le 25 mai 2005, il est au sommet de son art, à 24 ans, et déjà sept au plus haut niveau. Son regard ne flanche pas. Il ne la dévisage pas. Pas encore. Comme à l'accoutumée depuis deux saisons, Stevie est capitaine de son squad, sa patrie, son amour : le Liverpool FC. Ce soir, il peut passer du simple statut de grand joueur à celui de légende. Ce soir, il affronte le Milan des PaoloMaldini, Cafu, Andrea Pirlo, ClarenceSeedorf, Kaká, AndreiShevchenko... Ce soir, c'est la finale de la Ligue des Champions. D'entrée de jeu, les Reds n'y sont pas. Maldini, qui score le but le plus rapide de toutes les finales de C1, et Hernán Crespo, auteur d'un doublé en cinq minutes, imaginent déjà offrir un septième sacre aux Rossoneri. 3-0 à la pause, le match est plié, le rêve s'envole. Mais ce n'est pas de l'avis des Scousers qui entonnent un énième You'll Never Walk Alone qui fait trembler les murs des vestiaires. A l'intérieur, Stevie se lève et hausse le ton : c'est peut-être perdu mais il ne peut pas abandonner, pas de cette manière. Liverpool doit se battre pour son peuple. Les Milanais, eux, célèbrent déjà leur victoire... De retour sur la pelouse, Stevie enfile son costume de héros et fait apprécier toute sa palette contrôle-transversale. Sur un centre de John ArneRiise, qu'il a lui-même lancé sur le côté gauche, Stevie croise sa tête et trouve le petit filet. Puis, VladimirSmicer frappe, marque, et Stevie tombe dans la surface. Xabi Alonso s'occupe de la sentence. Trois buts en six minutes pour l'une des plus belles remontées que le football ait pu offrir. Les Scousers grondent encore, JerzyDudek s'occupe du reste. Stevie peut enfin la contempler. La légende voudrait qu'en l'absence de sa femme, il ait dormi avec la coupe cette nuit-là... Dans le So Foot n°61, Rafa Benítez se souvient : " Ce jour-là, c'est l'esprit du club qui l'a emporté sur toutes les considérations technico-tactiques ". Ballotté à trois postes différents durant la partie, Stevie finit par jouer arrière droit et ne laisser aucune chance à Serginho. Il court, tacle, récupère et renverse. Ce soir-là, Stevie G est devenu Captain Fantastic. Ce faux lent, capable d'accélérations folles et si élégant dans ses transmissions, aussi bon défenseur qu'attaquant, vouant un culte sans nom au sacrifice. Un culte rendu par le peuple rouge pour une romance longue de dix-sept printemps. Steven Gerrard n'a même pas neuf ans et est à quelques mois de porter les couleurs des Reds quand la tragédie d'Hillsborough se produit. Entassés dans la tribune ouest de l'enceinte de Sheffield Wednesday, plusieurs milliers de supporters se bousculent au point de créer un mouvement de foule. Une partie d'entre eux finit comprimée contre les grillages. 94 sont tués sur le coup, deux décèdent des suites de leurs blessures. Un drame qui, s'ajoutant à celui du Heysel et ses 39 morts quatre ans plus tôt, confère à Liverpool ce statut de club-martyr par excellence. Un fardeau que Gerrard s'est constamment efforcé de porter. Parmi les victimes d'Hillsborough, son cousin, âgé de dix ans au moment des faits, est le plus jeune. Dans son autobiographie My Liverpool Story, la conclusion est limpide : " Je joue pour Jon-Paul (le prénom de son cousin, ndlr) ". Le préambule l'est tout autant : " Ouvrez-moi les veines et je saignerai Liverpool Red ". Parce que son histoire et celle de sa famille sont étroitement liées à celle du club, et parce qu'il marche à l'affectif, Steven Gerrard a besoin d'être stimulé par cette douleur pour se dépasser. C'est à Huyton, dans l'est de Liverpool, que Stevie grandit. Un suburb surnommé " The Village " pour son côté rural et son milieu travailleur dont il se revendique