ll est midi et nous terminons l'interview lorsque Georges Denil fait son apparition dans la brasserie de Danny Ost, à l'ombre du château de Beersel. Il a presque 92 ans mais est encore en pleine forme. L'homme a de l'humour et connaît le football. C'est lui qui, avec Constant Vanden Stock, a fait d'Anderlecht un grand club, dans les années '70 et '80. Brésor, une marque de café, était son enfant. Anderlecht, sa passion. Les joueurs l'adoraient et il leur filait de temps en temps un peu d'argent, ce que Constant ne voyait pas d'un bon oeil.
...

ll est midi et nous terminons l'interview lorsque Georges Denil fait son apparition dans la brasserie de Danny Ost, à l'ombre du château de Beersel. Il a presque 92 ans mais est encore en pleine forme. L'homme a de l'humour et connaît le football. C'est lui qui, avec Constant Vanden Stock, a fait d'Anderlecht un grand club, dans les années '70 et '80. Brésor, une marque de café, était son enfant. Anderlecht, sa passion. Les joueurs l'adoraient et il leur filait de temps en temps un peu d'argent, ce que Constant ne voyait pas d'un bon oeil. À l'époque où Demol jouait encore à Anderlecht, l'homme d'affaires était le délégué de l'équipe. L'ex-Diable rouge a beaucoup de respect pour le fils de l'ancien bourgmestre de Ternat, qu'il appelle encore Monsieur Denil, pas Georges. Ce dernier nous offre une petite coupe et trinque à l'année nouvelle. On évoque des anecdotes du temps passé mais on parle aussi de ce que représente aujourd'hui Anderlecht. " Hein a du mal avec les Brusseleirs ", assène Denil. " C'est un provincial, un fermier " (il rit). STEPHANE DEMOL : " Vous vous rappelez, monsieur Denil, à quel point je m'énervais sur les gens d'Anderlecht qui ne parvenaient pas à écrire mon nom correctement ? J'étais là depuis cinq ans et ils se trompaient encore. Un jour, j'ai dit ma façon de penser au responsable et vous étiez derrière moi. Vous aviez tout entendu. " Denil se tourne vers nous : " J'ai dit : Gamin, avant de faire de ton nez, apprends à shooter. " Demol a obéi. Après Anderlecht, sa carrière l'a amené à Bologne, à Porto, à Toulouse, au Standard, à Braga, à Panionios et à Lugano, en Suisse. Il est ensuite devenu entraîneur. Il a été T2 au Standard et chez les Diables rouges, où il a encore eu quelques joueurs de la génération actuelle sous ses ordres. Et il a été T1 à Charleroi, au FC Malines, au Brussels ainsi que dans un tas de clubs étrangers en Grèce, à Chypre, en Thaïlande et en Arabie saoudite. Depuis dix jours, il est à Ternat, en deuxième provinciale. Ce qui n'a pas manqué d'attirer notre attention. DEMOL : Ne cherchez pas trop loin. J'en avais marre de rester à la maison. Cela fait quatre ou cinq ans que je travaille avec les mêmes adjoints et cet été, lorsque j'ai eu des offres au Koweït et à Bahreïn, j'ai voulu les emmener mais ça a fait capoter l'affaire. J'ai refusé d'y aller parce que le budget n'était pas suffisant pour engager tout le monde, en me disant que d'autres propositions arriveraient. Je reçois régulièrement des coups de fil mais actuellement, il n'y a rien de concret. J'ai donc rendu service à des amis. À Ternat, ils disent que vous n'êtes là que pour quelques semaines car vous allez partir en Chine. DEMOL : Non, non, ce n'est pas vrai. Ma femme m'a dit qu'elle avait entendu ça aussi mais ça vient du fait que, quand j'ai discuté avec Ternat, je leur ai dit que je pourrais très bien partir demain car j'avais des contacts à Bahreïn et en Chine. Mais de là à dire ça comme ça... Les contacts, c'est une chose mais le contrat, c'est autre