"L'alcool a failli avoir ma peau ", affirme Jean-Marc Bosman, 44 ans. Il a résisté comme un valeureux camarade de Tchantchès. Ce gars pas comme les autres puise son opiniâtreté dans deux terroirs : le pays de Liège et la... Slovénie. " La Cité ardente est le point cardinal de mon existence mais je n'oublie pas l'héritage émotionnel de mon grand-père maternel ", dit-il. " Je l'adorais. Il est arrivé en Wallonie entre les deux guerres. C'était un homme courageux qui a bossé dans les mines liégeoises. Je garde précieusement le souvenir de sa force tranquille, de son bonheur tout simple quand il allait au marché ou bien recevait la famille à la maison. "
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"L'alcool a failli avoir ma peau ", affirme Jean-Marc Bosman, 44 ans. Il a résisté comme un valeureux camarade de Tchantchès. Ce gars pas comme les autres puise son opiniâtreté dans deux terroirs : le pays de Liège et la... Slovénie. " La Cité ardente est le point cardinal de mon existence mais je n'oublie pas l'héritage émotionnel de mon grand-père maternel ", dit-il. " Je l'adorais. Il est arrivé en Wallonie entre les deux guerres. C'était un homme courageux qui a bossé dans les mines liégeoises. Je garde précieusement le souvenir de sa force tranquille, de son bonheur tout simple quand il allait au marché ou bien recevait la famille à la maison. "Si ce brave homme a parcouru un long chemin, on peut en dire autant pour son petit-fils qui a osé dresser l'étendard de la liberté au nez et à la barbe des chefs du football européen et mondial avec, au bout du combat, le 15 décembre 1995, l'arrêt de la Cour de justice des Communautés européennes de Luxembourg consacrant la libre circulation des joueurs en fin de contrat. La solitude, les soucis, les espoirs, les déceptions, les joies, les tensions et les angoisses ont entouré le combat de David face à Goliath : tout cela a laissé des traces et des traumatismes qu'il a tenté de noyer dans l'alcool. " Je buvais jusqu'à six litres de vin par jour ", affirme Bosman. " J'avais craqué : je suis devenu alcoolo. D'autres, à ma place, se seraient peut-être suicidés. Je suis fier d'avoir eu la force de dire un jour non à l'alcool. Si j'en parle ouvertement, c'est pour dire à ceux qui traversent les mêmes épreuves qu'il y a moyen d'en sortir. "Jean-Marc Bosman : L'emprise de l'alcool est sournoise et vicieuse. Dans certains cas, on peut être dépendant, donc alcoolique, si on ne peut se passer d'un verre tous les jours. C'est une drogue dure et, en ce qui me concerne, j'étais accro au vin et à la bière. Le phénomène s'est déclenché après 1995. La corde s'était de plus en plus tendue depuis 1990, au début de mon combat. J'ai été considéré comme un pestiféré. Les clubs me boycottaient et interdisaient à leurs joueurs de me parler sous peine d'amendes salées. Une partie de la presse m'a aussi évité un bon moment. Je n'avais plus un sou et je logeais dans le garage de mes parents. J'en bavais alors que ma cause était juste. Après ma victoire, un bon petit verre me permettait apparemment de souffler, de prendre de la distance, d'oublier. Au début, c'était une évasion agréable, un loisir, une échappatoire. Je jouais au tennis avec des copains et après nos matches, nous prenions un verre. Au début non mais c'est progressivement devenu six ou sept chopes puis plus : je ne comptais pas. C'était marrant. Surtout pour les autres. Je répétais vingt fois la même chose. On rigolait. Or, la situation prêtait déjà à s'inquiéter. L'alcoolo voit qu'on se moque de lui mais s'en fout car il n'a plus aucune fierté. Avant ou après le tennis, je passais chez ma mère où je disais : -T'as pas une bouteille de vin ? Et je me tapais tranquillement un bon Bordeaux avec mes s£urs. J'étais parfois à moitié saoul quand j'arrivais au tennis... En 1997-98, j'étais encore montré du doigt car, disait-on, les clubs étaient obligés de vendre leurs joueurs à cause de moi. Cela me stressait tant c'était injuste et j'avais besoin de mon dérivatif. Aujourd'hui, l'UEFA tente de contourner l'arrêt de Luxembourg avec le système 6 + 5 (six nationaux et cinq étrangers par équipe) afin d'éviter, dit-on, un déséquilibre entre la puissance des grands clubs et la faiblesse de certaines équipes nationales. Mais c'est simple : on s'attaque aux acquis pour les pros, à mes cinq ans de galère. Ma victoire se désintègre. J'ai hypothéqué ma santé durant des années. J'aurais pu craquer en 1991, 92, 93, 94 mais j'ai tenu. Seul ! Cette offensive de l'UEFA