"Moi, je peux faire tout ce que je veux, marquer de près, de loin, du gauche, du droit, de la tête ou d'une reprise de volée acrobatique, cela n'y change rien : mes qualités de buteur ne feront jamais l'unanimité en Belgique... ", affirme Jérémy Perbet. " Je me suis affirmé ici en tant que finisseur mais, c'est regrettable, il faudra que je quitte ce pays pour qu'on puisse parler de reconnaissance à mon égard. "

Le réalisateur français ne cache pas une pointe de frustration due aussi à ses 28 ans, âge limite pour réaliser un transfert intéressant sportivement et financièrement. Si Perbet est populaire à Mons, on peut en dire autant de Cédric Roussel que tout le monde salue quand il met un pied au Tondreau. Toujours aussi solide, l'ancien pivot embrasse ses camarades, serre autant de pognes que Barack Obama, sourit comme quand il empilait des collections de buts pour les Dragons en 2002-03. Le temps a cependant fait son £uvre : Roussel se partage entre son boulot dans une grande boulangerie, la RUS Bel£il (P1 Hainaut) et sa vie de famille. Mais cela lui permet de jeter un regard serein sur la planète foot, un peu plus folle chaque année.

" Je devine tout ce qui se passe dans la tête de Jérémy car j'ai vécu la même chose. ", certifie-t-il. " Etre meilleur buteur de D1 avec un petit club, c'est énorme. Je suis persuadé que Jérémy peut réussir à un niveau élevé. "

N'y a-t-il pas des similitudes dans vos parcours ?

Roussel : Nous avons tous les deux pas mal voyagé avant de dominer le classement des meilleurs buteurs de D1 à Mons. Avant d'en arriver là, à 24 ans, j'avais déjà évolué à La Louvière, à Gand, à Coventry et à Wolverhampton. J'avais déjà un vécu qui m'a certainement été utile à Mons. Jérémy a aussi fait et défait ses bagages (Clermont, Moulins, Strasbourg, Charleroi, Angers, Tubize, Lokeren) avant de décoller au Tondreau. Un buteur est un caméléon qui, pour réussir, doit s'adapter à toutes les situations et les styles de jeu.

Perbet : Je partage les grands axes de cette analyse. Avec le temps, je suis devenu plus complet. Un attaquant doit désormais reculer si le bloc évolue bas. Il y a une part de travail défensif que personne ne peut négliger avant de se lancer dans une reconversion rapide. J'ai dû m'adapter en Belgique où l'attaquant de pointe part parfois de très loin. Mon parcours a été assez long comme celui de Cédric et, pour moi, c'est une richesse. Lui comme moi ne sommes pas des stars. Nos atouts ne sont pas hors normes. Il a fallu s'investir, beaucoup travailler au quotidien pour avancer et en arriver là. Cédric est fier de son titre de meilleur buteur et ce sera mon cas aussi. Au-delà de cela, si les Dragons placent un deuxième des leurs en tête de ce classement, cela vaudra en dire beaucoup sur le style de jeu proposé au public montois. Si j'y parviens, ce sera en ayant eu quatre matches de moins à mon programme que les attaquants des play-offs 1. C'est incroyable mais c'est ça la Belgique...

" Jérémy a ses cartes en mains "

Mons a été important pour vous...

Roussel : Evidemment. Marc Grosjean insistait sans cesse pour que De Vreese, Londo, Joly, Rivenet et les autres me procurent de bons ballons. J'ai signé la première fois chez les Dragons alors qu'ils venaient d'accéder à la D1. J'avais été loué pour un an par Wolverhampton et je n'étais pas maître de mon destin. Les Anglais ont monnayé ensuite ma réussite de meilleur buteur de D1 (22 buts comme Wesley Sonck). Je voulais rester à Mons et un contrat de cinq ans avait été déposé dans un coffre par Jean-Claude Verbist. Je devais expliquer aux Anglais que je ne signerais qu'à Mons... Comme Sonck était passé pour 2.000.000 d'euros à l'Ajax, ils exigèrent la même somme pour moi. Mons ne pouvait même pas offrir le dixième. Genk patienta un peu pour faire baisser les enchères et l'affaire fut conclue. A mon retour au Tondreau avec Genk, une partie du stade me siffla. Les gens ne connaissaient pas le dessous des cartes. Mais la tribune d'honneur se leva pour m'applaudir : la direction savait ce qui s'était passé. Jérémy est monté de D2 en D1 avec ce club et, après un petit retour à Lokeren qui entendait réaliser un bénéfice en le cédant définitivement à Mons, il a signé un bon contrat. Sa situation et sa marge de man£uvre sont plus confortables que pour moi autrefois. Il a ses cartes en mains.

