La lutte pour le titre devait, en principe, se circonscrire à JohnTerry, WayneRooney, VincentKompany, JordanHenderson et PerMertesacker, les capitaines du Big Five. Mais qui a finalement soulevé le trophée ? WesMorgan, en effet.
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La lutte pour le titre devait, en principe, se circonscrire à JohnTerry, WayneRooney, VincentKompany, JordanHenderson et PerMertesacker, les capitaines du Big Five. Mais qui a finalement soulevé le trophée ? WesMorgan, en effet. Captain Wes Morgan. Le voilà, sa médaille de champion pendue autour du cou. Le manager ClaudioRanieri est à sa droite. Le King Power Stadium retient sa respiration. Après un moment d'hésitation, Morgan soulève fièrement la volumineuse coupe. Il devient, du même coup, le premier Jamaïcain à inscrire la Barclays Premier League à son palmarès. Et aussi le deuxième capitaine, après John Terry, à ne pas avoir loupé une seule minute de jeu durant le championnat. 40 kilomètres plus au nord, aux Meadows, un quartier de Nottingham, l'exploit de Leicester City a été fêté avec autant de ferveur. Ce n'est pas tous les jours qu'un héros du coin remporte la compétition la plus médiatisée au monde. Morgan, de son nom complet Westley Nathan Morgan, est un enfant des Meadows. Pour un jeune homme de couleur élevé dans ce quartier, l'avenir est rarement rose : on lui promet soit un ticket d'entrée pour la prison, soit - dans le meilleur des cas - une place de magasinier mal payée. Les Meadows sont un enchevêtrement de tunnels, de rues à sens unique et de culs-de-sac où le taux de criminalité est élevé. Depuis les années 90, la drogue circule et des gangs se livrent une lutte sans merci. La police a réalisé une opération de nettoyage au début du siècle. En novembre 2001, elle a procédé à 400 arrestations et confisqué plus d'une centaine d'armes. Mais l'alcool et la misère n'ont pas disparu. Certains habitants survivent en mangeant des haricots et des toasts, et en buvant du thé. Morgan n'a pas toujours eu la vie facile. Il habitait au rez-de-chaussée d'un immeuble social avec sa mère et sa soeur. La famille devait se débrouiller avec le salaire de misère que la maman percevait comme infirmière dans une maison de retraite. Le père s'est à peine occupé de sa progéniture. Deux possibilités se sont offertes au jeune Wes : soit il devenait footballeur, soit il devenait membre d'une bande urbaine locale. Il a opté pour le football, bien lui en a pris. D'abord aux Meadow Colts, puis au célèbre Notts County, le plus ancien club d'Angleterre et donc du monde. BrianBates était à l'époque le directeur de l'académie des jeunes. " Wes n'habitait qu'à un mile de Meadow Lane, le stade de Notts County ", se souvient-il. " Comme JermainePennant (ex-Arsenal, Liverpool, ndlr), un autre garçon que nous avons préservé de la délinquance. Il avait déjà 14 ans lorsqu'il s'est affilié chez nous. Je me demande toujours comment il a pu passer aussi longtemps à travers les mailles du filet. " L'an 2000 marque un coup d'arrêt dans la carrière de Morgan. Il est prié de plier bagage, malgré l'insistance de Bates pour le conserver. La direction ne croit pas en ses chances de réussite. Bates : " Chaque saison, en février, nous devions décider quels étaient les garçons de 16 ans à qui nous offririons un petit contrat de jeunes. Wes n'a pas réuni suffisamment d'avis favorables et j'ai dû m'incliner. Pourtant, il possédait d'évidentes qualités. Mais il avait un lourd handicap : une importante surcharge pondérale. Mes collègues craignaient qu'il ne puisse pas se débarrasser de ses kilos superflus. En tant que directeur, j'ai eu la lourde tâche d'informer Morgan qu'il devait se chercher un autre club. Je n'oublierai jamais la tête qu'il a tirée lorsque je lui ai annoncé la nouvelle. " Morgan voit ses illusions s'envoler et troque ses chaussures à crampons pour une calculette. Il a la bosse des maths et il se persuade qu'il pourrait avoir un certain avenir comme comptable. Mais, grâce à un heureux concours de circonstances, le petit club de Dunkirk, qui évolue dans la Central Midlands Football League, lui offre une seconde chance en 2000-2001. " BarryCampbell, lui