Lokeren, jeudi dernier. Un homme fait la Une : Moussa Maâzou. Il avait été convenu qu'il ne rejoigne le CSKA Moscou qu'en fin de saison. Mais le Nigérien voudrait partir dès maintenant. Le bras de fer avec sa direction est palpable...
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Lokeren, jeudi dernier. Un homme fait la Une : Moussa Maâzou. Il avait été convenu qu'il ne rejoigne le CSKA Moscou qu'en fin de saison. Mais le Nigérien voudrait partir dès maintenant. Le bras de fer avec sa direction est palpable... Maâzou était inconnu en janvier 2008 mais était meilleur buteur à mi-parcours du championnat en cours. Révélé par Georges Leekens : encore un Africain qui a décollé grâce au grand père blanc du foot belge. Comme Charly Musonda, Stephen Keshi, Daniel Amokachi, Patrice Zéré, Bwalya Kalusha, Adekanmi Olufadé,... Georges Leekens : J'ai visité beaucoup de pays d'Afrique et il faut bien saisir la nature des joueurs pour que ça marche. Ils sont différents des Européens. Il y a des valeurs qui sont secondaires chez nous mais vitales chez eux : le social, le familial, le respect, la solidarité. La musique dans le vestiaire, aussi ! Si tu montres à un Africain que tu le respectes, il te respectera pour le reste de ta vie. Même si tu es très dur par moments. C'est important aussi de se faire accepter par sa famille et j'essaye parfois d'entrer en contact avec le père et la mère. Il m'arrive d'aller accueillir les parents à l'aéroport quand ils viennent en Belgique. Offrir au footballeur africain un appartement, une TV et un GSM quand il arrive, ça ne suffit pas. S'il se sent seul, c'est fini. Il a toujours besoin qu'on le rassure. Je prends l'exemple de Joseph Akpala : il comprend aujourd'hui que ce n'est pas facile de percer au plus haut niveau et il doute. Or, quand un Africain doute, les effets sont plus importants que quand c'est un Européen. A Bruges, tout le monde doit lui faire sentir qu'on compte sur lui. Il faut aussi savoir prendre son temps. Je me souviens de Bwalya Kalusha. Quand j'entraînais le Cercle, nous sommes allés le chercher en Zambie. Il était déjà une star. Mais il est arrivé ici en décembre, et ça ne pouvait donc pas marcher directement. Je n'ai rien précipité, je l'ai mis sur le banc pendant presque tout le deuxième tour. On lui a trouvé une famille où il se sentait bien. Il a fini par exploser puis a fait une carrière magnifique, notamment avec le PSV, au Mexique et en équipe zambienne. Si tu fais le test d'un joueur africain dès sa descente d'avion, tu le massacres. On ne doit pas non plus leur donner trop vite des responsabilités. Et il faut toujours veiller à un certain équilibre des nationalités : si tu as 10 Argentins, 10 Serbes ou 10 Africains, tu vas dans le mur. Dès qu'ils débarquent, ils ont l'impression qu'on exagère niveau discipline. Sur le terrain et en dehors. Il faut les adapter progressivement, sans les tuer par des remarques assassines. Quand un Africain se pointe au stade avec un petit polo en plein hiver, il faut lui faire remarquer gentiment qu'il y a un problème... On doit aussi leur apprendre l'hygiène élémentaire des footballeurs professionnels : se faire soigner les dents et les pieds, faire du stretching, etc. Toutes des choses qu'ils n'ont jamais vues chez eux. Tout à fait. Ici, on met deux réveils pour être sûr de se lever à temps. Pour les Africains, une heure de retard n'est pas un scandale. Il faut bouleverser progressivement leurs habitudes alimentaires, les convaincre de l'importance du repos. Ils sont habitués à discuter, à chanter ou à regarder la télé jusqu'aux petites heures parce que chez eux, ils vivent beaucoup la nuit. Alors, quand leur réveil sonne au petit matin, ils ne l'entendent pas et arrivent en retard à l'entraînement. J'en tiens toujours compte. Il m'arrive d'adapter les horaires d'entraînement pour qu'ils puissent aller à la mosquée le vendredi. Et je n'impose pas aux musulmans pratiquants de venir à table, parce que ce serait encore plus dur. Quand j'entraînais en Turquie et en Algérie, j'ai moi-même fait le ramadan, par solidarité, pour montrer à mes joueurs que je respectais leur religion... Dès que j'étais à la maison ou à Istanbul, je mangeais à ma faim ! Mais au stade ou au complexe d'entraînement, je suivais leurs pratiques. Pourquoi pas ? Aujourd'hui, j'ai même un gardien africain, le premier de ma carrière belge. On avait dit que Copa Boubacar ne tiendrait pas deux mois avec Leekens à Lokeren, que ma méthode n'était pas faite pour lui. Moi, je vois qu'il nous rapporte plein de points, qu'il est très sûr. A part sa grosse erreur à Mouscron, que peut-on lui reprocher depuis cette saison ? Il est régulier et discipliné, il a une détente phénoménale et il joue simple. C'est ce que je demande. Je ne veux pas d'un gardien qui essaye de dribbler un adversaire. J'interdis même à mes défenseurs de le faire... S'ils commencent à faire des folies et obligent ainsi les attaquants à devenir les