Perbet : Oui, c'est une évidence. J'ai en effet un contrat de quatre ans à Mons. Quand deux parties se lient pour une aussi longue période, cela signifie que la confiance est partagée. Il y a un projet au Tondreau et j'y ai adhéré. Le retour en D1 a été acquis sur le fil et je mesurais que ce club pouvait s'installer en D1, moi aussi. C'est pour cela que je ne souhaitais pas rester à Lokeren après ma saison de location. Et je ne me suis pas trompé dans ce choix.

Auriez-vous aimé jouer ensemble ?

Roussel : Bien sûr : nous présentons des styles complémentaires. Même si je n'étais pas qu'un pivot, loin de là, je fixais les défenses et un attaquant comme Jérémy, particulièrement à l'aise dans le jeu court comme dans ses déplacements, aurait été indiqué pour tourner autour de moi. J'évoluais en une ou deux touches de ballon. J'adorais marquer, cela va de soi, mais j'étais aussi un " remiseur " très appliqué, je crois. Un attaquant dans notre genre doit être entouré et ne force pas la différence tout seul. Jérémy est plus mobile, ne lâche rien et, c'est le plus important, il cadre comme personne en D1.

Perbet : J'ai toujours adoré m'exprimer aux côtés d'un attaquant costaud, excellent dans le trafic aérien, ce qui était le cas de Cédric. J'ai un style qui lui aurait convenu. On dit qu'un buteur doit être bien servi et je le suis à Mons mais j'aide les autres aussi. Je ne suis pas encore à mon apogée. Je travaille mes points faibles, comme tout ce qui concerne l'aspect défensif, sans oublier d'entretenir mes principaux atouts : un bon placement en zone de vérité, garder son calme, se démarquer, frapper, cadrer, marquer. Il faut répéter sans cesse ces gestes. Mais marquer, c'est quand même un don à la base, il ne faut pas l'oublier. On l'a ou on ne l'a pas, on est un buteur ou pas. Cédric l'a toujours été, moi aussi...

Mais, en gros : no sweat no glory ?

Roussel : Cela va de soi. Je ne me suis jamais pris pour ce que je n'étais pas. Je n'aurais pas pu avoir un parcours à la Vincent Kompany qui est fait pour le top. Mais partout où j'ai été, j'ai marqué des buts, que ce soit en Belgique, en Angleterre, en Russie ou en Italie. En équipes de jeunes au Standard, où j'étais entraîné par Christian Labarbe, je n'ai jamais oublié de perfectionner mes atouts. Je restais souvent une demi-heure de plus sur le terrain pour multiplier les reprises de volée. Mon frère était plus doué que moi et on lui prédisait une plus belle carrière que la mienne. Au bout du compte, j'ai été plus loin car j'ai toujours appliqué le message de Labarbe : bosser. Si un buteur n'entretient pas ses spécificités, ce qui fait sa différence, c'est inutile. A 27 ans, on a un style. C'est le cas de Jérémy qui ne peut pas devenir un autre genre de buteur. On peut élargir son registre mais si un club le recrute, ce sera pour ses qualités, pas pour celles d'un bélier pur sang. A son âge, on peut dire : - Merde, je joue bien comme cela et je mise d'abord sur mes qualités.

Perbet : Exact mais je commence quand même à me poser des questions sur la façon dont on regarde le foot en Belgique. Il y a quatre ans que je suis là, avec un intermède d'une saison à Angers, quatre ans que je claque des buts mais j'ai une étiquette de buteur de petit club. Je ne comprends pas et je pourrais réaliser des miracles à l'avenir, cela ne changerait rien. J'espère avoir la joie de jouer un jour en Coupe d'Europe. Mons y parviendra peut-être, je le souhaite, mais à 27 ans, j'ai plus de chance d'y arriver via un autre club. Les grands de la D1 belge ne s'intéressent pas à moi. C'est clair : pour y arriver, il faudra que je quitte la Belgique. Et ce n'est pas facile car le championnat belge n'a pas la cote. C'est étrange mais on n'engage plus un attaquant parce qu'il marque à profusion. Il y a d'autres critères qui entrent en ligne de compte.

