"C'est en Belgique que ma carrière a véritablement commencé : cela ne s'oublie pas " : Nenad Jestrovic, Vedran Runje et Aruna Dindane ont eu les mêmes mots en évoquant leurs premiers pas à Mouscron, au Standard ou à Anderlecht. Ils ont déposé un jour leurs bagages serbes, croates ou ivoiriens sur nos pelouses et, même si cela ne date pas d'hier, ces grands voyageurs se remémorent les excellents moments.
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"C'est en Belgique que ma carrière a véritablement commencé : cela ne s'oublie pas " : Nenad Jestrovic, Vedran Runje et Aruna Dindane ont eu les mêmes mots en évoquant leurs premiers pas à Mouscron, au Standard ou à Anderlecht. Ils ont déposé un jour leurs bagages serbes, croates ou ivoiriens sur nos pelouses et, même si cela ne date pas d'hier, ces grands voyageurs se remémorent les excellents moments. Les caractères sont différents. L'£il pétillant de malice, Jestrovic est resté un grand séducteur dont le regard s'allume quand les secrétaires de Metz l'accueillent par un vibrant -Tiens, voilà le beau Nenad !. Il jette alors un regard vers un poster le montrant à Metz en 1999 : -J'étais quand mieux avant... Eclat de rire général, le bougre a encore marqué. A Lens, Vedran Runje a gardé cet humour aussi apprécié que le puissant ronronnement du moteur de sa Porsche. La maturité a un peu creusé les traits de son visage et offre toujours sa joie de vivre avec la même générosité : " Je suis bien à Lens. Si j'avais voulu me barrer en fin de saison passée, j'aurais pu le faire. Il y a eu des offres. Lens descendait et je pouvais dire bye-bye, comme si de rien n'était, comme si je ne portais pas ma part de responsabilités dans cet échec. Partir, c'était de loin le plus facile mais je n'aurais plus pu me regarder dans une glace. " C'est du Runje bien frappé, pur jus. La force balkanique cède la place à la tendresse africaine quand Aruna Dindane philosophe sur son destin : " Je suis un homme et un sportif heureux à Lens. La vie ne m'a pas fait que des cadeaux. Mais mon club m'a offert chaleur et compréhension après le décès d'un enfant et de ma soeur. J'ai eu des hauts et des bas, mais je ne suis pas d'accord avec ceux qui estiment que je méritais un trajet à la Didier Drogba. Cela ne repose sur rien. Je l'admire et je suis très content de jouer avec lui en équipe nationale ivoirienne, mais je ne suis absolument pas jaloux. J'ai mon trajet, qui n'est pas terminé, loin de là, et j'en suis fier. Pour cette saison, mon ambition est la même que celle de Runje : Lens doit retrouver sa place en L1. C'est plus qu'une ambition, c'est une obligation au regard du prestige, de la popularité, de la chaleur et de la grandeur de Lens. " La L2 est composée de 20 clubs et n'est pas un univers où les grandes équipes se la coulent douce. Il faut y batailler ferme. Le football est engagé et défensif. Metz et Lens ont réduit leur budget de 20 % et devront batailler ferme jusqu'au terme de la saison pour décrocher le titre ou décrocher une des trois places afin de retrouver l'élite après un an de purgatoire. Si Lens et Metz sont les fleurons sportifs de deux vieux bassins industriels, leur aura n'est plus la même. Les Nordistes du président Gervais Martel continuent de rassembler la grande foule au stade Bollaert : 32.000 spectateurs étaient par exemple présents lors de la visite d'Amiens ? Les Chtis et le Racing de Lens, c'est une religion. Metz et son président Carlos Molinari ne peuvent qu'envier cette foi nordiste. Leur stade de Saint-Symphorien ne se garnit plus comme autrefois. Pourtant, les Lorrains ont mis les petits plats dans les grands. Leur directeur technique, Joël Muller, est sur la même longueur d'onde que le coach, Yvon Pouliquen : " Metz ne peut pas s'éterniser en L2. Le public rêve des grandes affiches de la L1. Il y a quatre autres candidats pour la montée : Lens, Angers, Montpellier et Strasbourg. Ce sera très serré jusqu'au bout. En janvier, nous avons contacté Jestrovic car il peut nous apporter son métier, son calme, son sens du but, etc. Avec lui, Metz dispose d'arguments supplémentaires importants à la finition. " Pour un joueur doté d'une telle carte de visite, n'est-ce pas une marche arrière ? " Pas du tout ", réplique vivement Jestrovic. " Je n'ai que 32 ans. Si Metz monte, j'ai une option pour une saison de plus. Je n'ai que des amis dans cette région. Ce serait magnifique de rejouer la L1 avec eux. Notre stade retrouverait son ambiance. Ce serait bien de terminer mon palmarès par d'aussi belles lignes. Nous y arriverons. C'est ce que je désire le plus pour ce club qui m'accueille pour la deuxième fois. En 1998, j'étais très jeune. Je n'avais que 22 ans et Metz m'a permis de me faire un nom. " Les Messins