Les entraînements dans la prairie familiale

Mon frère et moi, on a aussi des séances de musculation. Mon père a toujours des engins, des barres et des poids qu'il utilisait pendant sa carrière de catcheur. On fait du développé-couché : on est allongé et on doit soulever l'haltère. Aussi du squat : on a la barre au-dessus des épaules et on fléchit les genoux jusqu'au moment où les fesses sont proches du sol. Puis on remonte. Et il y a, entre-temps, les abdos et les pompages. Le week-end, mon père nous prévient : " On passe à la caisse. " Il veut contrôler l'état de nos abdominaux, on doit contracter le plus possible et il nous met des petites pêches. Il dit : " Ça fait mal ? " Non, même pas mal, donc il frappe un peu plus fort et ça veut dire qu'on a bien travaillé. On sait que les voisins nous regardent et se posent sans doute des questions. Mais ils ne font jamais de remarques. On a de toute façon une réponse toute prête : " Occupez-vous de vos fesses... "
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Mon frère et moi, on a aussi des séances de musculation. Mon père a toujours des engins, des barres et des poids qu'il utilisait pendant sa carrière de catcheur. On fait du développé-couché : on est allongé et on doit soulever l'haltère. Aussi du squat : on a la barre au-dessus des épaules et on fléchit les genoux jusqu'au moment où les fesses sont proches du sol. Puis on remonte. Et il y a, entre-temps, les abdos et les pompages. Le week-end, mon père nous prévient : " On passe à la caisse. " Il veut contrôler l'état de nos abdominaux, on doit contracter le plus possible et il nous met des petites pêches. Il dit : " Ça fait mal ? " Non, même pas mal, donc il frappe un peu plus fort et ça veut dire qu'on a bien travaillé. On sait que les voisins nous regardent et se posent sans doute des questions. Mais ils ne font jamais de remarques. On a de toute façon une réponse toute prête : " Occupez-vous de vos fesses... " On est dans les arrêts de jeu, on force un corner. Je monte dans le petit rectangle. J'ai deux mecs qui me collent. Des monstres, des boeufs. Le ballon arrive, une des deux bêtes dégage en touche. Je parle tout seul : " Oh putain, le coup de tête qu'il vient de mettre, l'autre ! " On fait la rentrée, Sven Vermant centre, je me dis qu'elle est pour moi, je la sens bien. Les deux molosses sont toujours là, je dois me dégager d'eux et attaquer le ballon en premier, ça marche, je reprends de la tête. Le gardien est battu, 2-2, on revient de nulle part. Je ne sais plus où je suis. Je cours n'importe où, plusieurs joueurs essaient de m'attraper, il y en a un qui accroche l'élastique que j'ai dans les cheveux, il le fait exploser et mes tifs partent dans tous les sens... Je ne sais pas où je dois aller. Tout à coup, je vois un petit râblé tout excité devant notre banc, c'est Robert Waseige. Je ne l'avais jamais vu aussi heureux. J'ai l'impression de voir mon père et je fonce vers lui. À ce moment-là, je sais ce que je vais faire : je veux l'embrasser, le serrer, j'ai envie de lui casser les os. Mais au dernier moment, ma timidité reprend le dessus et je ne lui donne qu'une petite tape. Aujourd'hui, je ne sais toujours pas pourquoi je n'ai pas osé le lever bien haut ! La journée de mon départ pour Marseille est l'une des plus horribles de ma vie... Je n'assume plus... Mon avion décolle en début d'après-midi, je dois rejoindre l'équipe en stage à Font-Romeu. Je fais sonner mon réveil très tôt. Et là, dès que je suis debout, ma décision est prise : je ne pars pas. Je descends, je dis à mon père que j'annule tout. Il ne comprend pas : " Quoi ? Qu'est-ce que tu me racontes ? " Je fonds en larmes : " Papa, je ne veux pas vous quitter. " Je remonte. Il ne comprend plus rien. Il appelle Christophe Henrotay : " Je sens que Daniel a dur... " J'envoie un SMS à Christophe : " C'est grave si je loupe l'avion ? On ne peut pas reporter de deux ou trois jours ? " Je n'ai qu'une idée : le louper, cet avion ! Il me téléphone deux minutes plus tard : " Qu'est-ce que tu m'envoies, là ? " Je lui explique que je ne suis plus sûr d'avoir fait un bon choix, que je me sens trop bien chez mes parents. Alors, il me secoue : " Daniel, la vie, ce n'est pas ça ! Le foot, ce n'est pas ça ! Tu verras, Marseille, c'est super. Tu vas jouer en Ligue 1. Et peut-être un jour en Ligue des Champions. Tu dois faire des choix de carrière. Il est hors de question que tu rates l'avion. Tu ne vas pas tout gâcher simplement pour rester à Froidchapelle. Prends