" Marquer ne suffit pas, dirait-on "

Quels critères ?

Perbet : Combien d'autres buteurs de mon style trouve-t-on en D1 ? Un : Jelle Vossen. L'attaquant de Genk est un réalisateur mais il n'oublie pas la finesse, le placement, le collectif. Je ne dis pas que c'est la panacée. Quel genre d'attaquants cherche-t-on le plus ? Marquer ne suffit pas, dirait-on. A Anderlecht, au Standard ou au Club Bruges, il faut être costaud ou ultra-rapide. Cette tendance se vérifie à l'étranger. Et il convient d'y ajouter la jeunesse. A 28 ans, un buteur est déjà... " vieux " car il sera difficile de le vendre deux ans plus tard. Cédric a connu de grands clubs. C'est un plus sur le plan sportif mais je songe aussi à l'aspect humain. Même si ce ne fut probablement pas toujours facile, il a vécu des expériences intéressantes à l'étranger qui ont façonné sa vie d'homme et de famille.

Roussel : Tout n'a pas été parfait, loin de là, mais j'ai tenté ma chance. Il ne faut pas oublier que le joueur n'est pas totalement libre. Et ce fut mon cas dans 75 % de mes transferts. Quand on n'est pas en fin de contrat, c'est parfois très compliqué. Les pressions extérieures sont très fortes. Wolverhampton m'a poussé vers Genk. Plus tard, les Limbourgeois m'ont obligé à accepter l'offre de Rubin Kazan. Il y avait tout un bal autour de moi avec l'apparition d'agents, comme Paul Courant, dans la roue de mes propres agents de l'époque. J'ai refusé cinq fois puis le coach de Genk, René Vandereycken, m'a dit : - Si tu ne signes pas en Russie, tu seras versé dans le noyau C. Je ne pouvais pas me permettre de ne pas jouer durant des mois.

Intéressant à savoir...

Perbet : Un joueur dont on ne parle plus durant une demi-saison éprouve du mal à revenir et à retrouver sa cote.

Roussel : J'ai été un pionnier en Russie. Rubin Kazan est devenu un grand club russe. Le projet était valable. Mais j'y ai vécu les débuts de cette aventure. Kazan n'est pas Moscou ou Saint-Pétersbourg. Les joueurs russes étaient jaloux des étrangers mieux payés qu'eux. Les gens n'étaient pas souriants et j'ai dû visiter toute la ville de fond en comble avant de trouver un appartement valable. J'ai pu obtenir assez de billets d'avion pour que ma compagne me rende visite mais elle y était souvent seule car les mises au vert se succédaient. Elle a quitté son travail et je lui ai demandé sa main en Russie. Ma future épouse a tout organisé et je n'ai eu qu'à revenir en Belgique pour me marier ! Quand un joueur part à l'étranger, ses chances de réussite sont plus élevées si sa vie de couple est solide.

D'autres clubs vous ont-ils forcé la main ?

Roussel : Oui, Zulte Waregem. Je me sentais super bien là-bas sous la direction d'un superbe entraîneur, Francky Dury. Il m'aimait bien, je l'appréciais et cela roulait et j'étais venu pour rien. Mais quand Brescia déposa un million d'euros sur la table, Dury m'implora avec une tristesse non feinte : - Il faut que tu ailles à Brescia car nous avons besoin de cet argent. Je ne me plains pas, j'ai eu droit à un bon contrat mais il y a tellement d'éléments qui entrent en ligne de compte dans la carrière d'un joueur. Pourquoi ne suis-je pas resté assez longtemps à Zulte Waregem ? Certains ont peut-être estimé que mon séjour au stade Arc-en-ciel s'est terminé sur un échec. Pas du tout et Waregem a réalisé une belle affaire.

