Près de deux heures et demie, non-stop. C'est le temps qu'il faut à Christian Brüls pour faire le bilan, calmement. Posé dans le fauteuil d'un chic hôtel de Verviers, le trentenaire, ancien de Gand, du Standard, d'Eupen, mais aussi de Nice et Rennes, revient sur une carrière remplie d'anecdotes.
...

Près de deux heures et demie, non-stop. C'est le temps qu'il faut à Christian Brüls pour faire le bilan, calmement. Posé dans le fauteuil d'un chic hôtel de Verviers, le trentenaire, ancien de Gand, du Standard, d'Eupen, mais aussi de Nice et Rennes, revient sur une carrière remplie d'anecdotes. Après sept mois d'inactivité, qu'il occupe en s'entraînant avec Amblève, l'entité de première provinciale qui l'a formé, celle de son village, capitale de son coeur, il vient de reprendre du service à Westerlo, maison qui l'a révélé, de 2010 à 2011. Et où il enchaîne déjà les titularisations. " Je suis surpris par ma propre condition ", se marre le néo-Campinois, entre deux gorgées de coca. " Il y a des gens qui, s'ils ne font rien pendant un mois, prennent cinq kilos. Moi, rien du tout. Je n'ai même pas perdu de muscles. Je ne savais même pas que j'avais un corps comme ça... " C'était la première fois que tu connaissais vraiment le chômage... CHRISTIAN BRÜLS : Oui. J'avais déjà connu des moments de flou, mais n'avoir rien du tout... ( il souffle) J'avais des offres, mais je ne voulais pas partir en Bulgarie, en Inde ou revenir à Chypre. Je ne veux plus faire ça. Sans mentir, il y a au moins cent personnes qui m'ont contacté sur les sept mois. Il y avait même pas mal d'équipes amateurs. Ça ne coûte rien d'appeler ( sourire). Mais c'est encore trop tôt pour que je descende à ce niveau. C'était important pour toi de revenir en Belgique ? BRÜLS : Non, pas du tout. Je ne voulais même pas rentrer en Belgique. Parce que j'y ai tout vu et qu'en Belgique, c'est difficile de faire une saison sans qu'il y ait des critiques débiles. En Angleterre, en Allemagne, en Espagne, en France, seuls les grands joueurs sont critiqués. On laisse tranquilles les joueurs moyens. En Belgique, le moindre petit truc est dans les journaux. Tu penses à quel épisode en particulier ? BRÜLS : Quand j'étais plus jeune, je ne vivais pas totalement comme un joueur pro. Ça ne veut pas dire que j'ai exagéré, mais il y a eu des moments où je suis sorti dans la semaine - sans pour autant être bourré, je précise. Et puis, évidemment, j'ai dit dans la presse que je fumais ( 10 à 15 cigarettes par jour, lors de son premier passage à Westerlo, ndlr). Je ne voulais pas me cacher. Je voulais juste être honnête, avant qu'on me prenne en photo à mon insu, dans ma vie privée, en train de me promener avec ma copine et que tout le monde soit surpris. Le problème, en Belgique, c'est qu'on te ressort toujours des histoires du passé dès que tu fais un mauvais match... Le fait que tu sois fumeur est l'une des premières infos sur ta page Wikipédia. Tu ne regrettes pas d'avoir été trop sincère ? BRÜLS : Non, parce que je fume. C'est moi, je suis comme ça. Une fois que je l'ai dit, je me suis senti libre ( sic). Je fume depuis que je suis ado. Mes premiers dix-huit mois en pro, je courais me cacher, la cigarette à l'intérieur de la main, à la limite de me brûler ( il mime). Si je fume, je fume. Mais je ne vais jamais fumer au club, devant la direction, les supporters. Ce n'est quand même pas très compatible avec le monde pro. Tu ne penses pas que ça a