Si l'exemple vient d'en haut, on peut se demander s'il est suivi ou exagéré dans les divisions inférieures. Loin des caméras et de la médiatisation de la D1, le racisme est-il davantage présent sur les terrains ? Nous avons sondé quelques acteurs du football de région, celui qui va de la D3 aux divisions provinciales.
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Si l'exemple vient d'en haut, on peut se demander s'il est suivi ou exagéré dans les divisions inférieures. Loin des caméras et de la médiatisation de la D1, le racisme est-il davantage présent sur les terrains ? Nous avons sondé quelques acteurs du football de région, celui qui va de la D3 aux divisions provinciales. En 1990, Mohammed Lashaf (39 ans) est un des premiers fils de l'immigration maghrébine à faire son entrée en D1. Aujourd'hui, cet ancien attaquant joue encore en P2, à Frameries. " J'ai accompli mes classes à Anderlecht ", dit-il. " Comme j'étais originaire du Borinage, les déplacements étaient longs et nombreux entre mon domicile et le club. Cela ne m'a empêché d'être un des meilleurs de ma génération. A la fin des années 80, j'ai intégré le noyau élargi de l'équipe Première, je m'entraînais avec les stars de l'époque et je jouais en Réserve. Mon rêve était de signer un contrat pro et je méritais largement de recevoir ma chance. Il y a eu des choix quand Aad de Mos a pris la succession de Raymond Goethals. A Anderlecht, je n'ai jamais été victime d'une attitude raciste mais j'ai quand même deviné que quelque chose clochait au moment de la définition des options d'Aad de Mos. Marc Wuyts et Donald Van Durme ont signé un contrat pro, moi pas. C'était peut-être dû aux impératifs de la composition d'un groupe complémentaire. Mais, en attendant, je me suis retrouvé sur le carreau. Luis Oliveira a eu la chance d'être soutenu à fond par le regretté Jean Dockx. Moi, j'aurais dû être trois fois plus fort que les autres. J'ai pris ma revanche en me relançant à Wavre (D2) avant de passer à l'Antwerp (1990-1991), au Standard, etc. J'ai été un précurseur, un des premiers Marocains accédant à la D1, un peu après Mohammed Timoumi, cet international marocain qui joua à Lokeren. N'empêche : mon cheminement a probablement été plus long parce j'étais d'origine étrangère. Je ne dis pas que c'était voulu mais c'était une réalité que j'ai ressentie. Sans ma fracture de la jambe, j'aurais probablement joué au Bayern Munich ou à Stuttgart, qui me voulaient à tout prix. C'est le passé. En D1, des efforts sont prononcés afin de contrer le racisme. Ce combat n'est jamais gagné. Dans les séries provinciales, c'est parfois plus grave et inquiétant que sur les terrains de l'élite où j'ai parfois été insulté. Frameries se produit en P2. Je ne voudrais certainement pas généraliser mais les réceptions sont chaudes dans certains clubs. A Leval, par exemple, l'arbitre a fait appel au délégué et menaça de mettre un terme à la rencontre. Les insultes racistes fusaient dans tous les sens, de la part de nos adversaires et d'une partie du public. J'ai été couvert de propos peu agréables. J'ai marqué, nous avons gagné et cela ne leur a pas cloué le bec. J'ai rigolé en les écoutant mais cela fait froid dans le dos. Certains supporters seraient bien montés sur le terrain. C'est effrayant. En D1, ils ont peur : il y a des caméras, la presse, des photographes, des témoins. Ils sont tenus à l'£il. Mais ce n'est pas le cas dans les séries inférieures où les racistes ont probablement le sentiment de pouvoir agir sans que cela entraîne de conséquences. Alors, ils ne se gênent pas. Il y a un problème de plus en plus important à la base de la pyramide du football belge ". Edmilson, surnommé Magic Edi(38 ans) a, entre autres, fait fureur à Seraing, au Standard et à Ostende. Il joue désormais à la Débrouille Seraing (P1) et oppose son rire et sa bonne humeur aux amateurs de remarques