Perbet : Lokeren ne voulait plus de moi mais a fait traîner les affaires pour que Mons soit plus généreux. Peter Maes ne comptait pas sur moi, je n'espérais rien de lui mais Lokeren a traîné des pieds avant de conclure avec Mons. J'ai appris qu'un joueur ne doit jamais choisir un club pour un entraîneur.

" D'Onofrio préférait Tchité "

Avez-vous parfois opté pour un... entraîneur ?

Roussel : Je me suis retrouvé à Gand car Johan Boskamp était là. Quelques mois plus tard, il était débarqué au profit de Trond Sollied qui amena Ole-Martin Aarst dans ses bagages. Pour moi, c'était fini à Gand. J'ai pris la direction de Coventry et de Wolverhampton. En Premier League, j'ai joué et marqué face aux plus grands clubs : c'était terrible. Ce que je dis confirme qu'on ne maîtrise pas tous les paramètres. Au Standard, Dominique D'Onofrio ne m'avait pas à la bonne et préférait Mémé Tchité.

Perbet : Quand je suis arrivé à Mons en D2, Dennis van Wijk n'était pas encore à pied d'£uvre. Puis c'est lui qui a pris la succession de Geert Broeckaert, T1 intérimaire, et ça a bien marché : montée, bon début en D1, rien à dire sur son travail sportif. Sa gestion du vestiaire et des hommes posa ensuite des problèmes mais à chacun ses méthodes. En janvier, j'ai compris qu'on fonçait dans le mur. Il y avait des tensions énormes et j'étais inquiet. Je ne voulais pas tout jeter par la fenêtre. Le club devait continuer sur sa lancée et moi aussi : ce titre de meilleur buteur de D1, je le veux... Enzo Scifo a pris la succession de Van Wijk au bon moment pour que la saison ne se termine pas en eau de boudin. Mais, je le répète, je n'enlève rien au tableau de chasse de Van Wijk.

Perbet doit-il quitter Mons ?

Roussel : Son contrat de quatre ans le met à l'aise. Il a tout pour être heureux dans un club où tout le monde l'apprécie. L'équipe joue pour lui. Maintenant, il y a le reste. Jérémy a parlé de Coupe d'Europe, c'est normal. Je rêvais d'être champion avec le Standard (j'ai été troisième l'année des mottes de terre lancées vers Dominique). Un footballeur veut toujours aller plus haut. Et Jérémy en a les moyens, il faut être aveugle pour ne pas le voir. Il progresserait encore dans un grand club. Les différences se marquent surtout par la pression extérieur, le public, un effectif plus élargi. Jérémy a le mental qu'il faut pour se frotter à ça. Le football, il l'a. Le reste, c'est du mental, de la confiance, un peu de chance. Les grands clubs ont besoin d'attaquants précis qui cadrent. J'en connais un : il joue à Mons... A 27 ans, l'argent est important : le nier, c'est de l'hypocrisie. Mes bons contrats m'ont permis de construire une belle maison. Et je le comprends quand il dit qu'on lui a collé une étiquette dans le dos.

Donc à sa place vous partiriez ?

Roussel : Je ne peux pas répondre à sa place. Si cela arrange tout le monde, oui. Dans quelques années, quand sa carrière sera terminée, il ne peut pas lui rester que des souvenirs. Il a travaillé dur et doit s'assurer un avenir, signer le contrat de sa carrière. Mais c'est à lui de décider...

Jérémy ?

Perbet : J'ai ma petite idée mais je veux garder mon calme, bien négocier les play-offs 2, marquer des buts. Puis, on verra. Oui, il y a eu des offres en janvier, de Russie, de France. Un prix de transfert entre 2.500.000 et 3.000. 000 d'euros ? J'ai entendu cela mais je ne veux pas précéder les événements. Il y a encore des échéances et après, on verra.

Qu'est-ce qui vous a plu dans les propos de votre interlocuteur ?

Perbet : Je l'avais déjà rencontré. C'est un attaquant comme moi. Son discours est direct et on devine que ses séjours à l'étranger ont façonné sa personnalité. La maturité de ses idées par rapport au foot m'impressionne. Aujourd'hui, il a pris du recul par rapport à la D1 mais c'est le football et son caractère qui lui ont donné cette dimension.