aussi originaire des Meadows, avait vu quelques garçons à l'oeuvre et les avait invités à passer un test à Dunkirk ", se souvient CyrilAllen, trésorier du club où il est déjà actif depuis 47 ans. " Nous ne savions même pas que Wes avait été libéré par Notts County. Après trois matches avec la Réserve, il a été promu en équipe-fanion. Il venait souvent à l'entraînement à vélo. Pour les matches en déplacement, j'allais le chercher chez lui avec ma camionnette. Lorsque nous jouions dans les Midlands ou dans le South Yorkshire - des déplacements de plus d'une demi-heure - il s'endormait souvent dans le véhicule. " Au terme de sa première saison, Morgan est élu Joueur de l'Année à Dunkirk. La stature imposante de Big Wes est l'objet de toutes les conversations chez les adversaires. " Je me souviens de l'un de ses premiers matches, contre Terversal ", raconte Allen. " Lorsqu'il a pénétré sur la pelouse, certains supporters se sont moqués de lui. Il pouvait à peine relever ses bas jusqu'au milieu des mollets. Mais, après le match, ces mêmes personnes riaient... jaune ! " Le physique de Morgan impressionne aussi son ancien équipier IanLowe. L'actuel entraîneur du Bulwell FC avait déjà dépassé la trentaine lorsque Morgan a débarqué à Dunkirk. " Moi aussi, j'étais bien bâti à l'époque, mais je n'avais pas les cuisses musclées et le postérieur imposant de Wes. Lors de chaque mouvement, son équipement craquait. Avant chaque match, nous nous mettions tous deux à la recherche de la plus grande taille parmi les maillots disponibles. Mais derrière ce corps impressionnant se cachait un homme charmant. Wes n'a utilisé son poids qu'une seule fois pour remettre des personnes à leur place. En fin de saison, nous avions organisé une petite excursion à Cleethorpes, une cité balnéaire. Wes avait 17 ans - trop jeune pour faire la tournée des bars - mais aucun tenancier ne lui a demandé une carte d'identité. D'autres garçons, plus âgés que Morgan, ont en revanche dû prouver leur âge. " Au printemps 2002, après avoir joué 53 matches de Non-LeagueFootball, Morgan est convié à un essai à Nottingham Forest. Grâce au manager de Dunkirk, un grand fan de Forest qui aspirait à voir Morgan porter les couleurs de son club favori. Morgan est autorisé à rester à condition de perdre 12 kilos. Ce n'est pas une mince affaire pour un colosse de 104 kilos. Durant ses premiers mois à Forest, il se contente de courir autour du terrain et livre un combat contre la balance. L'entraîneur des jeunes, JohnPemberton, s'efforce même de le soustraire aux yeux du manager PaulHart, de crainte que celui-ci ne le renvoie. " Lorsque je l'ai vu pour la première fois, j'ai eu du mal à imaginer que j'avais un footballeur devant moi : il était bien trop joufflu ", explique GregorRobertson, un ancien équipier de Morgan à Forest qui joue aujourd'hui à Grimsby Town, en 5e division. " Mais il a suivi un régime très sévère. Un dimanche, il a demandé à quelques équipiers s'ils voulaient l'accompagner au gymnase. En fait, il voulait se rendre au sauna, afin de perdre encore quelques centaines de grammes, car il savait qu'il devait passer sur la balance chaque lundi. " Robertson, un Ecossais d'Edimbourg, une ville plutôt bourgeoise, et Morgan, issu d'un quartier populaire, se sont liés d'amitié. Robertson a été appelé à donner son avis. " J'étais agréablement surpris par ses capacités footballistiques. Ses interceptions défensives, surtout, m'impressionnaient. " En août 2003, plus d'un an après son arrivée, Morgan est enfin jugé apte à effectuer ses débuts en Championship. Morgan-le-balourd s'est transformé en un jeune homme harmonieusement musclé et s'ajoute à la liste des nombreux talents qui se sont affirmés au City Ground. Nottingham Forest possède une génération dorée : MichaelDawson, JohnThompson, AndyReid, EugenBopp, GregorRobertson et CraigWestcarr. Morgan peut compter sur DesWalker, un joueur très populaire parmi les fans de Nottingham Forest, pour s'imposer dans la défense rouge. C'est un mentor idéal. " Morgan a appris le métier aux côtés de Walker ", confirme PaulTaylor, qui suit Forest pour le NottinghamPost. " Mais ils ne se ressemblaient pas du tout. Walker