fièrement. Repéré très tôt à Whiston Juniors, le club de sa ville natale, où il est déjà capitaine, il intègre le centre de formation des Reds à neuf ans. Huit ans plus tard, Gérard Houllier le lance dans ses premières foulées en Premier League. Mais, tantôt à droite, tantôt au milieu, Young Stevie tarde à convaincre. " J'étais hors de position et je me sentais dépassé ", avoue-t-il au Guardian en 2008. Le technicien français le prend alors sous son aile pour l'intégrer progressivement à l'équipe, où il est chaperonné par Jamie Redknapp, avec qui il partage l'axe du terrain,et où il s'affirme avec les jeunes du cru DannyMurphy, JamieCarragher et MichaelOwen. Sa première banderille, qu'il inscrit comme un symbole contre Sheffield en 2000, révèle sa classe aux yeux de tous. Il prend la balle au milieu de terrain, lance ses grands compas vers deux défenseurs qu'il élimine en dansant, sans grigri, avant de conclure d'une puissante frappe croisée. Le mythe Gerrard commence ici. Quand Houllier lui confie le brassard en 2003, il ne mesure pas ses mots : " J'ai été capitaine de mon école et j'avais l'habitude d'aller à Anfield. J'allais voir JohnBarnes (légende du club, où il évolue sur l'aile de 87 à 97, ndlr), qui portait le brassard, et je rêvais qu'un jour, je sois à sa place, capitaine de l'équipe que j'aime ". Quand Chelsea l'approche en 2005, il vit le moment le plus critique de sa carrière. Enfermé chez lui, pris d'angoisse et incapable de quitter son équipe de coeur pour un concurrent, il balaie finalement le contrat proposé par les Blues. Geste qu'il réitère en 2007, après la revanche perdue contre le Milan à Athènes, en finale de C1. C'est cette fidélité qui a construit sa renommée. Au détriment peut-être de sa classe. " Il n'attire pas l'attention comme un Lionel Messi ou un CristianoRonaldo, mais il pourrait bien être à ce niveau ", soulignait Zinédine Zidane en 2009, lui qui le voulait à ses côtés au Real. Ses missiles longues-distances, ses coups-francs chirurgicaux, ses incroyables transversales, ses tacles à corps perdu, sa façon de prendre chaque rencontre à son compte et toujours, ses célébrations salvatrices... Autant de partitions d'une ode au football vrai jouée par un milieu moderne aux allures de dix à l'ancienne. En dix-sept saisons, Gerrard remporte tout, ou presque. Un seul trophée lui manque : le Championnat d'Angleterre. Avec l'arrivée de Brendan Rodgers en 2012, l'éventualité d'un titre, qui fait défaut aux Reds depuis 1990, réapparaît. Et, avec le coach nord-irlandais, Stevie G quitte son poste de briseur de lignes avancé pour devenir la sentinelle d'un " bastion d'invincibilité ", dogme imposé par Bill Shankly en son temps, repris par Rodgers à son institution. Un retour à ses premières amours, palpables dans son autobiographie : " Je suis né pour tacler. Pour la plupart des joueurs professionnels, tacler est une simple façon de défendre. Mais pour moi, c'est une véritable adrénaline. Voir l'équipe adverse en possession du ballon me rend malade. Le tacle, c'est ce qui sépare les lâches des courageux ".Après l'un de leurs meilleurs débuts de saison depuis des années, les Reds semblent taillés pour porter une dix-neuvième couronne en 2014. A cinq journées du terme, ils reçoivent Manchester City, concurrent direct pour la victoire finale, sur qui ils possèdent cinq points et deux matches d'avance. Mais c'est aussi et surtout le 25e anniversaire d'Hillsborough. Une fois de plus, le You'll Never Walk Alone est vibrant. Une fois de plus, Captain Fantastic répond à l'appel. A la 26e minute, les siens mènent déjà 1-0 quand il dépose son corner sur le crâne de Martin Skrtel pour le but du break. Après