Roussel : Jérémy maîtrise bien la situation. Je suis certain qu'il fera les choix qui lui conviennent. Il est en position de force, c'est certain.

PAR PIERRE BILIC - PHOTOS : IMAGEGLOBE/ KETELS

" Combien d'autres buteurs de mon style trouve-t-on en D1 ? Un : Jelle Vossen. " (Perbet)

" Jérémy progresserait encore dans un grand club. " (Roussel)

"Moi, je peux faire tout ce que je veux, marquer de près, de loin, du gauche, du droit, de la tête ou d'une reprise de volée acrobatique, cela n'y change rien : mes qualités de buteur ne feront jamais l'unanimité en Belgique... ", affirme Jérémy Perbet. " Je me suis affirmé ici en tant que finisseur mais, c'est regrettable, il faudra que je quitte ce pays pour qu'on puisse parler de reconnaissance à mon égard. "Le réalisateur français ne cache pas une pointe de frustration due aussi à ses 28 ans, âge limite pour réaliser un transfert intéressant sportivement et financièrement. Si Perbet est populaire à Mons, on peut en dire autant de Cédric Roussel que tout le monde salue quand il met un pied au Tondreau. Toujours aussi solide, l'ancien pivot embrasse ses camarades, serre autant de pognes que Barack Obama, sourit comme quand il empilait des collections de buts pour les Dragons en 2002-03. Le temps a cependant fait son £uvre : Roussel se partage entre son boulot dans une grande boulangerie, la RUS Bel£il (P1 Hainaut) et sa vie de famille. Mais cela lui permet de jeter un regard serein sur la planète foot, un peu plus folle chaque année. " Je devine tout ce qui se passe dans la tête de Jérémy car j'ai vécu la même chose. ", certifie-t-il. " Etre meilleur buteur de D1 avec un petit club, c'est énorme. Je suis persuadé que Jérémy peut réussir à un niveau élevé. "Roussel : Nous avons tous les deux pas mal voyagé avant de dominer le classement des meilleurs buteurs de D1 à Mons. Avant d'en arriver là, à 24 ans, j'avais déjà évolué à La Louvière, à Gand, à Coventry et à Wolverhampton. J'avais déjà un vécu qui m'a certainement été utile à Mons. Jérémy a aussi fait et défait ses bagages (Clermont, Moulins, Strasbourg, Charleroi, Angers, Tubize, Lokeren) avant de décoller au Tondreau. Un buteur est un caméléon qui, pour réussir, doit s'adapter à toutes les situations et les styles de jeu. Perbet : Je partage les grands axes de cette analyse. Avec le temps, je suis devenu plus complet. Un attaquant doit désormais reculer si le bloc évolue bas. Il y a une part de travail défensif que personne ne peut négliger avant de se lancer dans une reconversion rapide. J'ai dû m'adapter en Belgique où l'attaquant de pointe part parfois de très loin. Mon parcours a été assez long comme celui de Cédric et, pour moi, c'est une richesse. Lui comme moi ne sommes pas des stars. Nos atouts ne sont pas hors normes. Il a fallu s'investir, beaucoup travailler au quotidien pour avancer et en arriver là. Cédric est fier de son titre de meilleur buteur et ce sera mon cas aussi. Au-delà de cela, si les Dragons placent un deuxième des leurs en tête de ce classement, cela vaudra en dire beaucoup sur le style de jeu proposé au public montois. Si j'y parviens, ce sera en ayant eu quatre matches de moins à mon programme que les attaquants des play-offs 1. C'est incroyable mais c'est ça la Belgique... Roussel : Evidemment. Marc Grosjean insistait sans cesse pour que De Vreese, Londo, Joly, Rivenet et les autres me procurent de bons ballons. J'ai signé la première fois chez les Dragons alors qu'ils venaient d'accéder à la D1. J'avais été loué pour un an par Wolverhampton et je n'étais pas maître de mon destin. Les Anglais ont monnayé ensuite ma réussite de meilleur buteur de D1 (22 buts comme Wesley Sonck). Je voulais rester à Mons et un contrat de cinq ans avait été déposé dans un coffre par Jean-Claude Verbist. Je devais expliquer aux Anglais que je ne signerais qu'à Mons... Comme Sonck était passé pour 2.000.000 