'It was a dream to meet him because he was my dad's favourite player and my middle name Robert is after Sir Bobby ! '

(David Beckham)

En janvier 2003, le magazine espagnol Don Balón publiait une interview de Sir Bobby Charlton qui, à l'époque, était dirigeant de Manchester United et fêtait ses 65 ans. Les rédacteurs avaient accueilli la légende vivante avec beaucoup d'égards. Charlton disait : " J'appartiens à Manchester United et j'essaye de rendre au club tous les services qu'il me demande. Si, grâce à cette interview, je parviens à faire en sorte que les Espagnols s'intéressent ne serait-ce qu'un tout petit peu à mon club, ce sera gagné. Je n'ai pas le dribble de Ryan Giggs mais je me rends utile à ma façon. "

Un vigoureux coup de tête de Bobby Chrlton face à Liverpool, en 1964., BELGAIMAGE
Un vigoureux coup de tête de Bobby Chrlton face à Liverpool, en 1964. © BELGAIMAGE

Utile, Charlton l'a toujours été mais cette dernière phrase révèle une bonne partie de sa personnalité : il a consacré sa vie à Manchester United. Lorsqu'il a été sélectionné pour un match d'écoliers anglais face à leurs homologues gallois, en 1952, il s'est si bien débrouillé à l'attaque que 18 clubs se sont intéressés à lui. En janvier 1953, sur les conseils de sa mère, il a opté pour Manchester United, où il a joué en équipe première de 1956 à 1973. Par la suite, il n'a pratiquement jamais lâché le club.

Dans les années '70, il a entraîné Preston North End. Ce ne fut pas une réussite : il a démissionné lorsque l'équipe a chuté en Third Division. Par la suite, il est allé à Wigan. D'abord dans le CA puis comme entraîneur. Là aussi, il a échoué. En 1984, Manchester United l'a nommé directeur. C'est lui qui est allé chercher Alex Ferguson à Aberdeen. On peut donc dire qu'il est à la base du succès de l'ère moderne.

C'est lui qui, après le drame de Hillsborough, a insisté pour transformer et moderniser Old Trafford, qu'il avait décrit dans une interview comme " The Theatre of Dreams ". Le club a tout de suite fait protéger cette appellation et l'a utilisée dans des campagnes de marketing. Voilà comment ce conservateur qui, dans les années '60, n'aimait pas la façon de vivre du vestiaire, est soudain devenu un dirigeant moderne qui a prévu l'arrivée du VAR bien avant qu'on en parle.

Au panthéon avec Jack

Joueur, il a connu les plus grands succès, tant sur le plan national qu'au niveau européen. Cela ne l'a pas rendu joyeux pour autant. Quand on lui a demandé ce qu'il avait ressenti lorsqu'il avait pénétré sur la pelouse de Wembley à l'occasion de la finale de la Coupe d'Europe des Clubs Champions face à Benfica, en 1968, il a répondu : " Rien. "

Parce qu'à ce moment-là, il avait pensé à tous ces bons joueurs fauchés dix ans plus tôt, à l'aube d'une grande carrière, dans la tragédie de Munich. Ce qu'ils n'avaient pu réaliser à ce moment-là, il avait l'occasion de le faire. Manchester United a gagné mais Charlton n'a pas fait la fête. Tellement il était épuisé, selon la légende.

" Surtout parce que nous avons bu du mauvais champagne juste après le coup de sifflet final ", raconte son équipier Pat Crerand. Pendant que ses équipiers participaient au repas des vainqueurs, Charlton est resté dans sa chambre, malade.

Des drames, Charlton en a connus quelques-uns. Après la catastrophe de Munich, à laquelle il a survécu, il a perdu le sourire. Sir Bobby a joué 758 matches sous le maillot de Manchester United, record égalé par Ryan Giggs le 11 mai 2008 à Wigan (il y a inscrit un but qui a offert le titre à son équipe).

En 1966, Bobby Charlton a été champion du monde avec son frère Jack, un défenseur intransigeant. Aujourd'hui encore, il est acclamé partout où il passe mais sa vie n'a pas été un long fleuve tranquille.

Dispute familiale

Bobby Charlton serait footballeur, c'était écrit dans les étoiles. Quatre de ses oncles étaient professionnels (tous s'appelaient Milburn) mais, avant Bobby, le plus connu de la famille était un cousin de sa mère, Jackie Milburn, star de Newcastle. Une des tribunes d'Old Trafford porte le nom de Bobby Charlton mais à St James' Park, une seule tribune porte le nom d'un joueur : la Milburn Stand, en souvenir de Jackie.