s'est ajoutée à mes ennuis avec le fisc belge : tous ces problèmes m'ont poussé un peu plus sur les chemins de l'alcool. Si le système 6+5 gagnait, cela aura pour conséquence de limiter le principe de la libre circulation des joueurs dans la Communauté européenne. Or, le foot est une activité économique, pas une exception culturelle. Les joueurs doivent ouvrir l'£il sous peine de se retrouver rapidement au Moyen Age et les petits clubs ne pourront plus recruter à bon prix en Belgique ou à l'étranger : ce sera la ruine pour eux. La FIFPRO prétend être un syndicat des joueurs pros mais ne se soucie pas de ces dangers. Moi, bien. Exactement, alors que... tout était si chouette et relax dans le monde de l'alcool. Là, j'avais des copains, du bonheur. Quand il n'y avait plus rien à boire, j'allais rechercher des bouteilles. Je ne me suis jamais caché pour boire. Il y a eu des étapes dans mon alcoolisme. On n'a plus besoin d'aller au café quand on est bien organisé. Le premier bistrot, c'est chez soi. Il y a deux ans, j'étais lassé par la non-reconnaissance ou les soucis et je me disais : - Tu vas crever. Je n'en avais plus pour longtemps avec mes six litres de vin par jour. C'était ma dose de vin, de drogue dure. Or, des millions de Belges boivent régulièrement. Et en Belgique, l'alcool véhicule sa pub via le sport : c'est un scandale et les responsables du football feraient bien d'y penser. Mon combat contre l'alcool ne s'arrêtera jamais. Je n'étais pas violent du tout mais je pouvais tuer quelqu'un d'un simple mot. J'ai brisé une vie de couple ainsi. Je ne voyais plus qu'une chose : pourquoi, pourquoi, pourquoi tentait-on de limiter mon Arrêt. Je m'interrogeais sans cesse et je buvais de plus en plus. C'était une catastrophe. Il m'est arrivé de conduire dans un tel état. Même si je ne roulais pas vite, j'aurais pu tuer quelqu'un. J'ai heureusement évité un tel drame, c'est ma seule chance. C'était le problème : le soir, j'étais ivre mort quand je me mettais au lit. Le matin, j'étais frais comme un gardon. Je n'ai jamais eu mal au foie ou à la tête. Mon père était une force de la nature. Il bossa dur, livra du charbon, fut chauffeur de taxi et il lui arrivait de rentrer éméché à quatre heures du matin. Deux heures plus tard, il avait récupéré et repartait au boulot. J'ai hérité de sa résistance. Peut-être de son alcoolisme, même s'il préférait les boissons plus corsées. A un moment, mon médecin m'a dit que je n'avais plus que deux ans à vivre si je n'arrêtais pas de boire. J'étais alcoolique quand j'ai rencontré Carine, ma compagne. Je ne le lui ai pas dit, elle s'en est rendu compte plus tard. Elle m'a invité à réfléchir, c'était à moi de trancher. Personne ne peut décider à la place d'un alcoolique. La réponse n'appartient qu'à lui. Le choix était simple. Boire ou vivre : j'ai choisi. Oui, sinon je ne serais plus là car mon foie m'aurait lâché. Cet organe se régénère mais il suffit du verre de trop pour que tout bascule et le foie périclite pour de bon. Pas facile de dire stop. En novembre 2007, j'étais en traitement mais je buvais encore. Je souffrais déjà de tremblements depuis un an. A 10 h 30, c'était fini car je prenais mon apéro de plus en plus tôt. On utilise toutes les excuses pour vider un verre. Je jouais avec moi-même en prenant la moitié de mes médicaments et en réduisant ma consommation d'alcool de 75 %. C'était un mélange très dangereux. C'était une erreur. Je ne pouvais plus rien boire. Résultat : j'ai chuté dans mon salon. Je me suis retrouvé inconscient dans mon lit, la tête en sang. J'étais seul à la maison et je ne savais comment j'avais regagné la chambre. Quand ma femme est rentrée à la maison, il y avait une flaque de sang dans le living. Je suis redescendu, ne comprenant pas ce qui se passait. Et j'ai fait une crise d'épilepsie dans l'ambulance. Si Carine était revenue plus tard, j'aurais eu mon malaise seul chez moi : peut-être y serais-je resté... J'ai eu une deuxième attaque d'épilepsie à l'hôpital. J'étais dans un état critique. Mon c£ur s'est emballé à la folie mais il a tenu. D'après les médecins, je dois la vie à mon passé de sportif. Sans un tel c£ur, l'issue aurait probablement été différente. Je pense que oui. Le 27 décembre 2007, j'ai pris la décision de ne plus jamais boire un verre. Même pas une bière non alcoolisée qui contient de toute façon un peu d'alcool. Rien, rien, rien. Une simple praline à la liqueur serait dangereuse pour moi. Au resto, j'évite tous les plats mijotés au vin, flambés au