vivent alors un âge d'or. Jestrogoal flambe, marque des buts comme à la parade et sa popularité ne cesse de grandir aux yeux du public de Saint-Symphorien. Une étoile est née et signe notamment un triplé contre Montpellier en demi-finale de la Coupe de la Ligue. Les supporters de Metz ont encore en tête son raid victorieux de 40 m ce soir-là. " Je me souviens bien ce moment magique ", dit-il. " J''avais passé une saison en L1 avec Bastia. J'étais arrivé en Corse à 21 ans. A l'époque, l'Etoile Rouge de Belgrade et le Partizan de Belgrade s'intéressaient à moi. Bastia a été plus généreux et j'ai beaucoup appris en Corse. Mais mon décollage, je le dois à Metz où le coach, Joël Muller, m'a fait confiance. J'avais besoin de cette approche. Mais j'étais jeune, donc impatient et je voulais devenir tout de suite l'égal de monuments de ce club comme Robert Pirès ou Sylvain Kastendeuch. C'est beau l'ambition, mais j'ignorais que j'avais besoin d'un peu de temps quand même pour devenir aussi populaire et important. C'est à Metz que j'ai connu Danny Boffin. Ce fut une période riche, intense et c'est à Metz que tout a finalement démarré. Réussir était une obsession pour moi. Mon pays était en guerre et le football était ma seule chance de faire mon chemin. " " De 1998 à 2000, je suis resté chez les Grenats. En décembre dernier, j'ai été contacté par Marseille. Eric Gerets cherchait à élargir son arsenal offensif. Cet intérêt m'a flatté même si le dossier n'a pas été finalisé : l'OM a évidemment des tas de fers au feu. Les priorités d'un jour ne sont pas celles du lendemain. Cela aurait été un grand honneur de travailler avec Gerets. Le destin m'a ramené à Metz. Nous avons rapidement trouvé un accord. Je m'étais renseigné car je ne connaissais pas la L2. J'ai tout de suite constaté que Metz dispose d'un excellent effectif. Le jeu est très engagé mais je suis taillé pour être présent dans les duels. Je ne me suis jamais dit que je prenais un risque en repartant en L2. Si j'avais eu peur de quoi que ce soit, je n'aurais pas relevé ce défi. Je suis là pour tout donner à Metz et après avoir évolué à Anderlecht, dans le Golfe Persique et dans mon pays, j'ai beaucoup à offrir. Dans le Golfe, j'ai signé des contrats de rêve et apprécié d'autres cultures et un football en grands progrès. " " Après un crochet intéressant à l'Etoile Rouge de Belgrade, j'ai accepté cette saison une offre turque : c'était une erreur. Kocaelispor, où j'ai joué avec Serhat Akin, ne payait pas ses joueurs et je suis parti durant le premier tour. Revenir à Metz, ce n'est pas un choix financier ; je pouvais gagner plus ailleurs : c'est le c£ur qui a parlé. Quand je suis arrivé en janvier, j'ai eu besoin d'une période de rodage, mais ma présence a réveillé les attaquants, je crois. Je les apprécie et je leur parle beaucoup. Je suis un peu le grand frère. Si Metz remonte en L1, ce sera un des plus beaux moments de ma carrière. " A Lens, un de ses anciens équipiers anderlechtois, Aruna Dindane, nourrit la même ambition. L'ancienne étoile ivoirienne du stade Constant Vanden Stock a eu part de pépins ces derniers mois : opération des ligaments croisés du genou, fracture de la main, blessure au mollet, etc. Jean-Guy Wallemme, le coach de Lens, aura évidemment bien de besoin de son ivoirien jusqu'en fin de saison. " Aruna est un homme très attachant ", nous confia un journaliste connaissant bien la maison. " Les espoirs placés en lui étaient énormes. Il avait cassé la baraque à Anderlecht et tout indiquait qu'il en ferait de même à Lens. Son adaptation aux réalités du football français fut un peu plus longue que prévu. Il n'a pas déçu mais Lens espérait, me semble-t-il, plus de feux d'artifices. L'homme est très attachant et il a même acquis une dimension supplémentaire. A 28 ans, il a pris de la hauteur et ses malheurs privés ont forgé une personnalité très riche. C'est un bonheur de discuter avec lui car sa gentillesse est spontanée et touchante. " Aruna Dindane analyse parfaitement tout ce qui lui arrive : " Le décès d'un enfant constitue une terrible épreuve. Rien n'annonçait ce drame. Raïssa était âgée de cinq mois en janvier 2006 quand elle a été emportée par une malformation cardiaque. Lens m'a parfaitement soutenu durant ces moments difficiles. C'est vrai : ma première saison lensoise aurait pu être meilleure. La L1, ce n'est pas de la rigolade. Le niveau technique est plus élevé qu'en Belgique. Les joueurs sont tous à l'aise ballon au pied. De plus, le jeu est très engagé et fermé. J'ai trouvé mon rythme de croisière après une saison. En 2006-2007, j'étais bien dans le coup. Francis Gillot nous a permis de décrocher la 5ème place en L1. Lens avait le statut d'équipe stable de l'élite. Ce club était