Jackie, décédé d'un cancer du poumon, était timide. Bobby aussi. Bien plus que son frère aîné Jack, deux ans plus âgé, ex-défenseur de Leeds et de l'équipe nationale avant de devenir, pendant dix ans, le légendaire entraîneur de l'Irlande, qu'il a qualifiée pour quatre tournois consécutifs de 1988 à 1994. En 1996, sa biographie a révélé une grande dispute familiale.

Jack, au style beaucoup plus flamboyant que Bobby, y critiquait son jeune frère, disant qu'alors que leur mère, Cissie, était en fin de vie, il ne venait pratiquement jamais la voir, même pas quand il était dans les environs. Selon lui, Norma, l'épouse de Bobby, était une femme difficile et ambitieuse. Mais Bobby disait qu'elle le soutenait dans tous les moments.

Bobby a toujours vécu à Cheshire et n'est jamais retourné à Ashington, au nord de Newcastle, d'où sa famille était originaire. Les critiques de son frère lui ont fait mal. Une dizaine d'années plus tard, en 2007, il a lui aussi raconté son histoire dans un livre. Dans une interview accordée au moment de la parution du bouquin, il a dit que son frère et lui ne se voyaient plus depuis un certain temps.

Cissie versus Norma

Les journalistes ont fouillé et ont découvert que les femmes étaient à la base de cette dispute qui remontait déjà à bien avant 1996. D'un côté, Cissie. De l'autre, Norma. Après son mariage, en 1961, Bobby s'est éloigné de sa famille. Physiquement d'abord car 260 km séparent Ashington de Manchester, où Charlton n'était cependant pas dépaysé.

Ce n'est pas pour rien qu'au début des années '60, le chanteur de folk Ewan MacColl a écrit Dirty Old Town, une chanson reprise plus tard par The Pogues et qui parlait de Manchester, une ville grise et sale, remplie de grues, polluée et où il pleut sans cesse.

Heard a siren call from the docks/Saw a train set the night on fire/Smelled the spring on the Salford wind/Dirty old Town/Dirty old town.

Mais la distance était surtout mentale. Norma, très ambitieuse, ne s'est jamais sentie accueillie par la famille Charlton-Milburn et elle en tenait Bobby à l'écart le plus possible. Lorsque son père, BobCharlton, un mineur qui parlait peu, a découvert en 1982 qu'il souffrait d'un cancer, dont il allait mourir, il a dit à Cissie : " Si Bobby envoie des fleurs pour mon enterrement, jette-les au feu. "

Jack était beaucoup plus proche de ses parents. Il avait pourtant beaucoup de points commun avec Bobby. Petits, ils partageaient le même lit car leur père n'était pas riche. Et tous deux avaient très rapidement attrapé le virus du football.

Frères ennemis sur le terrain

Lorsque le magazine britannique Fourfourtwo a donné à ses lecteurs l'occasion de poser des questions à Bobby Charlton, au moment du 60e anniversaire de la catastrophe aérienne de Munich, Paddy King, de Dublin, a demandé à Sir Bobby s'il avait eu un jour l'intention d'aller travailler à la mine avec son père.

" Jamais ! ", avait répondu Charlton. " Mon père nous avait fait clairement comprendre que nous devions trouver un autre job. Heureusement, nous étions issus d'une famille de joueurs de football et mes oncles m'ont inspiré. Parfois, j'accompagnais mon père à la mine le samedi, quand il allait cherche son salaire. Je voyais combien les mineurs avaient l'air tristes en descendant. Ils ne retrouvaient le sourire qu'une fois remontés à la surface. "

A 17 ans, il signait à Manchester United, mettant ainsi fin à ses études. Car à l'époque, il n'était pas permis de combiner. Les élèves ne pouvaient jouer que pour l'équipe de l'école, pas dans un club. Ceux qui voulaient s'affilier devaient quitter l'école.

Jack et Bobby ont eu des carrières similaires. Ils sont devenus professionnels en 1953 et ont arrêté 20 ans plus tard, après avoir battu des records dans leurs clubs respectifs : Leeds pour Jack et Manchester United pour Bobby. Jack était un défenseur ; Bobby, un attaquant. Ils étaient donc régulièrement opposés. Max Voegtli, un lecteur de FourFourTwo habitant Shanghaï, a demandé à Bobby comment se passaient ces rencontres.