participé à te construire une image négative ? BRÜLS : Personne ne peut dire qu'il ne m'a pas recruté parce que je suis fumeur. Et si c'est le cas, tant pis pour cette personne. J'assume. Les clubs savent que je sais jouer au foot, que j'ai les capacités physiques pour le haut niveau. Mes tests physiques sont toujours très bons. Ce n'est pas parce que je fume que je suis une mauvaise personne. Et tu n'as pas idée du nombre de joueurs qui fument au quotidien... Tu as déjà tenté d'arrêter ? BRÜLS : Je n'aurais jamais dû commencer. Fumer, ce n'est bon pour la santé de personne. La seule fois où j'ai vraiment arrêté, ça a duré six mois. C'était quand mon père est décédé, il y a huit ans. Son décès est lié au tabagisme ? BRÜLS : Aussi. Je m'en rappelle très bien, je m'apprêtais à quitter Westerlo et les dirigeants du club sont venus à l'enterrement. Je n'ai pas arrêté de fumer le jour de son décès, plutôt quelques semaines après. J'ai fini par reprendre, à Gand. Quelle importance avait ton père à tes yeux ? BRÜLS : Sans lui, je n'aurais jamais joué au foot. C'était un peu mon modèle. Mes deux soeurs et mon petit frère jouaient aussi, mais lui, il avait fait une petite carrière. Il était attaquant, il a joué dans tous les clubs des villages alentours et de ce qu'on m'a dit, il était plutôt bon. Il a aidé Amblève à monter en P1. Il m'amenait toujours au foot et ça a commencé dès mes 2-3 ans. Pourtant, il ne m'a jamais forcé à jouer. On habitait à 600 mètres du terrain d'Amblève et l'école était vraiment collée au terrain. Je rentrais chez moi déposer mes affaires, je me changeais et je repartais directement avec mon ballon. Le ballon, ça t'a aidé à combattre ta timidité ? BRÜLS : Sûrement. Jusqu'à quinze ans, j'ai vécu dans mon petit village et je ne pensais qu'au foot. Quand j'ai signé à Eupen, c'est ma grand-mère qui venait me chercher tous les jours et faisait les allers-retours. Je n'ai pas eu la jeunesse d'un gamin normal. Avant mes 18 ans, je n'avais jamais vu une fille. Normalement, tu commences à le faire à 15-16 ans. Mais moi, j'étais trop timide. Vraiment timide. Quand est-ce que tu as réussi à t'en sortir ? BRÜLS : Je ne sais pas... Encore aujourd'hui, il y a des moments où je ne me sens pas capable de dire quelque chose. Dans la vie, c'est toujours difficile pour moi d'aller parler à une femme. À l'époque, il y avait une fille dans mon village qui était super jolie. Sauf que je n'arrivais pas à lui parler. Du coup, je parlais à ses copines. C'est elle qui a fini par prendre l'initiative et on est restés ensemble 4-5 ans. Mais si elle n'avait rien fait, il n'y aurait jamais eu d'histoire. C'était ta première ? BRÜLS : Oui. Je n'ai connu que deux femmes dans ma vie. Je suis avec ma copine actuelle depuis mon premier passage à Westerlo. On est sorti ensemble deux mois avant la finale de la Coupe ( perdue en 2011 contre le Standard, 0-2, ndlr). Tu aurais pourtant pu profiter de ta petite notoriété. BRÜLS : Bien sûr. J'avais la voiture d'Eupen, avec le petit ballon devant. Quand j'allais quelque part, tout le monde savait que c'était moi. J'étais le seul du coin à avoir cette voiture. Quand j'avais 16 ans, j'avais déjà un contrat, je gagnais déjà de l'argent, mais j'allais toujours à l'école à Saint-Vith. Dans notre région, c'est très rare. Chaque semaine, il y avait un article sur moi. J'aurais pu avoir autant de femmes que je voulais. Mais je n'en ai pas profité. Et puis, tu me