chose. Officiellement, vous êtes le conseiller sportif de Ternat mais dans les faits, vous êtes T1. DEMOL : Oui et non, c'est une question d'interprétation. Je suis présent à tous les entraînements et je fais l'équipe. Je donne un coup de main, quoi. Quand on m'a approché, j'ai demandé un jour de réflexion et j'ai passé quelques coups de fil. Je ne connaissais pas bien la deuxième provinciale et j'ai demandé à quelques amis comment était l'équipe. Quand on m'a dit qu'il y avait du jeune talent dans le noyau, j'ai dit oui. En Espagne, ça gronde parce que les Saoudiens payent pour placer dans les noyaux des joueurs dont on se demande s'ils ont le niveau. DEMOL : L'Arabie saoudite est qualifiée pour la Coupe du monde ! Il y a deux ou trois ans, c'était le meilleur pays de la région, Gerets et Preud'homme me l'ont confirmé. Eric a travaillé dans trois pays du golfe : en Arabie saoudite, au Qatar et aux Émirats. Ces grands clubs feraient bonne figure en D1 belge et il est possible de les entraîner. C'est différent mais quand on veut travailler à l'étranger, on doit s'adapter. Si on n'y va que pour l'argent, on revient après un mois. Je me documente toujours avant de partir et j'essaye de m'imaginer ce qui m'attend. J'ai travaillé en Thaïlande alors que je n'étais même jamais parti en vacances dans cette région mais ça c'est bien passé. À un certain moment, on était troisième et cinq des joueurs que j'ai eus sous ma direction évoluent à présent en équipe nationale. Mais à un moment donné, le président m'a appelé dans son bureau : les plus âgés se plaignaient parce qu'on s'entraînait trop dur et il voulait que j'adapte mes entraînements. J'ai refusé car, on allait perdre notre troisième place et il allait me limoger en raison des mauvais résultats alors que l'équipe tournait bien et on avait décidé de tenter de placer des joueurs au Japon ou en Corée du Sud afin qu'ils élèvent leur niveau. Il m'a dit que les joueurs savaient qu'il m'avait convoqué et qu'il leur avait promis de me demander de changer quelque chose. Si tu ne le fais pas, ils ne me feront plus confiance, disait-il. Il m'a regardé, je n'ai pas bougé puis il m'a dit : Thank you, coach. And good luck. C'était fini (il rit). Mais pour le reste, j'ai vécu de très bons moments. Qui peut dire qu'il est parti en stage au Myanmar, au milieu de nulle part ? Dans mon boulot, on accepte de partir quand ça ne marche pas mais quand ça marche... c'est embêtant. Un jour, lorsque je jouais toujours, on m'a demandé de ne pas gagner le dimanche. J'ai répondu : Je dois m'entraîner à perdre ?Comment fait-on ça car je ne l'ai jamais fait ? Mais c'était il y a longtemps. N'est-ce pas le plus difficile, dans ces championnats ? Mario Been disait aussi qu'à l'Apoel Nicosie, le président intervenait sans cesse. DEMOL : Mais avait-il fait quelque chose pour s'adapter ? Je n'ai jamais écouté un président au moment de composer l'équipe mais quand on part là-bas, on sait que ça peut arriver. Seulement, les Hollandais ont conquis deux fois le monde et ils savent tout mieux que tout le monde alors ils ne sont pas très ouverts. Je suis différent. Un président peut toujours me donner son avis. Je lui réponds que je vais réfléchir mais je n'en fais qu'à ma tête. Et si, après le match, il me demande quelque chose, je lui réponds que j'ai réfléchi à ce qu'il m'a dit mais que je n'étais pas d'accord. On ne peut pas être directement sur la défensive. Dimanche, c'était Standard-Anderlecht. Vous suivez encore le football belge ? DEMOL : De très près. Je pense que je regarde sept ou huit matches par