" Nous ne nous parlions pas avant le coup de sifflet final. La première fois que nous nous sommes affrontés, il a été très dur et n'a pas hésité à me donner un coup. Heureusement, mon frère n'était pas un sale joueur et j'étais fier de lui, surtout quand il est arrivé en équipe nationale. "

Trio magique

Dans cette interview, il minimise poliment la dispute avec Jack. " Nous sommes comme beaucoup de frères. Chacun suit son chemin et il arrive qu'on ne se voit plus très souvent. Il y a eu cette dispute familiale mais, en ce moment, nous nous entendons à nouveau bien. "

Johnny Giles, un Irlandais, a partagé le vestiaire avec les deux frères. Il décrit leurs caractères comme suit : " Jack était très impulsif. On pouvait se disputer le samedi, se prendre à la gorge même. Mais le lundi, tout était oublié. Avec Bobby, les disputes pouvaient durer longtemps. Parfois, il ne parlait pas pendant une semaine. "

Denis Law a également joué avec Charlton pendant des années. Il était, avec George Best, un des piliers du Manchester United des années '70 mais ces trois joueurs importants ne s'entendaient guère. Law se moquait de Charlton en l'appelant Sir Robert, bien avant qu'il ne porte officiellement ce titre. Et Charlton disait de Law que c'était un showman qui en faisait un peu trop après un but.

George Best l'énervait. " Nous aurions peut-être dû en faire plus pour l'aider mais il était tellement individualiste (au cours du match d'adieux de Charlton, Best est resté au pub, ndlr) et tellement talentueux qu'on lui pardonnait tout. Tant qu'il marquait et qu'il amusait le peuple, les gens ne se tracassaient pas pour son problème d'alcoolisme.

Quand il a débarqué dans l'équipe, nous n'avions jamais vu un tel talent. Il était tout petit mais aussi très dur dans les duels. Et il avait suffisamment de talent pour faire jouer les autres. Mais il était aussi énervant : il gardait trop le ballon. Nous étions en place et nous attendions la passe mais, très souvent, elle n'arrivait pas. La plupart du temps, il marquait lui-même mais parfois, le gardien arrêtait."

Deux pieds phénoménaux

Tant Law que Best ont loué Charlton parce qu'il était capable de jouer des deux pieds. Best : " Bobby avait un talent inné, c'était un des meilleurs joueurs ambidextres du monde. Il était capable de tirer des deux pieds. " Law : " C'était un plaisir de jouer avec lui. Je pense que je n'ai plus jamais eu un équipier capable d'éliminer un homme aussi facilement que lui. Il dribblait même mieux que moi car j'utilisais ma vitesse tandis que, chez lui, tout était naturel. Et quand il arrivait en position de tir, il était mortel, quel que soit le pied utilisé. Comme il jouait souvent du gauche, les gens pensaient qu'il était gaucher mais je ne crois pas que c'était le cas. "

Sur son lit d'hôpital, à Munich, Bobby Charlton sirote une bière., BELGAIMAGE
Sur son lit d'hôpital, à Munich, Bobby Charlton sirote une bière. © BELGAIMAGE

Bobby Charlton : " Je n'en sais rien moi-même. Je n'avais pas un pied meilleur que l'autre et je ne me suis jamais spécialement entraîné à cela. C'était comme ça. J'ai toujours été surpris que les gens n'y accordent pas plus d'importance mais qui suis-je pour critiquer ? FerencPuskas était phénoménal mais il n'aurait jamais pensé à utiliser son pied droit. A quoi cela lui aurait-il servi avec un pied gauche pareil ? "

Joueur génial mais homme triste, Charlton semble ne jamais avoir surmonté la catastrophe aérienne de 1958. Dans sa biographie, il écrit : " Avant Munich, United était vu comme un club de Manchester. Après, tout le monde se sentait un peu membre du club. "

Aux lecteurs de Fourfourtwo, toujours à propos de cette période, il disait : " Matt Busby avait composé un chouette groupe de jeunes joueurs. Il voulait que tout le monde ait sa chance. Il alignait des joueurs de 17 ans, du jamais vu à l'époque. Les gens fronçaient les sourcils car le foot était considéré comme un sport d'hommes. Il n'écoutait pas. Jouer avec des gars comme Duncan Edwards, Tommy Taylor ou Roger Byrne, c'était fantastique. Nous étions tellement portés vers l'offensive. "

Bobby Charlton remercie le personnel hospitalier qui l'a soigné à Munich., BELGAIMAGE
Bobby Charlton remercie le personnel hospitalier qui l'a soigné à Munich. © BELGAIMAGE

Catastrophe à Munich

Ces trois-là sont morts dans la catastrophe, comme cinq autres équipiers. Au total, 23 personnes ont perdu la vie à Munich. C'était au mois de février. L'équipe revenait d'un match de Coupe d'Europe à Belgrade. United avait éliminé l'Etoile Rouge de Belgrade et avait fait une escale technique en Bavière, pour faire le plein.

