Par un beau soir de février, Gianni Infantino, le président de la FIFA, se déhanche au son de la musique, à l'hôtel cinq étoiles Rainbow Towers de Harare, au Zimbabwe. L'homme à ses côtés s'amuse autant. Philip Chiyangwa, l'hôte, est revêtu d'un costume saumon.
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Par un beau soir de février, Gianni Infantino, le président de la FIFA, se déhanche au son de la musique, à l'hôtel cinq étoiles Rainbow Towers de Harare, au Zimbabwe. L'homme à ses côtés s'amuse autant. Philip Chiyangwa, l'hôte, est revêtu d'un costume saumon. Âgé de 58 ans, il est multimillionnaire. Il étale sa fortune sur YouTube : villa, Rolls-Royce, Hummer équipé d'une sono. Il adule le dictateur Robert Mugabe, au pouvoir depuis 1980. Le play-boy ne s'intéressait pas au football jusqu'à l'année dernière, quand il est devenu chef de la Cosafa, qui représente 14 fédérations du sud de l'Afrique. Ce soir-là, il fête son triomphe et son anniversaire, avec Infantino. Celui-ci explique avoir été " inspiré par la vision de Chiyangwa " durant un trajet en bus à Johannesburg. Il le proclame " ami cher et frère ", comme Sepp Blatter en avait l'habitude pour séduire les gens. Des gens ensuite accusés de corruption. Infantino n'a-t-il tiré aucune leçon du passé ? La commission éthique de la FIFA enquête sur le président à cause, notamment, de ses liens avec Chiyangwa. Elle lui reproche d'avoir influencé l'élection présidentielle de la CAF, la Confédération Africaine de Football, par des voyages comme celui-ci, des promesses interdites, etc. Or, le code éthique requiert une " neutralité politique " de ses fonctionnaires. L'enquête tombe mal : ces 10 et 11 mai, Bahreïn accueille le congrès de la FIFA. Infantino voulait y expliquer le sérieux de la FIFA depuis qu'il la préside. Impossible car la rébellion couve, contre Infantino précisément. La commission éthique est redoutée. Elle a déjà banni de grands noms : Blatter, Michel Platini, Jérôme Valcke. Elle peut infliger des amendes, adresser des avertissements, interdire de stade ou de tout emploi en football. Et elle s'attaque à celui qui devait soi-disant éradiquer la corruption du foot. Un mercredi d'avril, Yuri Jakande, un Africain dont nous avons volontairement changé le nom, est venu de Dubaï pour parler au magazine Der Spiegel. L'homme vient de quitter la FIFA. Il a demandé l'anonymat car il a un nouveau poste en vue mais Infantino pourrait lui jouer un tour pendable. Jakande a été entendu par la commission. Il affirme que le président a récemment promu, injustement, le Malgache Ahmad Ahmad au rang de président de la CAF alors qu'il ne peut exercer aucune influence sur les élections des confédérations. Si les propos de Jakande sont exacts, Infantino est le régisseur d'un thriller. Le témoin explique qu'Infantino a conçu un plan pour s'assurer les votes des 54 nations africaines lors des prochaines élections. Pour ça, il a besoin d'un président conciliant à la CAF, ce que n'était plus Issa Hayatou, poursuivi par les scandales. Mais comment faire nommer Ahmad ? D'après Jakande, Infantino a démis plusieurs managers africains influents et créé le poste de chef de département au sein des confédérations. Véron Mosengo-Omba, un Suisse d'origine congolaise, a été nommé pour l'Afrique. " Il a été son porteur d'eau pendant la campagne présidentielle ", dit-on. En juillet 2016, les deux hommes se sont rendus au Nigeria, où 17 présidents nationaux ont accepté de voter pour Ahmad. Avec eux, Chiyangwa, devenu ensuite le manager de campagne d'Ahmad. Trois semaines après la fête d'Harare, Ahmad a été élu avec 34 voix contre 20. Pour le plus grand bonheur d'Infantino. Était-ce une victoire personnelle ? Infantino se tait dans toutes les langues. Mais des courriels datant de 2010 sont compromettants. On y lit qu'Ahmad a promis son aide au Qatari Mohamed Bin Hammam, suspendu à vie, depuis lors, pour corruption. Ahmad propose en échange un virement ou une remise d'argent liquide à Paris. Alors, quid ? Mais ce n'est pas le seul problème d'Infantino. La commission éthique se penche aussi sur le cas d'un de ses proches collaborateurs, Luca Piazza. L'homme a fait l'objet d'une plainte confidentielle, numéro 108cd, le 26 novembre. Une enquête interne aurait révélé que Piazza aurait transmis à la TV suisse des contrats entre la FIFA et d'anciens partenaires, ce qui est illégal. Infantino a été secrétaire général de l'UEFA pendant six ans et demi. Longtemps, il n'a été qu'un visage, le chef d'orchestre des tirages au sort. Suite aux scandales, il s'est assuré le soutien des fédérations par deux promesses : l'augmentation du nombre de participants au Mondial et celle des montants dévolus aux programmes d'aide. Quelques minutes après son élection, il déclarait : " La crise est passée. " Mais il n'a pas fallu cent jours pour que la commission éthique ouvre une première enquête sur lui, en mai 2016. Infantino a comploté contre Domenico Scala, le chef de la commission d'audit de la FIFA. Celui-ci avait effectivement prévu un salaire présidentiel jugé insultant par Infantino : 1,9 million de francs suisses. Scala a fini par démissionner. Quant à la commission, elle s'est tue. Par peur ? Les documents en notre possession nous permettent de douter qu'elle ait pris la bonne décision. On reprochait aussi à Infantino d'accepter des vols en jet privé offerts par Vitaliy Mutko, le ministre russe du Sport. Il y a conflit d'intérêts puisque la Russie, organisatrice du Mondial, est partenaire de la FIFA. Infantino s'est justifié : le 20 avril 2016, un changement brusque de programme l'a contraint à accepter le jet pour aller de Moscou au Qatar. Las, l'explication ne tient pas pour le vol de Moscou. Dans un courriel, Mattias Grafström, l'assistant d'Infantino, déclare que le vol de ligne a été annulé parce que le patron allait voler avec le ministre Mutko. Ce n'était pas indispensable. La FIFA se tait. Y compris au sujet des SMS de mars 2016, qui révèlent la soif de confort d'Infantino. Du bureau présidentiel, Edward Brown écrit : " L'avion est trop petit ! J'ai essayé de lui faire comprendre que nous nous conformions aux directives mais il ne veut pas comprendre. " L'homme a fini par informer la commission éthique. Avant d'être renvoyé... par Tim Röhn, der Spiegel - photo Belgaimage