"Ce but-là restera : on ne l'oubliera pas même longtemps après avoir quitté ce monde ", affirmait Eliaquim Mangala après Standard-Arsenal (2-3) en ne haussant pas le ton de la voix. Son calme était impressionnant. Malgré ses 18 ans, il n'était pas du genre à s'emballer après une bonne performance et la presse française avait véritablement découvert la tour défensive du Standard.
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"Ce but-là restera : on ne l'oubliera pas même longtemps après avoir quitté ce monde ", affirmait Eliaquim Mangala après Standard-Arsenal (2-3) en ne haussant pas le ton de la voix. Son calme était impressionnant. Malgré ses 18 ans, il n'était pas du genre à s'emballer après une bonne performance et la presse française avait véritablement découvert la tour défensive du Standard. Contre les sujets d' Arsène Wenger, un grand gamin s'était permis d'ouvrir rapidement la marque dans une ambiance de feu. Un exploit en soi face à une des meilleures équipes du monde doublé d'un moment historique : Mangala inscrivait par la même occasion le premier but du Standard dans le cadre de la Ligue des Champions. Ce match lui a valu ses premiers lauriers parmi les Bleuets, les Espoirs français, en match amical contre la Tunisie à Tours (1-1) il y a une semaine. Mais contre Gand, en championnat samedi passé, ce jeune homme mesura encore une fois que le chemin vers la maîtrise de son métier sera encore très long. Il se méfie donc des compliments, choisit attentivement ses mots avant de répondre aux questions. Mangala est toujours un des apprentis de la grande maison liégeoise. Cette longue tige progresse sous la surveillance de Laszlo Bölöni qui le couve comme si " c'était son fils ". L'entraîneur du Standard mesure parfaitement qu'il a un jeune plein de perspectives sous la main mais qu'il doit encore tout apprendre avant de devenir une des pièces angulaires de l'équipe. Il ne faut pas s'emballer mais cette promesse s'éloigne déjà de la période où son coach affirmait " qu'il taclait tout, même les poteaux de but ". Il commence à domestiquer son énergie et dans la ligne médiane, où il dépanne, Mangala lave de plus en plus de ballons, émerge de la tête, sert les techniciens. Son abattage est énorme. Reste qu'il doit soigner son jeu de passes. Au four et au moulin de la première à la dernière minute de jeu, le Standardman ne songe qu'à progresser. Mais où va-t-il chercher cette énergie qui, comme une énorme vague, le pousse vers son destin ? Pour comprendre ce bel élan, il faut connaître les grands axes de sa jeune vie. Et quand il dit qu'il " joue pour deux ", ce n'est pas une image, cela signifie vraiment quelque chose de très fort. " Je suis né à Paris et ma famille a vécu dans la grande banlieue jusqu'à l'âge de mes six ans. ", dit-il. " Nous étions fixés à Sartrouville, dans les Yvelines, à une demi-heure en bus ou en métro du centre de la capitale. Notre immeuble était situé dans une cité avec ses buildings, sa vie agitée, chaleureuse, etc. J'adorais, je m'y sentais bien mais le destin a bouleversé notre tranquillité familiale. Ma mère est infirmière et décrocha son diplôme au Congo. Elle vient du Bas Congo et les nôtres ont émigré un peu partout : en France, en Angola, au Canada, etc. Je ne me suis jamais rendu au Congo et, contrairement à Landry Mulemo, je ne parle aucune langue du pays de mes parents. Ma mère n'a pas eu le temps de m'en apprendre une. " " Elle travaillait dans un hôpital parisien et ses journées étaient forcément bien remplies. J'avais un an quand mon frère, Daniel, qui a six ans de plus que moi, a été victime d'un terrible accident. Il fut grièvement blessé par une porte de garage électrique. Et pour lui qui adorait jouer au football, tout s'arrêtait brutalement. Depuis, Daniel est totalement paralysé. Alors, si je désire tant réussir, c'est pour lui et pour ma mère. Je ne voulais pas quitter Sartrouville pour venir vivre en Belgique. J'étais bien dans les Yvelines où je pouvais jouer au football dans mon quartier. Mais pour ma mère, c'était difficile : il n'y avait pas de centre d'accueil et de rééducation pour mon frère. Elle en a finalement trouvé un à Namur et nous sommes tous venus en Belgique. Après ses études au Congo, elle a obtenu une équivalence de diplôme en France mais pas