cognac, etc. Au début, je comptais les heures passées sans consommer une goutte d'alcool. Chaque demi-journée ou journée sans céder aux tentations constituait une grande victoire. Deux jours, trois jours, une semaine, je notais ces progrès. Après quatre semaines, on est sevré. Les tremblements s'arrêtent, on ne dépend plus de l'alcool mais de sa volonté. Au début, je ne sortais pas, j'avais peur de l'alcool qui attend partout, que ce soit sur un panneau publicitaire, à la devanture d'une taverne, etc. J'ai craqué une fois. Ma compagne avait bu un verre avec sa s£ur et quand elle est rentrée j'ai ouvert une bouteille de vin. La première gorgée était délicieuse mais la deuxième m'a dégoûté et j'ai déversé le restant dans l'évier. Je n'avais pas fait tous ces efforts pour retomber dans les mêmes travers : là, j'étais sur le bon chemin. Maintenant, au resto, je déguste mon eau ou mes limonades alors que mes amis apprécient du vin ou de la bière. Un jour, j'ai failli commander un verre et Carine, qui m'a tant aidé, m'a simplement dit : - Fais ce que tu veux, je ne peux pas te l'interdire mais pense au travail déjà accompli jusqu'à présent. C'était le bon discours. Elle avait mille fois raison de s'exprimer ainsi. J'étais face à mes responsabilités. C'était à moi de répondre. J'ai préféré commander une autre limonade. Aujourd'hui, l'alcool me fait ni chaud ni froid et, quand nous recevons à la maison, je fais le service, j'ouvre les bouteilles mais je n'ai plus jamais bu. Si j'avais bu ce verre à midi, l'alcool se serait glissé entre nous. Or, sans cet horrible compagnon, nous avons passé une merveilleuse journée. Quand je vais voir ma fille à l'équitation, quand on m'offre un verre, c'est un coca et si on insiste pour que je choisisse autre chose, je paye ma consommation moi-même. Je sais que je ne serai jamais à l'abri d'une rechute. Je suis mille fois plus heureux sans alcool. Nous avons passé des vacances en famille à Rhodes. J'ai fait du jet ski et d'autres sports avec le copain de ma fille. A l'époque où je buvais, c'était impossible. J'apprécie tout : les saveurs, la nature, les joies de la vie. Carine attend un bébé : c'est merveilleux et je n'aurais jamais connu cela si j'étais resté un poivrot. Non. J'aurais pu le faire et c'est très utile pour ceux qui en ont besoin mais j'ai préféré une autre voie. J'étais assez fort pour me battre seul même si je suis évidemment suivi médicalement. Je parle de mon vécu, surtout aux jeunes. Ce ne sont plus les clients de demain mais ceux d'aujourd'hui dès 13 ou 14 ans. A cet âge-là, ils s'adonnent déjà au binge drinking, cette mode absurde qui consiste à s'enivrer le plus vite possible. Ils ne le savent pas mais c'est le début de l'enfer. A leur âge, il faut dire non à l'alcool. Il n'y a pas de honte à fuir l'alcool. Ce n'est pas lâche mais courageux. Si on ne fait rien urgemment pour protéger nos enfants du fléau, dans dix ans, ce sera pire en Belgique qu'en Russie. J'ai bien géré mes économies. Je ne dois rien à personne. Je ne roule pas sur l'or, contrairement à pas mal de footballeurs qui ont bien profité de mon arrêt. Je possède deux maisons. J'ai également placé de l'argent en Bourse. J'ai récolté des bénéfices, parfois des pertes, mais je me suis retiré avant la crise actuelle. La FIFPRO m'a versé l'équivalent de 375.000 euros le 29 mai 1995 alors que j'approchais de la fin de mon combat en solitaire contre l'UEFA. C'était un don, mais le fisc a considéré que c'était un salaire. J'ai contesté, cela a été réglé en justice et j'ai dû payer pas mal d'impôts. J'ai dû payer mes avocats aussi. A un moment, j'exigeais que la presse étrangère paye mes interviews. La FIFPRO me fit beaucoup de promesses qui sont restées lettre morte. Je viens de lancer ma société et via internet (jean-marc-bosman.com), je propose une ligne de t-shirts portant un message de liberté pour les joueurs. J'ai déjà pas mal de commandes et je sais que mon initiative fait peur à l'UEFA. Je comprends : elle se méfie de ce petit Liégeois qui a eu raison d'elle en 1995. Et si cela arrivait une deuxième fois ? Si l'UEFA obtient de la Commission européenne la règle des 6 nationaux + 5 étrangers par équipe à partir de 2010, je sais ce qu'il me restera à faite pour défendre mon Arrêt. La FIFPRO n'aime pas ma petite entreprise : je comprends vraiment les joueurs, moi. En portant mon t-shirt, les joueurs disent non à la règle du 6+5 ! Et, on ne sait jamais, je pourrais faire plus... par pierre bilic photos : reporters/ gouverneur