une victoire à l'arraché (3-2), sa dixième d'affilée, Stevie fond en larmes dans les bras de ses coéquipiers, presque soulagé de son fardeau. " Écoutez ! Écoutez ! On ne peut pas laisser passer ça. On doit continuer ! ", leurordonne-t-il, rageur. Avant de communier avec la foule en délire, encore... Un autre succès à Norwich et voilà Liverpool et son capitaine de nouveau face à leur destin. A domicile, ils accueillent un Chelsea remanié. Les Reds doivent l'emporter pour reléguer City à six points, qui compte, toujours, un match d'avance. Alors qu'Ashley Cole sauve les Blues sur sa ligne et que LuisSuárez est tout près d'ouvrir la marque, l'impensable se produit avant la pause. Sur une passe anodine de Mamadou Sakho, Gerrard loupe son contrôle, glisse sur sa reprise d'appui et laisse filer Demba Ba au but. Tout s'écroule. A la mi-temps, Stevie repense à ce soir de mai 2005, à sa famille, son cousin, son club, à ses railleries parce qu'il n'a justement jamais remporté ce foutu trophée. Alors il donne tout, court, frappe, centre... Mais s'expose aux contres de ceux qu'il assiège. Dans les arrêts de jeu, FernandoTorres donne à Willian pour la sentence. Stevie est à terre, encore... Cette fois, à 33 ans, il ne se relèvera pas. La Mersey déborde de larmes, Liverpool ne sera pas champion. Pas avec lui. Ce 27 avril 2014, Steven Gerrard est probablement mort une première fois. Comme si, pour que sa légende soit plus grande encore, il devait perdre ce jour-là. Comme s'il devait être ce clubman qui a tout donné, en vain. Ce martyr qui devait être châtié en héros, maudit par le sort, mystifié pour l'Histoire. Le 2 janvier dernier, il a donc pris " la décision la plus difficile de [sa] vie ". Fini la pluie et la cité industrielle qui l'a vu grandir, il s'en ira à la fin de saison pour le soleil californien et la MLS. " Steven Gerrard quitte Liverpool, mais Liverpool ne le quittera jamais ", prophétisait ainsi The Daily Telegraph. " Quand je pense à sa carrière, je suis plein de gratitude ", commentait à son tour la légende locale " King Kenny " Dalglish dans le Mirror. " Je me sens simplement chanceux qu'il ait été un joueur de Liverpool et que je l'ai vu jouer. J'ai aussi vu la façon dont il s'est comporté en tant que capitaine. Il était la classe personnifiée. J'espère que dans les six mois à venir, ses six derniers à Liverpool, les gens viendront le voir et lui diront merci. " Ces " gens " qui ont payé à prix d'or pour accompagner son ultime marche dans son jardin d'Anfield, samedi. Pour l'admirer courir, tacler, renverser et marquer, encore. Pour le chanter, encore. Un soutien qui vaut toutes les couronnes. " J'espère qu'un jour je pourrai revenir pour rendre de nouveau service au club ", disait-il à l'annonce de son départ, hanté par une dette dont il s'est toujours pensé redevable. Parce que c'est bien plus que de la vie, de la mort et de l'amour. Si les derbys avaient une saveur toute particulière avec lui, toute rencontre de Steven Gerrard méritait son lot de sueur et de sacrifices. Pas d'exhibition, plutôt des combats. Alors, il s'est battu pour embrasser son blason et porter son étendard aux sommets. Alors, il a appris à vaincre, à s'incliner surtout, à vivre avec cette souffrance à laquelle il a très tôt goûté et qui l'a nourri. Puisque la défaite n'est pas pardonnée, mais que c'est de là que surgit le meilleur d'un Homme, et que les succès sont rares, Gerrard y a mis la manière. Et la sienne, plus que tout autre, était celle d'un perdant magnifique. PAR NICOLAS TAIANA" Ouvrez-moi les veines et je saignerai Liverpool Red. " " Je suis né pour tacler. Voir l'équipe adverse en possession du ballon me rend malade. "