vois maintenant, imagine-moi à 13-14 ans... J'étais comme ça ( il montre son petit doigt, ndlr). ( rires) Tu as quand même pu profiter de quelques sorties. Tu t'es fait gauler ? BRÜLS : Une fois, quand j'étais à Gand. On avait perdu 5-1 contre Anderlecht ( 5-0, le 30 octobre 2012, ndlr). Dans ces cas-là, tu ne sais pas dormir, tu réfléchis trop. J'ai envoyé un message à des coéquipiers et on est sortis. Sauf que c'était à Gand et que des supporters nous ont vus. Le lendemain, Michel Louwagie vient m'en parler. Je m'entendais bien avec lui. Dans son métier, il peut se montrer très dur, mais en tant que personne, je l'aime bien. Sur le coup, il m'a dit : " Ne fais pas ça. Si tu le fais - parce que je sais que tu le fais, fais-le ailleurs. Va à Bruxelles ou n'importe où, mais pas à Gand. " D'ailleurs, tu souhaitais aller à Genk, pas à Gand. Avec le recul, comment tu juges cette affaire ? BRÜLS : Je me sentais prêt à partir et je pensais avoir atteint ma limite à Westerlo. La fin du mercato approchait, il ne restait que deux options : Genk ou Gand. La veille de la clôture du mercato, mon agent ( Kismet Eris, ndlr) me dit qu'on doit aller à Gand, le lendemain. Mais ça devait bien faire quatre semaines que je disais dans les journaux que je voulais aller à Genk. J'ai dit à mon agent que je ne voulais pas aller à Gand. Genk était parfait pour moi : ils jouaient la Champions League, il y avait encore Kevin De Bruyne, Christian Benteke venait de signer et c'était près de chez moi... Bref, le lendemain matin, je suis à sept heures et demie chez Kismet. Il y a quelqu'un qui arrive, avec sa Mercedes. C'est Mogi Bayat. Tu ne savais pas qui c'était ? BRÜLS : Non. Avant ça, je n'en avais jamais entendu parler. On est parti tous les trois et on est arrivé à neuf heures à Gand. Bayat me demande ce que je veux faire : c'est clair, je veux aller à Genk. Dirk Degraen avait appelé mon agent, tout était prêt, même le montant du transfert. Ils devaient payer un million à Westerlo. On entre dans le bureau de Louwagie. Il sait aussi que je veux aller à Genk. À côté de moi, il y a toujours Mogi Bayat. Il n'arrête pas de parler, d'être au téléphone, de sortir de la pièce toutes les deux minutes. Je suis sûr que Louwagie et Bayat savaient que j'allais signer à Gand, pas à Genk. C'est sûr qu'ils s'étaient déjà mis d'accord, avant. Mais comment, toi, tu te retrouves à signer dans un club où tu ne veux pas aller ? BRÜLS : Quand tu t'es mis en tête de partir, tu le fais. Je ne crois pas que ça soit bon, mentalement, de retourner dans ton club après une telle journée. Tu as besoin de trop temps pour revenir au niveau ensuite. Finalement, j'étais là, à Gand, c'était la fin de la journée et je n'avais pas le choix. Je devais signer. Louwagie et Herman Wynants ( le président de Westerlo, ndlr) s'étaient aussi arrangés : deux joueurs gantois ( Stef Wils et Shlomi Arbeitman, ndlr) étaient déjà en prêt à Westerlo, mais leurs transactions n'avaient pas encore été payées. Donc tout le monde s'y retrouvait. Sauf moi. Je n'ai pas eu le choix. Tu t'es senti obligé de signer ? BRÜLS : Si je voulais partir, oui. Et au final, ce n'était pas si grave, parce que j'ai fait une bonne saison. Mais ce n'est pas fini : Louwagie a demandé à ce que Bayat signe aussi les papiers du transfert. Kismet a toujours été mon agent. Pour moi, c'était invraisemblable. Bayat a signé le papier, l'air de rien. Il faut m'expliquer pourquoi il a touché