L'Europe était touchée par une vague de neige, le match à Belgrade s'était déroulé dans des conditions très difficiles. Deux tentatives de redécollage de Munich avaient échoué car un des moteurs avait un problème. L'ingénieur à bord a dit qu'il pouvait le réparer mais que ce n'était pas nécessaire : l'avion pouvait décoller avec un seul moteur.

En cas de réparation, les joueurs auraient dû dormir à Munich. Le pilote a donc tenté un troisième décollage mais, entre-temps, il avait neigé davantage et la tour de contrôle avait donné quatre minutes pour décoller, sans quoi il fallait attendre. Le pilote a-t-il voulu aller trop vite ? La météo est-elle en cause ? L'ingénieur a-t-il sous-estimé le problème du moteur ?

En tout cas, l'avion n'a pas pris suffisamment de vitesse pour pouvoir décoller et il n'était plus possible de l'arrêter. Il a glissé, a démoli le grillage en bout de piste, a traversé la route et s'est écrasé contre une maison. L'aile et la queue se sont brisées, l'appareil s'est déporté sur la droite, a touché un arbre et une cabane dans laquelle se trouvait une camionnette.

Tout a pris feu : la cabane, la maison... Ceux qui étaient à l'arrière sont morts. Bobby Charlton a été blessé mais a été sauvé par Harry Gregg, le gardien, qui a aussi retiré une femme et son bébé de l'avion. Charlton a été hospitalisé à Munich mais il pu rejouer au plus haut niveau.

Ambassadeur de ManU

Manchester United aurait-il gagné la Coupe d'Europe des Champions cette année-là sans cette catastrophe ? " Au début, nous ne savions pas très bien ce que nous pouvions attendre de l'Europe ", disait Charlton à ce sujet en 2008. " Nous affrontions des joueurs que nous n'avions jamais vus, même pas à télévision. Des magiciens, parfois, comme Alfredo di Stefano. Mais nous nous adaptions à merveille et je suis presque sûr que, sans cet accident, nous aurions remporté l'épreuve. A l'époque, le Real Madrid l'a gagnée cinq fois d'affilée. Avec notre équipe, ça ne serait pas arrivé. Nous apprenions très vite. Peut-être pas moi mais les autres, oui. Nous savions qu'en Europe, il fallait être patient pour l'emporter. "

Bobby Charlton et Harry Gregg lors de la commémoration de la tragédie de Munich en 2008., BELGAIMAGE
Bobby Charlton et Harry Gregg lors de la commémoration de la tragédie de Munich en 2008. © BELGAIMAGE

Pour la petite histoire et pour démontrer un peu comment le football européen était vu à l'époque : en 1956, Charlton avait manqué le premier match européen de Manchester United, à Anderlecht : il effectuait son service militaire et n'a effectué ses débuts que bien plus tard, à l'occasion de la demi-finale retour ( ! ) face au Real Madrid. Son dernier match européen fut aussi une demi-finale, en 1969 contre Milan. Les deux fois, il a marqué.

Un peu amer, Charlton a provisoirement quitté Manchester United au début des années '70. A la fin, tout le monde l'énervait : ses équipiers, Matt Busby lui-même. L'entraîneur avait survécu à la catastrophe de Munich et avait reconstruit une autre équipe formidable mais Charlton estimait qu'il l'avait écarté trop tôt. Cela avait été le cas en équipe nationale aussi.

Plus tard, Busby et Charlton allaient se réconcilier, surtout lorsque Charlton a rejoint la direction du club et est allé chercher Sir Alex Ferguson, le protégeant au début, alors qu'il souffrait. " La place de Ferguson n'a jamais été remise en cause ", dit-il. " Nous savions qu'il faisait du bon boulot. "

Aujourd'hui, il est toujours administrateur, ambassadeur et porte-parole du club, aux côtés de Sir Alex. Dans l'interview accordée en 2003 à Don Balón, Charlton revenait sur sa longue carrière dans le monde du football et sur l'évolution du jeu. " Je vais vous surprendre mais le football n'a pas changé. Les règles et le ballon sont restés les mêmes. Ce qui a changé, c'est le caractère global du jeu, tout ce qui se passe autour du football a évolué en bien : le professionnalisme, les finances, le médical...