une référence populaire, un modèle d'organisation. Pourtant, Lens s'est écroulé la saison passée. L'effectif avait de la qualité et a même été renforcé, mais le moteur n'a jamais tourné. Les joueurs portent leur poids de responsabilités. Ils n'avaient pas le droit de se contenter d'un tel niveau de jeu. Je n'y comprenais rien tant c'était mauvais. Nous n'étions pas dignes de la légende de Lens. " " L'excuse de la valse des entraîneurs n'explique pas tout. Guy Roux n'est pas resté longtemps. Moi, je l'ai trouvé intéressant, pas du tout dépassé. Les résultats dictent tout et ce fut le cas aussi pour Jean-Pierre Papin et Daniel Leclercq. Cela n'allait pas. Il n'y avait pas d'alchimie et Lens a plongé dans un engrenage négatif. Ce fut une chute terrible. Nous nous sommes tous cassés la gueule, moi comme les autres. Mais un séjour en L2 n'est pas une catastrophe pour ma carrière. C'est la vie et je dois en sortir plus fort. En 2007, j'ai eu des offres mais j'ai préféré rester car je n'avais pas fini mon job. J'ai choisi et le 3 mai 2008, à quelques matches de la fin, mon genou a cédé contre Monaco. C'est le destin. Cela dit, je suis heureux à Lens et en phase avec ma façon de voir le football. J'accorde désormais beaucoup d'importance au bonheur et à la santé. Des Ivoiriens réussissent en Angleterre ou en Espagne, c'est bien et je ne les jalouse pas du tout. Je les retrouve en équipe nationale : cela veut dire que j'existe encore. J'aimerais participer à la phase finale de la Coupe du Monde en Afrique du Sud. J'aurai alors 29 ans. Il y aura un après " L2 " pour moi, j'en suis sûr. " Aruna Dindane s'en va, voici Vedran Runje qui s'est un peu attardé sous la douche après l'entraînement. C'est le même bloc de dynamite, un mec qui aime le football et le bon temps. International, il ne regrette pas d'avoir quitté Besiktas pour se retrouver à Lens et en deuxième division douze mois plus tard. La saison passée, il a multiplié les miracles : cela n'a pas suffi. " A la limite, je ne veux plus me retourner pour tenter de comprendre ", affirme Runje. " C'est de l'énergie perdue et on a besoin de tout notre influx. Il faut tout donner parce que ce club le vaut bien. Je n'accuse pas les coaches, Roux, Jean-Pierre Papin et Daniel Leclercq. Ce n'était pas le grand amour entre Papin et Leclercq et j'espère que Papin retrouvera un club. Même en L2, je n'ai pas déploré une seule fois d'avoir quitté Besiktas. Je n'étais pas fait pour ce football et la mentalité turque. Ce n'était pas mon monde. J'avais encore un contrat et je pouvais gagner beaucoup plus d'argent à Besiktas mais j'ai opté pour la tranquillité et la famille. En L2, ce n'est pas évident mais il faut tout donner pour ne rien regretter. J'assume ce qui nous arrive et l'obligation, quand on s'appelle Lens, de faire la course en tête et de monter. En L2, il y a des baraques de 1m90 : ils taclent, secouent, se distinguent dans les airs. Ce sont des batailles. "" Il faut du caractère, il paraît que j'en ai. Cela peut servir mais si j'en avais eu moins, je serais encore à l'OM. J'aurais dû avaler des couleuvres et accepter l'injustice. AlainPerrin est un bon tacticien mais ce coach est un énorme égoïste qui ne pense qu'à sa gueule. A l'OM, il n'écrasait pas les grands noms mais les jeunes. Je ne pouvais pas supporter cette attitude et le regarder faire. Je le lui ai dit et il m'a saqué en allant chercher Fabien Barthez. Il a fallu un champion du monde pour me déboulonner et ne pas énerver le public : c'est la preuve que j'étais bon, non ? Je pouvais jouer à la pute mais je ne voulais pas. Oui, il y avait beaucoup en jeu. J'avais largement justifié mon transfert du Standard à Marseille. L'aventure ne faisait que commencer dans ce beau club. Les supporters m'adoraient. Avec Daniel Van Buyten, on a abattu du bon boulot : j'en suis très fier. J'ai refusé d'aller à Lyon avant les incidents et la tension avec Perrin mais je ne regrette rien : c'était ma décision. " " Je suis content avec mes choix. Si j'avais agi autrement, j'aurais été en désaccord avec moi-même. Certains peuvent le faire et fermer leur bec, moi pas. Je ne me torture pas en me disant que tout aurait pu être différent. J'ai des idées et des convictions, je le défends sans être un égoïste comme Perrin. Je suis tombé pour mes idées mais en défendant les autres. Finalement, j'en suis fier, c'est ce qui compte. Même si je joue en L2, je suis régulièrement retenu en équipe nationale de Croatie. Ce n'est pas évident à gérer car le programme est éprouvant en L2. Mais quand on s'est accepté de se lancer dans une aventure, on se donne à fond. Quand on évolue à la maison, 30.000 spectateurs rêvent de retrouver la L1, moi aussi. "par pierre bilic - photos : reporters