d'euros à l'Ajax, ils exigèrent la même somme pour moi. Mons ne pouvait même pas offrir le dixième. Genk patienta un peu pour faire baisser les enchères et l'affaire fut conclue. A mon retour au Tondreau avec Genk, une partie du stade me siffla. Les gens ne connaissaient pas le dessous des cartes. Mais la tribune d'honneur se leva pour m'applaudir : la direction savait ce qui s'était passé. Jérémy est monté de D2 en D1 avec ce club et, après un petit retour à Lokeren qui entendait réaliser un bénéfice en le cédant définitivement à Mons, il a signé un bon contrat. Sa situation et sa marge de man£uvre sont plus confortables que pour moi autrefois. Il a ses cartes en mains. Perbet : Oui, c'est une évidence. J'ai en effet un contrat de quatre ans à Mons. Quand deux parties se lient pour une aussi longue période, cela signifie que la confiance est partagée. Il y a un projet au Tondreau et j'y ai adhéré. Le retour en D1 a été acquis sur le fil et je mesurais que ce club pouvait s'installer en D1, moi aussi. C'est pour cela que je ne souhaitais pas rester à Lokeren après ma saison de location. Et je ne me suis pas trompé dans ce choix. Roussel : Bien sûr : nous présentons des styles complémentaires. Même si je n'étais pas qu'un pivot, loin de là, je fixais les défenses et un attaquant comme Jérémy, particulièrement à l'aise dans le jeu court comme dans ses déplacements, aurait été indiqué pour tourner autour de moi. J'évoluais en une ou deux touches de ballon. J'adorais marquer, cela va de soi, mais j'étais aussi un " remiseur " très appliqué, je crois. Un attaquant dans notre genre doit être entouré et ne force pas la différence tout seul. Jérémy est plus mobile, ne lâche rien et, c'est le plus important, il cadre comme personne en D1. Perbet : J'ai toujours adoré m'exprimer aux côtés d'un attaquant costaud, excellent dans le trafic aérien, ce qui était le cas de Cédric. J'ai un style qui lui aurait convenu. On dit qu'un buteur doit être bien servi et je le suis à Mons mais j'aide les autres aussi. Je ne suis pas encore à mon apogée. Je travaille mes points faibles, comme tout ce qui concerne l'aspect défensif, sans oublier d'entretenir mes principaux atouts : un bon placement en zone de vérité, garder son calme, se démarquer, frapper, cadrer, marquer. Il faut répéter sans cesse ces gestes. Mais marquer, c'est quand même un don à la base, il ne faut pas l'oublier. On l'a ou on ne l'a pas, on est un buteur ou pas. Cédric l'a toujours été, moi aussi... Roussel : Cela va de soi. Je ne me suis jamais pris pour ce que je n'étais pas. Je n'aurais pas pu avoir un parcours à la Vincent Kompany qui est fait pour le top. Mais partout où j'ai été, j'ai marqué des buts, que ce soit en Belgique, en Angleterre, en Russie ou en Italie. En équipes de jeunes au Standard, où j'étais entraîné par Christian Labarbe, je n'ai jamais oublié de perfectionner mes atouts. Je restais souvent une demi-heure de plus sur le terrain pour multiplier les reprises de volée. Mon frère était plus doué que moi et on lui prédisait une plus belle carrière que la mienne. Au bout du compte, j'ai été plus loin car j'ai toujours appliqué le message de Labarbe : bosser. Si un buteur n'entretient pas ses spécificités, ce qui fait sa différence, c'est inutile. A 27 ans, on a un style. C'est le cas de Jérémy qui ne peut pas devenir un autre genre de buteur. On peut élargir son registre mais si un club le recrute, ce sera pour ses qualités, pas pour celles d'un bélier pur sang. A son âge, on peut dire : - Merde, je joue bien comme cela et je mise d'abord sur mes qualités. Perbet : Exact mais je commence quand même à me poser des questions sur la façon dont on regarde le foot en Belgique. Il y a quatre ans que je suis là, avec un intermède d'une saison à Angers, quatre ans que je claque des buts mais j'ai une étiquette de buteur de petit club. Je ne comprends