de l'argent, juste en étant là, alors que tout le travail a été fait par mon agent, en amont, et moi, sur le terrain. Tu n'as pas été étonné par les révélations du " Footbelgate " ? BRÜLS : Pas du tout. Et je pense qu'il y a encore beaucoup de choses qui vont sortir. À l'époque, tu vas sur tes 21 ans. C'est le moment où tu as compris dans quel monde tu mettais les pieds ? BRÜLS : C'est là que j'ai compris comment le business fonctionnait. Ce n'est pas aussi simple qu'on le pense. C'est aussi pour ça que tu te détaches du commun des footballeurs ? BRÜLS : Je n'ai que deux amis dans le foot. Wouter Corstjens, qui joue avec moi à Westerlo, et Thomas Foket. Je te parle de vrais amis, des amis à qui tu peux dire des vrais trucs, parler de tes problèmes. Pour le reste... ( il souffle) Tu n'as pas d'amis dans le foot. Ce n'est pas un métier où tu te fais des amis, même si, attention, j'aime tous mes coéquipiers. Mais un ami, c'est autre chose. Sinon, mes seuls vrais amis viennent de mon village. À t'entendre, on a l'impression que tu ne feras pas d'après-carrière dans le foot. BRÜLS : Au contraire. J'attends que ça. Ça fait maintenant 7-8 ans que je dis que je veux devenir entraîneur. J'ai connu de très bons entraîneurs, qui m'ont beaucoup appris : Claude Puel à Nice, Christian Gourcuff à Rennes - même s'il ne m'a pas fait jouer ( il sourit), et Trond Sollied à Gand. Sollied, pour moi, c'était le meilleur. Il y a eu aussi Marc Grosjean. Sans lui, je n'aurais pas fait la même carrière. Avant lui, je n'avais même pas 1% de discipline. J'ai eu aussi des entraîneurs de merde et j'ai appris de leur façon de parler, d'agir, de réagir. Je pense pouvoir être un bon entraîneur, je pense que ça peut marcher. Tu as la fibre ? BRÜLS : Quand j'avais 17-18 ans, j'ai coaché une équipe féminine pendant six mois. C'était chez moi, à Amblève. Ils voulaient lancer une équipe. Mes soeurs en faisaient partie et je voulais leur faire plaisir en les aidant. Ça n'a pas duré. Après six mois, je n'en pouvais plus ( il rit). Des filles venaient en se faisant les ongles, sur le terrain... Tu as une formation de menuisier et tu sembles mettre ton village, ainsi que tes potes, au-dessus de tout le reste. Tu ne te verrais pas revenir vers ces bases-là ? BRÜLS : Pour me sentir au mieux dans ma vie, c'est ce que je devrais faire, oui. Travailler comme menuisier et jouer avec mes potes. Quand tu jouais à Nice, tu habitais dans l'arrière-pays, loin de tout. C'était aussi pour " couper " ? BRÜLS : Toujours. Chaque fois que je m'installe quelque part, je cherche une rue où il n'y a pas trop de monde. Je déteste quand il y a beaucoup de gens concentrés sur un petit espace. Quand tu as vécu à Amblève, tu ne veux plus vivre en ville. C'est normal, c'est l'inverse pour les autres. Mais quand tu connais ce calme, tu ne veux pas avoir le bruit des voitures, des gens qui crient à ta fenêtre... Nous, on est bien. On peut se garer partout, il y a de la place, des vaches, l'école, l'église, le docteur, la pharmacie... On a tout ce qu'il faut. Pourtant, à Nice, tu avais une villa avec piscine, vue sur la mer et les montagnes... Tu ne te vois vraiment pas vivre ailleurs qu'à Amblève ? BRÜLS : Ah, ouais ( direct). J'ai déjà mon emplacement pour construire une maison et je vais l'utiliser, c'est sûr. C'est juste à côté du terrain de foot. C'est sûr et certain que je veux vivre à Amblève. Au calme. Il n'y a rien de mieux que d'être au calme.