était un hors-la-loi, qui avait parfois des gestes inattendus. Il lui arrivait de prendre le ballon dans son camp, de traverser tout le terrain et de tirer... dans la tribune opposée. Le public ne lui en tenait pas rigueur, il était trop populaire pour ça. Les supporters avaient même inventé une chanson en son honneur : You'll never beat Des Walker. Lorsqu'il a mis un terme à sa carrière, la chanson est devenue : You'll never beat Wes Morgan. " Après dix années et près de 408 matches en D2 et en D3, l'histoire d'amour entre Forest et Morgan prend fin. Le club espère vendre son joueur au prix fort à un club de Premier League, mais l'offre tant espérée se fait attendre. Les scouts des grands clubs ne sont toujours pas persuadés des qualités de ce défenseur central à l'ancienne qui n'a pas l'allure d'un sportif. Une première offre de Leicester City, qui évolue dans la même division, est refusée, mais le 30 janvier 2012, Morgan finit quand même par déménager au King Power Stadium. A 28 ans, il tient enfin le transfert dont il rêvait, mais Forest n'empoche que 1,2 million d'euros dans la transaction. " Pour un joueur du calibre de Morgan, c'est très peu d'argent ", confirme Taylor. " Mais il était en fin de contrat et Forest avait besoin d'argent frais pour louer des joueurs de Premier League, afin d'éviter la relégation en D3. Grâce à l'argent de Morgan, le maintien a pu être assuré. Heureusement, car après le décès du propriétaire NigelDoughty enfévrier, la source de rentrées financières s'est tarie. Les fans de Forest n'ont jamais reproché à leur club d'avoir vendu Morgan à Leicester. Les deux clubs sont certes rivaux, mais pour les supporters de Nottingham, l'ennemi juré, c'est Derby County. Si Morgan avait été transféré chez les Rams, leur réaction aurait été très différente. " Le manager NigelPearson a pris un risque en achetant Morgan, et il a été limogé avant que son investissement ne devienne rentable. Son successeur, Claudio Ranieri, a tellement fait progresser son capitaine que celui-ci ne perd plus un ballon et ne dégage plus jamais à l'aveugle. Morgan dégage un calme étonnant : il n'a peur d'aucun attaquant. KunAgüero, HarryKane et AnthonyMartial peuvent venir. " Morgan n'est pas le footballeur le plus élégant qui soit et on a parfois l'impression qu'il est fâché avec le ballon, mais rien n'est plus faux ", affirme son ex-équipier Robertson. " Au contraire, il a l'art de tendre sa jambe au dernier moment pour bloquer un tir. On croirait presque qu'il attire les ballons comme un aimant. Son centre de gravité est si bas qu'il peut facilement pivoter. " Après trois saisons, Morgan a déjà largement remboursé le prix de son transfert. Avec son but de la tête à Old Trafford, il a été - tout comme les super-vedettes JamieVardy, N'GoloKanté et RiyadMahrez - l'un des grands artisans de l'incroyable sacre des Foxes. La reconnaissance est-elle arrivée trop tard ? Probablement. Morgan rêvait de porter le maillot de l'équipe nationale anglaise, mais en 2013, il a opté pour la Jamaïque, le pays de ses parents. " Des défenseurs bien moins doués que lui ont défendu les couleurs de la fière Albion, mais en Angleterre, personne ne croyait aux qualités de ce footballeur anonyme de D2 qui avait déjà 30 ans ", explique Robertson. " Il est donc logique qu'il ait choisi la Jamaïque. Il n'a pas tout perdu : l'an passé, à la Copa America, il a affronté LionelMessi, EdinsonCavani et RoqueSantaCruz. Pas mal, non ? " A Dunkirk, on avale quand même la pilule de travers. " Nous n'avons pas reçu un penny pour Morgan ", soupire le trésorier Allen. " Nottingham Forest l'a visionné, puis l'a engagé. Jamais nous n'avons été contactés. Pas même un mot de remerciement. On ne se soucie guère des clubs de notre niveau. Forest reçoit chaque saison des millions de livres, nous devons nous contenter d'une recette de 50 personnes. Heureusement, Wes nous est éternellement reconnaissant. Il cite le nom de notre club lors de chaque interview. J'avais secrètement espéré que, lors de la remise du trophée, il aurait porté un T-shirt avec la mention ThanksDunkirk, mais bon... " A ses débuts, avec ses 104 kilos, son équipement craquait de toutes parts.