Nous devons cependant veiller à protéger les joueurs de la violence. Et les arbitres de la télévision. En ce moment, ils refusent de se faire aider par ce média. Des erreurs, il y en aura toujours mais la technologie est suffisamment évoluée pour aider les arbitres sans nuire au football."

La Premier League n'acceptera le VAR que la saison prochaine. En 2003, Charlton le voulait déjà. Conservateur, Sir Bobby ? Mais non !

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La statue à la gloire de George Best, Denis Law et Bobby Charlton à Old Trafford., BELGAIMAGE
La statue à la gloire de George Best, Denis Law et Bobby Charlton à Old Trafford. © BELGAIMAGE
En 1968, Bobby Charlton touche au but en remportant la CE1 face à Benfica., BELGAIMAGE
En 1968, Bobby Charlton touche au but en remportant la CE1 face à Benfica. © BELGAIMAGE
Bobby Charlton est toujours assailli par les chasseurs d'autographes., BELGAIMAGE
Bobby Charlton est toujours assailli par les chasseurs d'autographes. © BELGAIMAGE
'It was a dream to meet him because he was my dad's favourite player and my middle name Robert is after Sir Bobby ! ' (David Beckham) En janvier 2003, le magazine espagnol Don Balón publiait une interview de Sir Bobby Charlton qui, à l'époque, était dirigeant de Manchester United et fêtait ses 65 ans. Les rédacteurs avaient accueilli la légende vivante avec beaucoup d'égards. Charlton disait : " J'appartiens à Manchester United et j'essaye de rendre au club tous les services qu'il me demande. Si, grâce à cette interview, je parviens à faire en sorte que les Espagnols s'intéressent ne serait-ce qu'un tout petit peu à mon club, ce sera gagné. Je n'ai pas le dribble de Ryan Giggs mais je me rends utile à ma façon. " Utile, Charlton l'a toujours été mais cette dernière phrase révèle une bonne partie de sa personnalité : il a consacré sa vie à Manchester United. Lorsqu'il a été sélectionné pour un match d'écoliers anglais face à leurs homologues gallois, en 1952, il s'est si bien débrouillé à l'attaque que 18 clubs se sont intéressés à lui. En janvier 1953, sur les conseils de sa mère, il a opté pour Manchester United, où il a joué en équipe première de 1956 à 1973. Par la suite, il n'a pratiquement jamais lâché le club. Dans les années '70, il a entraîné Preston North End. Ce ne fut pas une réussite : il a démissionné lorsque l'équipe a chuté en Third Division. Par la suite, il est allé à Wigan. D'abord dans le CA puis comme entraîneur. Là aussi, il a échoué. En 1984, Manchester United l'a nommé directeur. C'est lui qui est allé chercher Alex Ferguson à Aberdeen. On peut donc dire qu'il est à la base du succès de l'ère moderne. C'est lui qui, après le drame de Hillsborough, a insisté pour transformer et moderniser Old Trafford, qu'il avait décrit dans une interview comme " The Theatre of Dreams ". Le club a tout de suite fait protéger cette appellation et l'a utilisée dans des campagnes de marketing. Voilà comment ce conservateur qui, dans les années '60, n'aimait pas la façon de vivre du vestiaire, est soudain devenu un dirigeant moderne qui a prévu l'arrivée du VAR bien avant qu'on en parle. Joueur, il a connu les plus grands succès, tant sur le plan national qu'au niveau européen. Cela ne l'a pas rendu joyeux pour autant. Quand on lui a demandé ce qu'il avait ressenti lorsqu'il avait pénétré sur la pelouse de Wembley à l'occasion de la finale de la Coupe d'Europe des Clubs Champions face à Benfica, en 1968, il a répondu : " Rien. " Parce qu'à ce moment-là, il avait pensé à tous ces bons joueurs fauchés dix ans plus tôt, à l'aube d'une grande carrière, dans la tragédie de Munich. Ce qu'ils n'avaient pu réaliser à ce moment-là, il avait l'occasion de le faire. Manchester United a gagné mais Charlton n'a pas fait la fête. Tellement il était épuisé, selon la légende. " Surtout parce que nous avons bu du mauvais champagne juste après le coup de sifflet final ", raconte son équipier Pat Crerand. Pendant que ses équipiers participaient au repas des vainqueurs, Charlton est resté dans sa chambre, malade. Des drames, Charlton en a connus quelques-uns. Après la catastrophe de Munich, à laquelle il a survécu, il a perdu le sourire. Sir Bobby a joué 758 matches sous le maillot de Manchester United, record égalé par Ryan Giggs le 11 mai 2008 à Wigan (il y a inscrit un but qui a offert