pas et je pourrais réaliser des miracles à l'avenir, cela ne changerait rien. J'espère avoir la joie de jouer un jour en Coupe d'Europe. Mons y parviendra peut-être, je le souhaite, mais à 27 ans, j'ai plus de chance d'y arriver via un autre club. Les grands de la D1 belge ne s'intéressent pas à moi. C'est clair : pour y arriver, il faudra que je quitte la Belgique. Et ce n'est pas facile car le championnat belge n'a pas la cote. C'est étrange mais on n'engage plus un attaquant parce qu'il marque à profusion. Il y a d'autres critères qui entrent en ligne de compte. Perbet : Combien d'autres buteurs de mon style trouve-t-on en D1 ? Un : Jelle Vossen. L'attaquant de Genk est un réalisateur mais il n'oublie pas la finesse, le placement, le collectif. Je ne dis pas que c'est la panacée. Quel genre d'attaquants cherche-t-on le plus ? Marquer ne suffit pas, dirait-on. A Anderlecht, au Standard ou au Club Bruges, il faut être costaud ou ultra-rapide. Cette tendance se vérifie à l'étranger. Et il convient d'y ajouter la jeunesse. A 28 ans, un buteur est déjà... " vieux " car il sera difficile de le vendre deux ans plus tard. Cédric a connu de grands clubs. C'est un plus sur le plan sportif mais je songe aussi à l'aspect humain. Même si ce ne fut probablement pas toujours facile, il a vécu des expériences intéressantes à l'étranger qui ont façonné sa vie d'homme et de famille. Roussel : Tout n'a pas été parfait, loin de là, mais j'ai tenté ma chance. Il ne faut pas oublier que le joueur n'est pas totalement libre. Et ce fut mon cas dans 75 % de mes transferts. Quand on n'est pas en fin de contrat, c'est parfois très compliqué. Les pressions extérieures sont très fortes. Wolverhampton m'a poussé vers Genk. Plus tard, les Limbourgeois m'ont obligé à accepter l'offre de Rubin Kazan. Il y avait tout un bal autour de moi avec l'apparition d'agents, comme Paul Courant, dans la roue de mes propres agents de l'époque. J'ai refusé cinq fois puis le coach de Genk, René Vandereycken, m'a dit : - Si tu ne signes pas en Russie, tu seras versé dans le noyau C. Je ne pouvais pas me permettre de ne pas jouer durant des mois. Perbet : Un joueur dont on ne parle plus durant une demi-saison éprouve du mal à revenir et à retrouver sa cote. Roussel : J'ai été un pionnier en Russie. Rubin Kazan est devenu un grand club russe. Le projet était valable. Mais j'y ai vécu les débuts de cette aventure. Kazan n'est pas Moscou ou Saint-Pétersbourg. Les joueurs russes étaient jaloux des étrangers mieux payés qu'eux. Les gens n'étaient pas souriants et j'ai dû visiter toute la ville de fond en comble avant de trouver un appartement valable. J'ai pu obtenir assez de billets d'avion pour que ma compagne me rende visite mais elle y était souvent seule car les mises au vert se succédaient. Elle a quitté son travail et je lui ai demandé sa main en Russie. Ma future épouse a tout organisé et je n'ai eu qu'à revenir en Belgique pour me marier ! Quand un joueur part à l'étranger, ses chances de réussite sont plus élevées si sa vie de couple est solide. Roussel : Oui, Zulte Waregem. Je me sentais super bien là-bas sous la direction d'un superbe entraîneur, Francky Dury. Il m'aimait bien, je l'appréciais et cela roulait et j'étais venu pour rien. Mais quand Brescia déposa un million d'euros sur la table, Dury m'implora avec une tristesse non feinte : - Il faut que tu ailles à Brescia car nous avons besoin de cet argent. Je ne me plains pas, j'ai eu droit à un bon contrat mais il y a tellement d'éléments qui entrent en ligne de compte dans la carrière d'un joueur. Pourquoi ne suis-je pas resté assez longtemps à Zulte Waregem ? Certains ont peut-être estimé que mon séjour au stade Arc-en-ciel s'est terminé sur un échec. Pas du tout et Waregem a réalisé une belle affaire. Perbet : Lokeren ne voulait plus de moi mais a fait traîner les affaires pour que Mons soit plus