Retour dans le temps, à la troisième semaine de septembre. Le Club est battu 4-0 à Bordeaux et les supporters s'en prennent aux joueurs. Quatre jours plus tard, ceux-ci refusent de les saluer après leur victoire dans le derby. Il y a des tensions en interne. Le lendemain, Carl Hoefkens rend son brassard, qu'il retrouve deux jours plus tard.
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Retour dans le temps, à la troisième semaine de septembre. Le Club est battu 4-0 à Bordeaux et les supporters s'en prennent aux joueurs. Quatre jours plus tard, ceux-ci refusent de les saluer après leur victoire dans le derby. Il y a des tensions en interne. Le lendemain, Carl Hoefkens rend son brassard, qu'il retrouve deux jours plus tard. Plus loin encore, le 7 mai 2011. Dernière journée des PO1. Le Club est assuré de la quatrième place et Gand, son visiteur, de la cinquième mais Ivan Perisic peut devenir le meilleur buteur du championnat. Il y parvient en marquant trois buts. Les supporters soutiennent Adrie Koster et refusent l'arrivée éventuelle de Franky Dury, dont le contact avec le Club ne se concrétisera jamais. Ces deux incidents illustrent le pouvoir du stade. Mais comment celui-ci vit-il la situation actuelle du Club, en quête d'identité et de stabilité ? Deux témoignages de supporters qui suivent leur club depuis vingt, voire trente ans. " Ce n'est plus un microbe mais un virus. " Patrick Eeckhout : " Je le suis depuis la saison 1981-1982. Il s'est alors battu jusqu'à la dernière journée pour rester en D1. Depuis 25 ans, je suis membre de la fédération des supporters, qui chapeaute l'ensemble des clubs de fans. L'ambiance vient du Klokke, que je n'ai pas connu. Les supporters étaient proches des joueurs, sur le terrain, et c'est ainsi qu'est né le mythe. Notre colère était justifiée, à Bordeaux. Un supporter a le droit de se faire entendre mais il doit tenter d'être positif. Les joueurs doivent comprendre que les gens se sont astreints à un voyage de 900 kilomètres, en voiture, en bus. Alors, ils se fâchent si le match est mauvais... Le ton a changé. Les supporters en veulent plus, ils le réclament aussi. Nous attendons un prix depuis six ans. La pression croît, comme l'agressivité. Six ans, c'est une longue disette pour un club de haut niveau. Nous disputons les PO1 mais sans y gagner de trophée... " Le supporter se reconnaît-il toujours dans son équipe ? Patrick : " Oui et non. Sur une période de 25 ans, c'est non. Le football a changé. C'est différent si on ne prend en compte que les dix dernières années. Jadis, les footballeurs restaient fidèles à leur équipe et le club était structuré différemment. Il fallait un changement et je m'y retrouve, car il faut vivre avec son temps et nous avions pris du retard. Le supporter veut voir de la passion, de l'engagement. Si JonathanBlondel est si populaire, c'est parce qu'il est un travailleur, un jusqu'au-boutiste. Il ne parle jamais de transfert. À lire les interviews de CarlosBacca, je pars du principe qu'il nous quittera en juin. Le supporter reste une arme. Quand nous avons appris l'arrivée possible de Franky Dury, nous avons calé. Nous soutenions Adrie Koster parce qu'il jouait offensivement, dans le style du Club. " Patrick poursuit : " Nous avons le droit de mettre la pression mais sans franchir de limites et en soignant l'image du Club. Sang, sueur et larmes, d'accord mais avec une certaine classe, ce qui fait défaut ces derniers temps, y compris sur le terrain. Avant, le Club plaçait son adversaire sous pression d'emblée et s'acharnait. C'est ça que nous voulons revoir, c'est aussi ce que veulent les dirigeants. Ce n'est pas pour rien qu'ils effectuent du scouting en Scandinavie. Ils y trouvent des Vikings, des battants. Cela m'amène aux arbitres : tolèrent-ils cette mentalité sur nos terrains ? Quand je vois la facilité avec laquelle ils accordent des penalties... Blondel est parfois trop dur mais on assiste aux mêmes scènes en Angleterre, où c'est permis. La Blue Army