premiers défenseurs, il n'y a plus d'équilibre dans l'équipe. Copa avait une réputation de comédien, on le trouvait un peu fou. Il a un peu exagéré au début de notre collaboration mais ça n'a pas duré. Et c'est un des meilleurs pros de mon noyau. C'est aussi un leader : il est le premier guide de ma défense. Il me faudrait un Copa dans chaque ligne. Quand vous êtes le titulaire dans le but de la Côte d'Ivoire, tout est dit ! La Belgique a aussi eu des défenseurs africains extraordinaires. Mohamed Sarr au Standard, c'est quelque chose. J'ai eu Patrice Zéré et Stephen Keshi : avec ces deux-là ensemble dans l'axe, personne ne passerait. Zéré n'avait pas besoin d'être guidé : c'était un vrai leader naturel. C'est surtout grâce au Cercle que j'ai découvert l'Afrique. Le club avait développé des contacts commerciaux là-bas suite au transfert de Kalusha. Nous sommes allés jouer deux matches amicaux contre l'équipe nationale zambienne. C'est comme ça que j'ai découvert Musonda. Toute l'équipe était à vendre, on m'a proposé concrètement quatre ou cinq joueurs. J'ai dit qu'ils ne m'intéressaient pas. Par contre, j'ai montré un petit médian défensif qui n'aurait pas dû être sur le terrain ce jour-là : Musonda n'était que le troisième choix, il profitait de la blessure du titulaire et d'une crise de malaria du remplaçant habituel. Quand j'ai dit que j'aimais bien Musonda, les gens de la Fédération zambienne m'ont regardé de travers. Moi, je voyais bien qu'il avait plein de qualités. Ce n'était pas Marouane Fellaini mais il était efficace dans un autre style. En plus, il était très collectif, une qualité que beaucoup d'Africains n'ont pas. Et pourtant, c'était un gros zéro sur les plans technique et tactique quand il est arrivé à Bruges. Il n'avait que deux qualités : la vitesse et l'explosivité. Accessoirement, il savait aussi shooter et marquer... On a utilisé ses qualités de base à fond et on a énormément travaillé ses lacunes. Nous avons aussi dû lui apprendre à devenir collectif. Et il a fallu bosser beaucoup sur son mental. Amokachi était un introverti qui risquait à tout moment de sombrer mentalement. Je compare Maâzou, sur un point, à l'Olufadé que j'ai retrouvé à Gand après ses expériences décevantes en France, à Charleroi, au Qatar et aux Emirats : ils ont la même terrible envie de réussir. Un mental extraordinaire. Maâzou a toujours su que rien ne serait simple. Il vient d'un tout petit pays du foot : le Niger. Son équipe nationale n'a pas le niveau mais il a des atouts monstres : sa taille, sa vitesse, son sens du but. Et il a directement montré qu'il était prêt à se laisser guider. Maâzou a plus de technique qu'Amokachi et son sens du but est encore plus développé. Devenir meilleur buteur du championnat avec Lokeren, ça n'a rien d'évident. Il peut exploser comme Aruna Dindane et Mémé Tchité. J'espère seulement pour lui que le CSKA Moscou ne bloquera pas sa progression. Quand on l'a fait venir à Lokeren, Bangoura était plus basketteur que footballeur. Jusqu'à l'âge de 17 ans, il avait donné la priorité au basket. Il m'a scié lors du premier entraînement quand il a sauté tellement haut qu'il a failli s'exploser le nez sur la barre transversale ! Je n'avais jamais vu une détente pareille. C'est vrai qu'après son départ de Lokeren, on ne l'a plus vu. Il était peut-être un peu trop attaché à son entraîneur... Il n'a sans doute plus trouvé de soutien moral. Il a souffert du même problème que deux joueurs africains qui se sont retrouvés avec moi à Lokeren presque au même moment : Souleymane Youla et Olufadé. Eux aussi se sont un peu perdus après notre séparation. Les a-t-on entraînés correctement ? Il faut adapter les exercices aux caractéristiques physiques de chacun. Cela me fait penser aux multiples blessures d'Emile Mpenza. A Mouscron, il n'avait jamais rien. Il détestait par exemple courir en endurance et je ne l'ennuyais pas avec ça. Geert Broeckaert, qui avait passé 35 ans, n'arrêtait pas de le doubler mais je m'abstenais de charrier Emile. Ah oui, il y a aussi Jean-Paul. C'est vrai que j'ai travaillé avec beaucoup d'Africains de très haut niveau ! Emeka Mamale, un Congolais que j'ai eu à Lokeren. Peut-être le meilleur joueur africain ayant jamais mis les pieds en Belgique. Il savait tout faire. Sauf être intelligent et collectif. J'ai tout essayé avec lui, je lui ai parlé pendant des heures, je lui ai bien expliqué à quel poste je voulais le faire jouer. Mais il ne voulait pas en entendre parler. Il était inflexible, il ne voulait faire aucun effort pour s'adapter au foot belge. Willy Verhoost et Roger Lambrecht m'ont dit qu'ils allaient le convaincre. Ils se sont enfermés avec lui dans un bureau et j'écoutais derrière la porte... Ils n'ont pas eu plus de succès que moi. Mamale ne s'adaptait pas non plus à la nourriture, à la vie de tous les jours, et sa famille n'était pas heureuse. Après deux mois, il est rentré au Congo.par pierre danvoye - photo: reporters/ vander eecken