le titre à son équipe). En 1966, Bobby Charlton a été champion du monde avec son frère Jack, un défenseur intransigeant. Aujourd'hui encore, il est acclamé partout où il passe mais sa vie n'a pas été un long fleuve tranquille. Bobby Charlton serait footballeur, c'était écrit dans les étoiles. Quatre de ses oncles étaient professionnels (tous s'appelaient Milburn) mais, avant Bobby, le plus connu de la famille était un cousin de sa mère, Jackie Milburn, star de Newcastle. Une des tribunes d'Old Trafford porte le nom de Bobby Charlton mais à St James' Park, une seule tribune porte le nom d'un joueur : la Milburn Stand, en souvenir de Jackie. Jackie, décédé d'un cancer du poumon, était timide. Bobby aussi. Bien plus que son frère aîné Jack, deux ans plus âgé, ex-défenseur de Leeds et de l'équipe nationale avant de devenir, pendant dix ans, le légendaire entraîneur de l'Irlande, qu'il a qualifiée pour quatre tournois consécutifs de 1988 à 1994. En 1996, sa biographie a révélé une grande dispute familiale. Jack, au style beaucoup plus flamboyant que Bobby, y critiquait son jeune frère, disant qu'alors que leur mère, Cissie, était en fin de vie, il ne venait pratiquement jamais la voir, même pas quand il était dans les environs. Selon lui, Norma, l'épouse de Bobby, était une femme difficile et ambitieuse. Mais Bobby disait qu'elle le soutenait dans tous les moments. Bobby a toujours vécu à Cheshire et n'est jamais retourné à Ashington, au nord de Newcastle, d'où sa famille était originaire. Les critiques de son frère lui ont fait mal. Une dizaine d'années plus tard, en 2007, il a lui aussi raconté son histoire dans un livre. Dans une interview accordée au moment de la parution du bouquin, il a dit que son frère et lui ne se voyaient plus depuis un certain temps. Les journalistes ont fouillé et ont découvert que les femmes étaient à la base de cette dispute qui remontait déjà à bien avant 1996. D'un côté, Cissie. De l'autre, Norma. Après son mariage, en 1961, Bobby s'est éloigné de sa famille. Physiquement d'abord car 260 km séparent Ashington de Manchester, où Charlton n'était cependant pas dépaysé. Ce n'est pas pour rien qu'au début des années '60, le chanteur de folk Ewan MacColl a écrit Dirty Old Town, une chanson reprise plus tard par The Pogues et qui parlait de Manchester, une ville grise et sale, remplie de grues, polluée et où il pleut sans cesse. Heard a siren call from the docks/Saw a train set the night on fire/Smelled the spring on the Salford wind/Dirty old Town/Dirty old town.Mais la distance était surtout mentale. Norma, très ambitieuse, ne s'est jamais sentie accueillie par la famille Charlton-Milburn et elle en tenait Bobby à l'écart le plus possible. Lorsque son père, BobCharlton, un mineur qui parlait peu, a découvert en 1982 qu'il souffrait d'un cancer, dont il allait mourir, il a dit à Cissie : " Si Bobby envoie des fleurs pour mon enterrement, jette-les au feu. " Jack était beaucoup plus proche de ses parents. Il avait pourtant beaucoup de points commun avec Bobby. Petits, ils partageaient le même lit car leur père n'était pas riche. Et tous deux avaient très rapidement attrapé le virus du football. Lorsque le magazine britannique Fourfourtwo a donné à ses lecteurs l'occasion de poser des questions à Bobby Charlton, au moment du 60e anniversaire de la catastrophe aérienne de Munich, Paddy King, de Dublin, a demandé à Sir Bobby s'il avait eu un jour l'intention d'aller travailler à la mine avec son père. " Jamais ! ", avait répondu Charlton. " Mon père nous avait fait clairement comprendre que nous devions trouver un autre job. Heureusement, nous étions issus d'une famille de joueurs de football et mes oncles m'ont inspiré. Parfois, j'accompagnais mon père à la mine le samedi, quand il allait cherche son salaire. Je voyais combien les mineurs avaient l'air tristes en descendant. Ils ne retrouvaient le sourire qu'une fois remontés à la surface. " A 17 ans, il signait à Manchester United, mettant ainsi fin à ses études. Car à l'époque, il n'était pas permis de combiner. Les élèves ne pouvaient jouer que pour l'équipe de l'école, pas dans un club. Ceux qui voulaient s'affilier devaient quitter l'école. Jack et Bobby ont eu des carrières similaires. Ils sont devenus professionnels en 1953 et ont arrêté 20 ans plus tard, après avoir battu des records