généreux. Peter Maes ne comptait pas sur moi, je n'espérais rien de lui mais Lokeren a traîné des pieds avant de conclure avec Mons. J'ai appris qu'un joueur ne doit jamais choisir un club pour un entraîneur. Roussel : Je me suis retrouvé à Gand car Johan Boskamp était là. Quelques mois plus tard, il était débarqué au profit de Trond Sollied qui amena Ole-Martin Aarst dans ses bagages. Pour moi, c'était fini à Gand. J'ai pris la direction de Coventry et de Wolverhampton. En Premier League, j'ai joué et marqué face aux plus grands clubs : c'était terrible. Ce que je dis confirme qu'on ne maîtrise pas tous les paramètres. Au Standard, Dominique D'Onofrio ne m'avait pas à la bonne et préférait Mémé Tchité. Perbet : Quand je suis arrivé à Mons en D2, Dennis van Wijk n'était pas encore à pied d'£uvre. Puis c'est lui qui a pris la succession de Geert Broeckaert, T1 intérimaire, et ça a bien marché : montée, bon début en D1, rien à dire sur son travail sportif. Sa gestion du vestiaire et des hommes posa ensuite des problèmes mais à chacun ses méthodes. En janvier, j'ai compris qu'on fonçait dans le mur. Il y avait des tensions énormes et j'étais inquiet. Je ne voulais pas tout jeter par la fenêtre. Le club devait continuer sur sa lancée et moi aussi : ce titre de meilleur buteur de D1, je le veux... Enzo Scifo a pris la succession de Van Wijk au bon moment pour que la saison ne se termine pas en eau de boudin. Mais, je le répète, je n'enlève rien au tableau de chasse de Van Wijk. Roussel : Son contrat de quatre ans le met à l'aise. Il a tout pour être heureux dans un club où tout le monde l'apprécie. L'équipe joue pour lui. Maintenant, il y a le reste. Jérémy a parlé de Coupe d'Europe, c'est normal. Je rêvais d'être champion avec le Standard (j'ai été troisième l'année des mottes de terre lancées vers Dominique). Un footballeur veut toujours aller plus haut. Et Jérémy en a les moyens, il faut être aveugle pour ne pas le voir. Il progresserait encore dans un grand club. Les différences se marquent surtout par la pression extérieur, le public, un effectif plus élargi. Jérémy a le mental qu'il faut pour se frotter à ça. Le football, il l'a. Le reste, c'est du mental, de la confiance, un peu de chance. Les grands clubs ont besoin d'attaquants précis qui cadrent. J'en connais un : il joue à Mons... A 27 ans, l'argent est important : le nier, c'est de l'hypocrisie. Mes bons contrats m'ont permis de construire une belle maison. Et je le comprends quand il dit qu'on lui a collé une étiquette dans le dos. Roussel : Je ne peux pas répondre à sa place. Si cela arrange tout le monde, oui. Dans quelques années, quand sa carrière sera terminée, il ne peut pas lui rester que des souvenirs. Il a travaillé dur et doit s'assurer un avenir, signer le contrat de sa carrière. Mais c'est à lui de décider... Perbet : J'ai ma petite idée mais je veux garder mon calme, bien négocier les play-offs 2, marquer des buts. Puis, on verra. Oui, il y a eu des offres en janvier, de Russie, de France. Un prix de transfert entre 2.500.000 et 3.000. 000 d'euros ? J'ai entendu cela mais je ne veux pas précéder les événements. Il y a encore des échéances et après, on verra. Perbet : Je l'avais déjà rencontré. C'est un attaquant comme moi. Son discours est direct et on devine que ses séjours à l'étranger ont façonné sa personnalité. La maturité de ses idées par rapport au foot m'impressionne. Aujourd'hui, il a pris du recul par rapport à la D1 mais c'est le football et son caractère qui lui ont donné cette dimension. Roussel : Jérémy maîtrise bien la situation. Je suis certain qu'il fera les choix qui lui conviennent. Il est en position de force, c'est certain. PAR PIERRE BILIC - PHOTOS : IMAGEGLOBE/ KETELS" Combien d'autres buteurs de mon style trouve-t-on en D1 ? Un : Jelle Vossen. " (Perbet) " Jérémy progresserait encore dans un grand club. " (Roussel)