racistes. " C'est au Lierse que j'ai entendu pour la première fois des cris de singes ", dit-il. " Avant de constater que cela m'était destiné, je me suis demandé ce que ces gens voulaient dire. C'était donc leur seul mode d'expression dans la vie : triste. Au Brésil, cela n'existe pas. La société est multiculturelle et multicolore depuis des siècles. Je rigole quand j'ai un raciste devant moi : cela les désarme. La gentillesse et la tranquillité les laissent parfois pantois. A Ath, un de mes derniers clubs, je me souviens avoir dû calmer mon équipier Roger Lukaku énervé par l'attitude des supporters adverses. C'était au niveau provincial. Je me souviens d'un match entre amis pour une £uvre de bienfaisance. Un adversaire m'a conseillé de rentrer au Brésil. Je lui ai dit : - Ecoute, mon vieux, moi, je peux jouer partout : en Amérique latine et en Europe. Mais, toi, au Brésil, tu ne toucherais pas un ballon. - A la base de leur comportement, il y a un manque de culture, d'éducation et de... voyages. S'ils veulent vivre dans un monde irréel, c'est leur problème. A côté de cette minorité, je rencontre tous les jours des gens formidables ". Autre stade pour faire un état des lieux, l'Olympic. La Neuville vibre désormais des exploits des Ivoiriens. " Nous n'avons jamais de réflexions à proprement parler racistes ", explique Joss Péhé. " Mais comme il y a cinq ou six Ivoiriens sur le terrain, on nous confond souvent avec Beveren et lorsque nous nous sommes déplacés à Tongres, les supporters criaient - SK Beveren. Cependant, pour avoir connu la D1, je pense que l'on connaît moins de problèmes en divisions inférieures car il y a moins de pression. On vient avant tout pour s'amuser. Il faut quand même prendre garde. A Charleroi, cela n'a pas encore pris de trop grandes proportions. Les gens sont plus accueillants ici qu'à Beveren, où quand je me rendais dans un supermarché, le gérant me dévisageait et si je posais une question, personne n'avait envie de me répondre. Le racisme devient de plus en plus présent dans le football. Quand je vois ce qui s'est passé avec Ebou Sillah, cela m'inquiète car je me demande comment je vais réagir si un jour j'entends des cris de singe ". Même son de cloche du côté de son coéquipier Alseiny Keita : " A l'Olympic, on est logé à très bonne enseigne. Ce n'est pas un club comme les autres car ici, on sait intégrer n'importe quel joueur. Quand je suis arrivé, je pensais que l'on allait connaître beaucoup plus de difficultés vu que nous possédons cinq éléments ivoiriens. Et finalement, peu d'équipes nous posent des problèmes. Cette saison, il y a juste lors de notre déplacement au FC Liège que cela s'est mal passé. Pourtant, le staff nous avait prévenus. On a commencé l'entraînement sans faire de bruit malgré les provocations incessantes des supporters. Même les stewards en rajoutaient ! Une fois le match commencé, les joueurs ont suivi l'exemple de leurs supporters. Le médian défensif n'a pas arrêté de m'irriter en lançant des phrases du style - Sale nègre, Mobutu ou singe. Un certain moment, il est venu tête contre tête et je l'ai repoussé. Il voulait clairement que je sois exclu mais mes coéquipiers m'ont calmé. Quand j'évoluais à l'Union, je me souviens également d'un match très éprouvant mentalement contre l'Antwerp. A l'époque, on comptait quatre Blacks dans l'équipe et lors de l'échauffement, certains supporters nous ont lancé des sachets de frites pleins de mayonnaise. Moi, je me suis retenu mais certains comme Jules Mbayocko ont pété les plombs et s'en sont pris aux fauteurs de troubles à la mi-temps. Il y a clairement certaines équipes qui adoptent une stratégie pour déstabiliser les étrangers. Ce sont des choses très difficiles à digérer ". L'administratrice déléguée de l'Olympic, Julie Taddei, résume bien la situation : " Autrefois, le football était un no man's land. Etre footballeur signifiait