ici. Dès lors, elle ne peut travailler qu'en France. "Au fil des années, cette épreuve est devenue un atout pour Mangala. Personne ne le détournera du chemin à suivre. En 2004, sa maman va trouver les dirigeants de l'Union Namur et leur demande si Eliaquim, qui joue alors au CS Wépionnais, ne peut passer un test chez les Merles. C'est un coup de génie, une histoire de fous car, à part elle, personne n'avait véritablement cerné le talent d'un enfant qui cinq ans plus tard milite en Ligue des Champions. Elle se bat pour lui, Eliquim ne l'a pas oublié : " Au premier abord, ma mère peut paraître méfiante. Et elle l'est probablement. En fait, elle protège ses deux fils. " A Namur, Mangala est entraîné par Philippe Leroy puis surtout par Zoran Bojovic durant trois ans. Ce dernier le fait progresser très vite et Mangala a souvent souligné l'importance de son rôle. Tout s'enchaîne alors rapidement : transfert au Standard en 2007, débuts en D1 en 2008-2009, titre, matches européens, Supercoupe, etc. L'ascension est vertigineuse. A l'heure actuelle, Mangala ne s'habille toujours pas dans le vestiaire de l'équipe première. Il ne s'en formalise pas. C'est pour plus tard et il ajoute tout de suite en souriant : " Je veux bien m'habiller avec les jeunes durant dix ans si je joue. Car le principal se passe quand même sur le terrain. Il y en a qui fréquentent l'autre vestiaire mais qui ne jouent pas à tous les coups. " On peut être jeune et avoir de la repartie. Si tout a changé, le footballeur a évolué. Grand (1,87m), il reste mince et possède toujours une énorme force de travail. " Au départ, j'étais attaquant ", rappelle-t-il. " Je voulais être partout et j'ai toujours pas mal bossé sur un terrain. Bojovic m'a fait reculer sur la pelouse. Je suis toujours en mouvement. J'assume beaucoup de travail. Je l'ai toujours fait : c'est mon jeu... "Pour se multiplier dans un rôle essentiellement défensif à la Oguchi Onyewu, il faut du coffre. On ne déplace pas les montagnes adverses sans cela. La saison passée, Mangala accusait à peine 74 kg sur la balance. Depuis le début du championnat, il a acquis six kg de muscles. " Il y a encore de la place pour trois à quatre kg de plus ", remarque-t-il. Il y a un an, ses premières apparitions ont suscité l'étonnement. Le Standard avait-il mis la main sur un nouveau Maroune Fellaini ou un futur Oguchi Onyewu ? Ses atouts le destinent probablement à une belle carrière d'arrière central, la ligne médiane devrait moins lui convenir. Bölöni le protége de la pression médiatique pour que le jeune homme garde les pieds sur terre. Par la force des blessures et des suspensions, il dépanne en défense ou au c£ur de la ligne médiane. " Je ne me pose pas de questions et je me contente de jouer. ", dit-il. " Je vis de belles choses mais je ne suis encore arrivé à rien. J'entrevois un avenir intéressant mais tout reste à faire ". En 2008-2009, on le trouve à l'arrière gauche, au médian défensif et au centre de la défense. Il n'y a qu'un mauvais souvenir dans cette évolution. A Anderlecht, Mbark Boussoufa lui en avait fait voir de toutes les couleurs dans le championnat. Il débute le match à l'arrière gauche et passe ensuite dans la ligne médiane en souffrant tout autant. Le métier entre et c'est parfois très dur mais il en faut plus pour le décourager. Quelques mois plus tard, Mangala continue à apprendre son métier. L'équipe n'est plus la même. La défense se cherche quand Mohammed Sarr n'est pas là. Le Standard se dépasse souvent en Ligue des Champions mais éprouve pas mal de difficultés à être régulier en championnat. A quoi sert-il d'exploser le Club Bruges avant de sombrer dans la médiocrité à Gand ? L'écart entre le Standard et Anderlecht atteint des proportions désormais très importantes au classement général. Le centre de la défense ( Felipe et Ramos) ne s'est pas distingué à Gand par sa technicité. A deux, ils ont balancé des ballons sans réfléchir, sans calmer le jeu, sans jamais servir convenablement une ligne médiane dépourvue d'idées. Bölöni doit parfois bricoler avec ce qu'il a sous la main. Mangala est un aspirateur et on ne peut pas lui demander d'agencer la man£uvre. " Je suis là pour dépanner l'équipe ", précise-t-il. " Dans la ligne médiane, je prends du temps de jeu. Et, dans ce secteur, on apprend à