semaine. Le vendredi, le samedi et le dimanche. Peut-on dire qu'Olivier Renard est votre ami ? DEMOL : Mon ami... Il était deuxième gardien au Standard lorsque j'étais adjoint de Dominique D'Onofrio et l'année suivante, lorsque j'ai travaillé en équipe nationale avec René Vandereycken, nous l'avons appelé à quelques reprises comme troisième gardien. Enfin... C'est plutôt moi car il ne jouait pas à Sclessin, où Runje était titulaire. Mais je trouvais que c'était un bon gardien et quand on disait à René qu'un gars avait joué en Italie, c'était tout de suite réglé (il rit). Depuis, j'ai rencontré Olivier à quelques reprises à l'aéroport, lorsqu'il partait faire du scouting. Pourquoi est-ce si difficile au Standard ? Il vous en a parlé ? DEMOL : Je ne connais pas la popote interne. Ils ont pris un mauvais départ et pour le moment, ils ont des hauts et des bas. Ça manque de talent, le Standard n'a pas sa place parmi les trois premiers. Mais ne pas être dans le top 6, c'est grave. Et puis, ça manque de dignité. Le football, ce n'est pas du cirque, hein ! Vous parlez de Sá Pinto ? Il rend son équipe nerveuse ? DEMOL : Je pense que oui. C'est la Cité Ardente, mais être ardent, ce n'est pas faire le fou hein. S'il se contentait déjà de la moitié de ce qu'il fait... Je le connais depuis très longtemps, j'ai joué contre lui au Portugal. Sur le terrain, il était déjà fou. Il fait partie de la même agence de management que moi et quand le Portugal a été champion d'Europe, c'est lui qui a eu la place qui aurait dû me revenir. Après deux mois, il était dehors : on ne le comprenait pas. Au début, le Standard était surtout très mauvais en défense. Depuis, toute la ligne arrière a changé. Et devant... Ils sont restés très longtemps sans marquer. Conclusion : ils sont en train de rater leur saison. Comme la saison dernière... Ils espéraient quand même mieux. Depuis le départ des frères D'Onofrio, le Standard est en chute libre. DEMOL : C'est vrai. Je ne parlerai pas de Duchâtelet car je ne le connais pas suffisamment mais depuis que les supporters se sont retournés contre lui, le calme n'est plus revenu. Bruno Venanzi a tenté de mettre le public dans sa poche mais les gens attendent plus. Ce qu'il manque ? Je constate qu'à l'Antwerp, il n'a fallu que six mois pour que ça marche. Grâce au génie de Luciano D'Onofrio ? DEMOL : Bien entendu. Attention : d'autres peuvent y arriver aussi. Mais le football que l'Antwerp pratique n'est pas très beau. DEMOL : Pas aussi beau que celui du Standard à l'époque de Bölöni mais cette équipe était meilleure, plus forte techniquement. Ici, l'Antwerp a opté pour le résultat et il y parvient alors, chapeau ! Je connais bien Luciano et Laszlo. Ils veulent du beau football, c'est pour cela qu'ils continuent à transférer. Ils veulent que la critique soit meilleure mais ils ont commencé avec de la taille et du gabarit. J'entends déjà Luciano au téléphone ? C'est un bon joueur ? OK. Mais il est grand ? Alors fais-le venir. Et Laszlo approuve totalement. Il faut vouloir jouer contre lui. Anderlecht l'a appris à ses dépens dès la première journée. Ils ont deux Belges qui se débrouillent bien : Corryn et Hairemans. Je ne sais pas si Hairemans peut encore progresser mais c'est une trouvaille. Où peut-il aller pour progresser en Belgique ? Le top 3 est-il meilleur que l'Antwerp actuel ? Hairemans a dû s'adapter au jeu physique mais il y est arrivé. Je crois qu'il court deux fois plus qu'il y a quatre ou cinq mois. L'arrivée de D'Onofrio à l'Antwerp vous a surpris ? DEMOL : Je ne connais pas bien Gheysens mais