met de l'ambiance, en concertation avec le Club. Nous avons retrouvé nos places debout derrière le but. On nous demande notre avis et quand nous envoyons un courriel à VincentMannaert, il répond s'il en a le temps. Nous devons peut-être réfléchir à la fameuse 23e minute. Elle ne me dérange pas mais tout le monde a le droit de reposer en paix, y compris François Sterchele. Son image revient sans cesse et je me rappelle ce triste match contre Westerlo, quelques jours après son décès. Il vaudrait mieux arrêter ces applaudissements. Nous organisons aussi les soirées de supporters, douze par saison. Les obligations des joueurs se sont multipliées en dix ans. Il est parfois difficile d'obtenir le joueur demandé. Le lundi suivant le match contre Anderlecht, nous avions une soirée. FredrikStenman, JesperJörgensen et JordiFigueras sont venus. Chapeau à Jordi car il restait sur un match difficile. Je pense que nous allons retrouver l'ambiance de jadis mais d'une manière différente. Si nous remportons enfin un trophée, nous ferons la fête pendant une semaine ! " Johan est professeur d'histoire. Il a joué avec Hein Vanhaezebrouck et il correspond par courriels avec Vincent Mannaert et son bras droit, Sam Berteloot, un de ses anciens élèves, tout comme Daan Debouver, un jeune du cru. Johan : " Je suis supporter depuis l'époque en or. Dans la tribune sud, pas dans la Blue Army. Je me rends au stade avec ma femme. Nous sommes un peu comme Jean-Luc et Celie Dehaene. Je donne libre cours à mes émotions. Il m'arrive d'aller à Waregem ou à Courtrai. J'aime faire partie de cette force verbale qui émane des tribunes. Au début, l'ambiance était fantastique. Le Club allait loin en Coupe d'Europe et nous étions debout, ce qui est très différent. Nous étions plus jeunes, plus emportés mais nous avions aussi le sentiment que les joueurs se livraient à fond, ce qui n'est plus le cas et ça me chagrine. Ils manquent d'empathie, d'enthousiasme. Ils sont devenus des passants. Je ne les compare même pas à des évidences comme JanCeulemans, mais FrankFarina était bien différent de MéméTchité. Et Bacca... Vadis qui cherche un transfert tous les six mois... Sam m'a confié qu'il avait du mal à trouver des joueurs pour les soirées des supporters. Ceulemans, lui, il se proposait. Nous exagérons peut-être mais avant, nous avions le sentiment que les joueurs du Club étaient plus proches des gens que ceux des autres équipes, ce qui a d'ailleurs suscité cette vague de sympathie pour le Club, partout en Belgique, parce qu'il avait une autre aura qu'Anderlecht. Plus populaire, plus conviviale. Je ne reste plus pour le tour d'honneur mais beaucoup de supporters en raffolent. Hoefkens avec son mégaphone... Selon moi, le noeud du problème, c'est qu'on transfère de l'étranger des joueurs certes méritants mais qui ne correspondent pas à notre vision. LiorRefaelov ne m'a pas encore convaincu. Il réalise parfois des actions mais ce n'est pas parce qu'un joueur s'est distingué à l'étranger que le Club doit le transférer. Il est de bon ton de faire référence à Antoine Vanhove. Il a certainement commis des erreurs mais je me souviens de ses paroles : -C'est un tout bon joueur mais il ne nous convient pas. Il est fait pour Anderlecht. Maintenant, on se dit : - Si on peut l'avoir... Quel doit être l'ADN d'un joueur du Club ? Johan : " Je sais que c'est un cliché mais il doit travailler avec les autres. Passez en revue les grands de notre histoire. Ils étaient des hommes simples, sans façons, des travailleurs. Pourquoi aimons-nous tant Blondel ? Parce qu'il est un travailleur, un acharné. Nous ne le poussons pas à dépasser les bornes car Daan m'a dit qu'il était comme ça à l'entraînement aussi. Combien de ses coéquipiers ont cette trempe ? Vadis est un superbe footballeur mais un fainéant. Refaelov aussi. Nous avons perdu notre âme et Anderlecht copie notre ancien style. Avant, notre équipe était composée à quatre cinquièmes de Belges, complétés par quelques étrangers talentueux