dans leurs clubs respectifs : Leeds pour Jack et Manchester United pour Bobby. Jack était un défenseur ; Bobby, un attaquant. Ils étaient donc régulièrement opposés. Max Voegtli, un lecteur de FourFourTwo habitant Shanghaï, a demandé à Bobby comment se passaient ces rencontres. " Nous ne nous parlions pas avant le coup de sifflet final. La première fois que nous nous sommes affrontés, il a été très dur et n'a pas hésité à me donner un coup. Heureusement, mon frère n'était pas un sale joueur et j'étais fier de lui, surtout quand il est arrivé en équipe nationale. " Dans cette interview, il minimise poliment la dispute avec Jack. " Nous sommes comme beaucoup de frères. Chacun suit son chemin et il arrive qu'on ne se voit plus très souvent. Il y a eu cette dispute familiale mais, en ce moment, nous nous entendons à nouveau bien. " Johnny Giles, un Irlandais, a partagé le vestiaire avec les deux frères. Il décrit leurs caractères comme suit : " Jack était très impulsif. On pouvait se disputer le samedi, se prendre à la gorge même. Mais le lundi, tout était oublié. Avec Bobby, les disputes pouvaient durer longtemps. Parfois, il ne parlait pas pendant une semaine. " Denis Law a également joué avec Charlton pendant des années. Il était, avec George Best, un des piliers du Manchester United des années '70 mais ces trois joueurs importants ne s'entendaient guère. Law se moquait de Charlton en l'appelant Sir Robert, bien avant qu'il ne porte officiellement ce titre. Et Charlton disait de Law que c'était un showman qui en faisait un peu trop après un but. George Best l'énervait. " Nous aurions peut-être dû en faire plus pour l'aider mais il était tellement individualiste (au cours du match d'adieux de Charlton, Best est resté au pub, ndlr) et tellement talentueux qu'on lui pardonnait tout. Tant qu'il marquait et qu'il amusait le peuple, les gens ne se tracassaient pas pour son problème d'alcoolisme. Quand il a débarqué dans l'équipe, nous n'avions jamais vu un tel talent. Il était tout petit mais aussi très dur dans les duels. Et il avait suffisamment de talent pour faire jouer les autres. Mais il était aussi énervant : il gardait trop le ballon. Nous étions en place et nous attendions la passe mais, très souvent, elle n'arrivait pas. La plupart du temps, il marquait lui-même mais parfois, le gardien arrêtait." Tant Law que Best ont loué Charlton parce qu'il était capable de jouer des deux pieds. Best : " Bobby avait un talent inné, c'était un des meilleurs joueurs ambidextres du monde. Il était capable de tirer des deux pieds. " Law : " C'était un plaisir de jouer avec lui. Je pense que je n'ai plus jamais eu un équipier capable d'éliminer un homme aussi facilement que lui. Il dribblait même mieux que moi car j'utilisais ma vitesse tandis que, chez lui, tout était naturel. Et quand il arrivait en position de tir, il était mortel, quel que soit le pied utilisé. Comme il jouait souvent du gauche, les gens pensaient qu'il était gaucher mais je ne crois pas que c'était le cas. " Bobby Charlton : " Je n'en sais rien moi-même. Je n'avais pas un pied meilleur que l'autre et je ne me suis jamais spécialement entraîné à cela. C'était comme ça. J'ai toujours été surpris que les gens n'y accordent pas plus d'importance mais qui suis-je pour critiquer ? FerencPuskas était phénoménal mais il n'aurait jamais pensé à utiliser son pied droit. A quoi cela lui aurait-il servi avec un pied gauche pareil ? " Joueur génial mais homme triste, Charlton semble ne jamais avoir surmonté la catastrophe aérienne de 1958. Dans sa biographie, il écrit : " Avant Munich, United était vu comme un club de Manchester. Après, tout le monde se sentait un peu membre du club. " Aux lecteurs de Fourfourtwo, toujours à propos de cette période, il disait : " Matt Busby avait composé un chouette groupe de jeunes joueurs. Il voulait que tout le monde ait sa chance. Il alignait des joueurs de 17 ans, du jamais vu à l'époque. Les gens fronçaient les sourcils car le foot était considéré comme un sport d'hommes. Il n'écoutait pas. Jouer avec des gars comme Duncan Edwards, Tommy Taylor ou Roger Byrne, c'était fantastique. Nous étions tellement portés vers l'offensive. " Ces trois-là sont morts dans la catastrophe, comme cinq autres équipiers. Au total, 23 personnes ont perdu la vie à Munich. C'était au mois de