être citoyen du monde. Maintenant, les gens sont devenus intolérants. Si on prend la France comme exemple et que l'on voit que même une personnalité comme Georges Frêche, le maire de Montpellier, tient des propos racistes... Or, cela fait de nombreuses années qu'il y a des Noirs en équipe de France. On parlait même de la garde noire avec Marius Trésor et Gérard Jeanvion. C'est un phénomène mondial. Même en Côte d'Ivoire, on tend à séparer. On fait même la différence entre musulmans du nord et chrétiens du sud, ce qui n'était pas le cas auparavant ". Serge Quinet a longtemps côtoyé les stades, en jouant notamment en 2e Provinciale pour le compte d'Orp dans le Brabant Wallon : " Je suis quarteron et on m'a toujours pris pour un Maghrébin. Je me souviens quand on jouait à Lumay et que je déboulais le long de la touche, je recevais des coups de parapluie de la part des supporters. L'arbitre n'a rien dit. Il faut avouer qu'en matière de racisme, ils ne sont souvent pas les derniers à en rajouter. Avant une rencontre, un arbitre lit les cartes d'identité et cite mon nom. En me voyant approcher, il reprend ma carte et change mon nom en le prononçant Aouinet. En plein milieu du match, sur une faute, il m'adresse la carte jaune et me demande mon nom et je le prononce comme lui l'avait fait. Là-dessus, il me brandit un deuxième carton jaune et me renvoie aux vestiaires pour grossièreté à son égard. Au mini foot, je peux également raconter une anecdote qui remonte à une quinzaine d'années. A l'époque, on parlait beaucoup du sida qui serait né en Afrique. Mon adversaire direct n'a pas arrêté de me traiter de bougnoule en rajoutant AIDS à chaque fois. Il est venu tête contre tête, a ouvert la bouche et redit ces insanités. J'ai alors réagi de façon peu reluisante en lui crachant dans la bouche en rajoutant - Maintenant, tu l'as aussi. Mon adversaire a refusé de remonter sur le terrain. L'arbitre m'a dit que je n'avais pas à faire ces choses-là et quand je lui ai fait remarquer que mon adversaire n'avait pas à proférer de telles insultes, il a répondu - Ce n'est pas mon problème. Je n'ai jamais vu un directeur de jeu prendre la défense d'un joueur insulté. Ceci dit, le racisme va dans les deux sens. Quand on rencontre certaines équipes maghrébines, l'arbitre a peur de siffler contre elles tellement les joueurs et le public sont hostiles ". Mohamed Dahmane a lui connu la D3 avant de rallier la D1 avec Mons. " La seule différence vient des supporters adverses. Comme il n'y a généralement pas de protection entre les gradins et la pelouse, on entend plus facilement les quolibets. Avec les Francs Borains, je n'ai eu qu'un incident, à Walhain. On m'a traité de sale Arabe. En France, je vivais dans un quartier où il y avait 90 % d'étrangers. Il suffisait d'une simple altercation pour que directement on s'en prenne à nos origines. Sinon, je trouve que tout est grossi en D1. En France, c'est pareil. Je me suis rendu au PSG et c'était affolant d'entendre 5.000 personnes lancer des insultes racistes. Maintenant, le football est le symbole d'une réussite financière. Tous les clubs sont guidés par l'aspect commercial et sont prêts à tout pour déstabiliser l'adversaire, y compris des cris racistes. On oublie qu'on est d'abord là pour s'amuser et donner du spectacle aux gens ". Récemment, Dahmane a connu sa première mauvaise expérience en D1. " C'était à Roulers. Suite à une faute, le capitaine Frédéric Vanderbiest nous a traités, Hocine Ragued et moi, de sales rats et de sales bougnoules. On s'est retourné vers l'arbitre qui n'avait rien entendu. Le capitaine de Roulers a vu que nous n'avions pas réagi. Sur un corner, il est venu vers moi et a dit qu'il n'aurait pas dû lancer de telles choses. Je lui ai répondu - Tu ne vois pas tout le scandale que l'on fait autour de ça et il a rajouté que j'avais raison ". PIERRE BILIC ET STÉPHANE VANDE VELDE