quand Luciano accepte un boulot... Il est fier, il ne se contente pas de jouer pour le maintien, même s'il dit le contraire, croyez-moi. Et Laszlo n'est pas là pour ça non plus. Je pense que le boss leur laisse carte blanche et qu'ils savent très bien ce qu'ils font. Laszlo décide de tout sur le terrain et Luciano en coulisses. Il sait très bien où il peut avoir des joueurs pour rien. Il a un carnet d'adresses mais ce n'est pas le plus important. Il y en a qui font venir des joueurs en jet privé mais il s'avère que ce sont des clettes. Luciano ne se trompe pas souvent. Borges et Rodrigues sont deux bons gauchers. Et il y a encore ce fou de Jelle. Avec tout le respect que j'ai pour lui, il convient à ce club. Que pensez-vous d'Anderlecht ? DEMOL : C'est eux qui ont décidé de la revente mais je trouve le moment bizarre. Cette équipe devrait faire mieux mais c'est comme le Standard : celui qui n'est pas suffisamment fort derrière a des problèmes. Donc Anderlecht aussi. Au milieu, ça ne fonctionne pas vraiment et devant, il n'y a rien. Alors, le club livre une mauvaise saison. Il était normal de changer d'entraîneur car celui-là ne convenait pas vraiment. Hein n'a pas voulu imposer directement ses idées, il tente encore des choses... Mais globalement, c'est trop peu. Pourquoi Bruges est-il premier et Charleroi, deuxième ? Parce que les autres sont en dessous de tout. Anderlecht, le Standard, Genk, Gand et même Ostende, que j'attendais tout de même plus près du top 6. Sans oublier Zulte Waregem. Bruges est régulier, chapeau pour ses résultats mais ne me dites pas que c'est une grande équipe. Elle a changé de système, certains titulaires ont été écartés et ça a marché mais si son avance est aussi importante, c'est parce que les autres n'y sont pas. Mouscron, Saint-Trond et Beveren ont eu une bonne période, l'Antwerp est toujours là... Bravo à ces équipes mais ce n'est pas normal. Manifestement, le plus difficile est de confirmer. Dendoncker, Teodorczyk... DEMOL : Au début, Teodorczyk était un bon attaquant pour le championnat de Belgique mais ça fait un an qu'il ne fait plus rien de bon. Pozuelo non plus, d'ailleurs. Genk l'a conservé et en a fait son capitaine mais sa saison ne ressemble à rien. Ce n'est pas normal, tout de même ? Un passage à vide ? OK, mais aussi long ? Et Dendoncker, il reviendra ? DEMOL : Je trouve que ça va déjà un peu mieux mais qu'attend-on de lui ? Qu'il fasse tout ? Il joue une fois dans l'entrejeu, une fois en défense... L'entraîneur change, les exigences aussi... S'il jouait toujours au centre de la défense, avec le même partenaire à droite et à gauche, ce serait déjà différent. Faire tourner, c'est bien mais les choses doivent être claires. Quand Bruges tourne, les remplaçants savent ce qu'ils doivent faire. Mais pourquoi changer tout le temps quand on n'a pas de blessés ? Anderlecht ne vous a jamais demandé de travailler au centre de formation ? DEMOL : Non. Les jeunes, ça ne m'intéresse pas, ça me rend nerveux. J'aime aller les voir et j'apprécie les anciens collègues qui travaillent avec eux car c'est eux qui nous fournissent du matériel. Mais je ne pourrais pas le faire. Je suis incapable de répéter cinq fois à quelqu'un ce qu'il doit faire. Or, chez les jeunes, c'est nécessaire. En équipe première, tu dis : il faut faire ça. La deuxième fois, tu demandes : tu n'as pas compris ? Tu n'as pas bien entendu ? Tu dois faire ça. Et la troisième fois, tu envoies quelqu'un à l'échauffement. Je suis comme ça. Donc, les jeunes, non. Je suis un brave gars mais je ne suis pas patient. (il rit)