février. L'équipe revenait d'un match de Coupe d'Europe à Belgrade. United avait éliminé l'Etoile Rouge de Belgrade et avait fait une escale technique en Bavière, pour faire le plein. L'Europe était touchée par une vague de neige, le match à Belgrade s'était déroulé dans des conditions très difficiles. Deux tentatives de redécollage de Munich avaient échoué car un des moteurs avait un problème. L'ingénieur à bord a dit qu'il pouvait le réparer mais que ce n'était pas nécessaire : l'avion pouvait décoller avec un seul moteur. En cas de réparation, les joueurs auraient dû dormir à Munich. Le pilote a donc tenté un troisième décollage mais, entre-temps, il avait neigé davantage et la tour de contrôle avait donné quatre minutes pour décoller, sans quoi il fallait attendre. Le pilote a-t-il voulu aller trop vite ? La météo est-elle en cause ? L'ingénieur a-t-il sous-estimé le problème du moteur ? En tout cas, l'avion n'a pas pris suffisamment de vitesse pour pouvoir décoller et il n'était plus possible de l'arrêter. Il a glissé, a démoli le grillage en bout de piste, a traversé la route et s'est écrasé contre une maison. L'aile et la queue se sont brisées, l'appareil s'est déporté sur la droite, a touché un arbre et une cabane dans laquelle se trouvait une camionnette. Tout a pris feu : la cabane, la maison... Ceux qui étaient à l'arrière sont morts. Bobby Charlton a été blessé mais a été sauvé par Harry Gregg, le gardien, qui a aussi retiré une femme et son bébé de l'avion. Charlton a été hospitalisé à Munich mais il pu rejouer au plus haut niveau. Manchester United aurait-il gagné la Coupe d'Europe des Champions cette année-là sans cette catastrophe ? " Au début, nous ne savions pas très bien ce que nous pouvions attendre de l'Europe ", disait Charlton à ce sujet en 2008. " Nous affrontions des joueurs que nous n'avions jamais vus, même pas à télévision. Des magiciens, parfois, comme Alfredo di Stefano. Mais nous nous adaptions à merveille et je suis presque sûr que, sans cet accident, nous aurions remporté l'épreuve. A l'époque, le Real Madrid l'a gagnée cinq fois d'affilée. Avec notre équipe, ça ne serait pas arrivé. Nous apprenions très vite. Peut-être pas moi mais les autres, oui. Nous savions qu'en Europe, il fallait être patient pour l'emporter. " Pour la petite histoire et pour démontrer un peu comment le football européen était vu à l'époque : en 1956, Charlton avait manqué le premier match européen de Manchester United, à Anderlecht : il effectuait son service militaire et n'a effectué ses débuts que bien plus tard, à l'occasion de la demi-finale retour ( ! ) face au Real Madrid. Son dernier match européen fut aussi une demi-finale, en 1969 contre Milan. Les deux fois, il a marqué. Un peu amer, Charlton a provisoirement quitté Manchester United au début des années '70. A la fin, tout le monde l'énervait : ses équipiers, Matt Busby lui-même. L'entraîneur avait survécu à la catastrophe de Munich et avait reconstruit une autre équipe formidable mais Charlton estimait qu'il l'avait écarté trop tôt. Cela avait été le cas en équipe nationale aussi. Plus tard, Busby et Charlton allaient se réconcilier, surtout lorsque Charlton a rejoint la direction du club et est allé chercher Sir Alex Ferguson, le protégeant au début, alors qu'il souffrait. " La place de Ferguson n'a jamais été remise en cause ", dit-il. " Nous savions qu'il faisait du bon boulot. " Aujourd'hui, il est toujours administrateur, ambassadeur et porte-parole du club, aux côtés de Sir Alex. Dans l'interview accordée en 2003 à Don Balón, Charlton revenait sur sa longue carrière dans le monde du football et sur l'évolution du jeu. " Je vais vous surprendre mais le football n'a pas changé. Les règles et le ballon sont restés les mêmes. Ce qui a changé, c'est le caractère global du jeu, tout ce qui se passe autour du football a évolué en bien : le professionnalisme, les finances, le médical... Nous devons cependant veiller à protéger les joueurs de la violence. Et les arbitres de la télévision. En ce moment, ils refusent de se faire aider par ce média. Des erreurs, il y en aura toujours mais la technologie est suffisamment évoluée pour aider les arbitres sans nuire au football." La Premier League n'acceptera le VAR que la saison prochaine. En 2003, Charlton le voulait déjà. Conservateur, Sir Bobby ? Mais non !