réagir très vite, à alterner le jeu court et le jeu long. J'essaye d'être le plus simple possible pour soigner la récupération et bien servir les Axel Witsel, Mehdi Carcela, Milan Jovanovic, etc. Mais ma place de prédilection, celle que je préfère, c'est celle d'arrière central. A ce poste, j'ai le jeu devant moi : c'est plus dans mes cordes. Il ne faut pas oublier non plus que la concurrence est importante au centre du terrain : Steven Defour y retrouvera un jour sa place sans oublier Axel Witsel, Benjamin Nicaise ou Olivier Dacourt. Ce sont des médians de formation alors que je me sens plus à l'aise derrière. Mais je ne revendique rien : je joue, c'est le principal... " Sur sa lancée époustouflante, Mangala a découvert le monde des Bleuets en France. C'est pour certains, le dernier arrêt avant les Bleus. Mangala a été convoqué par Eric Mombaers et a pris le Thalys pour se rendre à Paris. Un moment certainement émouvant. A la Gare du Nord, il s'est engouffré dans un taxi payé par la FFF qui a pris la direction de Clairefontaine où se trouve le Centre Technique National Fernand Sastre et la résidence de l'équipe de France. Mangala a peut-être revu le film de sa vie en traversant le Parc naturel régional de la haute vallée de Chevreuse. " Je ne sais pas si c'est le nirvana ", dit-il. " C'est peut-être le cas pour les Bleus mais je ne suis qu'un modeste Espoir du football français, pas plus pour le moment. J'ai été gentiment accueilli par mes équipiers. Certains avaient entendu parler ou même vu mon but contre Arsenal. Mais ils ignoraient qui j'étais. Ils ont tous été très sympas. Après, comme un peu partout, le nouveau-venu passe par une petite épreuve, un examen d'entrée dans l'effectif en quelque sorte. On m'a demandé d'entonner une chanson. Et je m'y suis plié. J'étais enfin bon pour le service... J'ai passé une très belle semaine à Clairefontaine. Le niveau d'exigence est très élevé. La plupart des Bleuets évoluent en L1 ou dans de grands clubs à l'étranger : Liverpool, Manchester United, Blackburn, etc. Non, on ne n'a pas du tout chambré parce que je venais de Belgique, au contraire. "L'Equipe a parlé d'un destin français en lui consacrant quelques colonnes. Même si c'était flatteur, cela ne lui a pas pris la tête : " Je ne vois pas pourquoi je devrais marcher à côté de mes pompes. Je ne suis pas arrivé là par hasard. Les techniciens de la fédération française m'ont suivi à plus d'une reprise au Standard. Si je n'avais pas de qualités, on ne m'aurait pas convoqué à Clairefontaine. Je suis un bosseur sur le terrain et il en sera toujours ainsi. Une présence parmi les Bleuets ne va pas chan-ger ma façon de voir les choses. A ce niveau, le jeu est très ra-pide. Je crois que le ballon y circule encore plus vite qu'en D1." " Je me suis entretenu avec le coach Eric Mombaers. Il a parfaitement cerné mon potentiel. Il m'a expliqué que c'était désormais à moi d'offrir au groupe tout ce que j'avais en moi. Si c'est le cas, selon lui, tout ira bien. Je connais ma recette : le travail. Si je veux y arriver, personne ne boulottera à la place. J'ai joué en amical contre la Tunisie à Tours (1-1) au poste d'arrière central. Je me suis blessé aux adducteurs en fin de rencontre. Mes crampons sont restés rivés dans le sol après un tacle et j'ai fait un très grand écart. Sur le moment même, et le lendemain, j'ai vraiment eu très mal. J'ai été soigné à Clairefontaine mais je n'aurais pas pu prendre part à France-Slovénie (1-0) qui s'est déroulé à Reims mardi passé. Je suis donc rentré à Liège avec une pointe de regrets mais il y aura d'autres rendez-vous dans ces qualifications pour l'Euro 2011. Le 11 août 2010, la France recevra la Belgique. J'espère que je serai de la partie, ce sera un peu spécial pour moi. " A Clairefontaine, Mangala a vu les Bleus de loin. Ils s'entraînaient. " Je ne leur ai pas parlé. ", dit Mangala. " Mon joueur référence, c'est Lassana Diarra. " Quand elle quitta Sartrouville pleine de soucis, une maman n'imaginait pas que son petit dernier reviendrait un jour en France par la grande porte. Les grands clubs étrangers, dont Monaco, s'intéressent désormais à Eliaquim, sous contrat au Standard jusqu'en 2013. "Mon frère est totalement paralysé. Si je désire tant réussir, c'est pour lui et ma mère. (Eliaquim Mangala)"