qui ne donnaient pas le ton, du moins est-ce mon impression. Maintenant, il y a un clan espagnol, un clan scandinave... C'est peut-être pareil ailleurs mais jadis, le Club était différent. Son ossature était toujours belge. Timmy Simons a été le dernier Flandrien du Club. J'ai été choqué quand j'ai vu les joueurs de Waregem se battre les uns pour les autres alors que ceux du Club... Les étrangers ne viennent pas par amour de nos couleurs et je pense que nous serions plus stables avec des Belges. Avant, le Club était un modèle de stabilité. C'est l'inverse maintenant. Tant de mauvais achats... C'est devenu un pigeonnier. Le pigeonnier d'Antoine. Ça vous ferait un bon titre. Nous imputons toujours la faute des résultats à l'arbitrage, à Anderlecht ou à Collin mais en fait, c'est la faute de Bruges. " Que répond le manager aux courriels... Johan : " En ma qualité d'inspecteur, je visite 140 écoles de Flandre. Quand je remarque que le directeur est jeune... Mannaert me fait penser à un jeune directeur qui veut tout changer. Il saute sur tout ce qui bouge, sans recul. C'est la différence avec un directeur plus âgé, qui sait replacer les choses dans leur contexte, qui a une référence à partir de laquelle moderniser et actualiser l'ensemble. Il y a certainement une vision économique mais je doute de l'existence d'une sportive. Deuxio : achète-t-on en fonction de cette vision ? On a changé de style, d'ADN. A la place de Mannaert, je déterminerais d'abord une vision puis j'enrôlerais des joueurs qui lui conviennent. Combien d'achats ratés y a-t-il déjà eu en quelques années ? Il est certainement un bon manager pour le Club, il présente bien mais il a tellement de travail... Peut-être devrait-il sélectionner des joueurs moins en vue, après les avoir visionnés soigneusement. C'est à cause de tout cela que les supporters restent sur leur faim. Ils voient des complots partout, ils sont frustrés. Si une vision se limite à revendre des joueurs, qu'a-t-on encore ? Avant, on éprouvait de la sympathie pour le Club même quand on supportait une autre formation parce que tout le monde aime ceux qui travaillent et qu'on retrouvait cette identité au Club. Nous avons longtemps eu le sentiment de nous reconnaître dans les joueurs, y compris ceux qui étaient plus limités, qui étaient plutôt des ouvriers, comme Luc Beyens, Danny De Cubber, Foeke Booy... J'ai connu le voisin de celui-ci à l'époque et il me disait qu'il se plaisait beaucoup ici, qu'il n'était absolument pas un Néerlandais typique. Dury avait bien cette mentalité de travailleur et de la discipline, sans pour autant manier le bâton. J'ai fait la grimace quand on a parlé de Georges Leekens, le énième achat-panique. Il est cher, donc on achète. Mais sur quelle base, selon quel concept ? Nous avons perdu la sympathie générale. Nous suscitons même des frictions. Cela nous fait mal. Quand un Flandrien va mal, il lèche ses plaies en silence. Le Club dépasse le cadre de la province mais il en a quand même le caractère. Les habitants des autres provinces sont plus extravertis. Vis-à-vis du monde extérieur, nous dissimulons notre exaspération mais on la remarque à l'ambiance. Il y a plus de places vides, ne serait-ce que parce que les matches sont retransmis à la télévision, mais aussi parce que nous ne sommes plus sûrs de notre équipe, de la victoire. Ce détachement sur le terrain... Avant, le premier quart d'heure, c'était un enfer. Et maintenant ? La Blue Army fait de son mieux. Au début du match, il y a de l'ambiance, des tifos... Puis le match s'enlise et on n'entend plus rien. Jusqu'à la 23e minute, cette idiotie. Ce n'est pas ça, l'ambiance, c'est plutôt de la frustration. L'amertume que nous ressentons envers les arbitres n'a rien à voir avec de l'ambiance. "PAR PETER T'KINT - PHOTOS: IMAGEGLOBE" On adore Blondel car c'est un jusqu'au-boutiste. Vadis et Refaelov, eux, sont des fainéants. " " Le Club a toujours été un exemple de stabilité, jadis. Aujourd'hui, c'est un véritable pigeonnier. "