tes affaires et pars. " Je ne suis toujours pas rassuré. Je reste dans ma chambre, je gagne du temps, j'ai toujours l'intention de partir trop tard, d'arriver en retard à l'aéroport... Mon père panique. On tourne en rond, j'ai réponse à tout : " Je suis si bien dans ma chambre. Tu sais quoi ? Je vais faire toute ma carrière en Belgique. Comme Dante Brogno. Il a fait ça à Charleroi, je pourrais le faire au Standard. Ça peut être très bien aussi. Et si je n'ai pas assez d'argent le jour où j'arrêterai, j'irai travailler. " On part quand même. Mes parents me conduisent à l'aéroport de Charleroi, ma fiancée Céline aussi. Tout le monde est perdu. Et au contrôle des passeports... Je dois les laisser. Y aller seul. Je me retourne, je les vois tous, j'ai encore envie de faire demi-tour. Mais je m'en vais ! A Carcassonne, un chauffeur de l'OM m'attend pour me conduire à Font-Romeu. Je m'accroche pour ne pas chialer devant lui. Les joueurs sont à table quand on débarque à l'hôtel. Je ne connais personne. Ils commencent à me parler avec leur accent marseillais, j'ai un peu de mal à les comprendre. Je leur réponds avec mon accent... de Froidchapelle : " Bonjour tout le monde, comment ça va ? " Ça les fait rigoler. Et il y en a qui me mettent la honte. J'ai des chaussettes blanches, assez hautes. On me dit : " Hé le Belge, tu fais quoi ? Tu vas faire un tennis ? Ici, c'est Marseille, hein !" Ils sont morts de rire. Ils ont tous des soquettes. Je monte dans ma chambre, et là, je pleure à nouveau comme un gamin. J'appelle mes parents, j'explose mon forfait GSM. Je leur répète que je rentre définitivement en Belgique. Je suis à bout. Bernard Tapie m'explique qu'on ne doit jamais boire dans une bouteille en plastique déjà ouverte : " Tu sais qu'on peut mettre n'importe quel produit dangereux dans une bouteille ? Pour être sûr qu'elle n'a pas été trafiquée, il y a un truc simple : tu la retournes et tu la presses. Si elle ne fuit pas, c'est bon, tu peux l'utiliser. Si elle coule, tu la jettes, ça veut dire qu'on a essayé de te droguer. " Et il lui arrive de me prendre sur le côté avant le briefing tactique, le soir d'un gros match : " Tu sais quoi, Daniel ? Tu sais ce que j'ai fait ? J'ai fait venir des gens de Milan, de l'Inter et du Real. Ils sont là pour toi. Alors, si tu as envie de jouer dans un club pareil, défonce-moi le bazar. Allez gamin !" Un mois plus tard, il me refait le coup en changeant les noms des clubs, ça devient Barcelone ou la Juventus... Ou encore ceci : " Tu sais que j'ai fait des gros trucs en Ligue des Champions avec Carlos Mozer et Basile Boli ? Et je ne te cite que ces deux-là. Tu sais où on gagnait nos matches décisifs ? Dans le tunnel qui mène au terrain. Alors, tu fais comme eux. Quand tu es dans le tunnel, tu vas voir l'attaquant. Tu le prends par le cou. Tu le menaces : -Hé mon ami, si jamais tu viens me faire chier... Et à ce moment-là, bam, tu lui mets un coup de boule dans la poitrine. Tu lui dis que s'il vient faire le malin sur toi, tu lui exploses les jambes. T'inquiète, personne ne le verra, il n'y a pas de micros, pas de caméras. Fais ça discrètos... " Au niveau du foot, tout se passe bien. En dehors des terrains, par contre, je ne suis pas du tout heureux. J'ai la confirmation que je n'étais pas prêt mentalement pour jouer en Angleterre. Je garde l'impression et la frustration qu'on m'a mis de force dans l'avion, que Marseille m'a éjecté sans me donner du temps pour réfléchir. Et mon cadre de vie n'a rien à voir avec ce que je viens de quitter. À Cassis, il fait toujours beau et j'avais pour ainsi dire les pieds dans la Méditerranée quand je sortais de chez moi ! Les parties de pêche avec mon père me manquent. Et à Manchester, la météo est catastrophique. Comme si c'était l'hiver toute l'année. Il fait froid, il fait gris. Certains jours, on ne voit pas à cinquante mètres à cause du brouillard et ça ne se lève pas. Ils roulent à gauche... En plus, on ne comprend rien à ce que les gens racontent, l'accent du nord de l'Angleterre est terrible. Quand quelqu'un me parle, je réponds bien souvent " Yes, yes " sans savoir ce qu'il m'a dit ! Et on ne connaît personne. Donc, avec Céline, on ne quitte pas la maison. Je lui dis plusieurs fois : " Mais qu'est-ce qu'on fout ici ? " Je déprime, ça ne peut que foirer. Et ça foire. Il n'y a pas de secret, je me blesse. Mon corps est à Manchester mais ma tête est restée à Marseille. Je fais tous les entraînements à fond, comme une machine, mais je ne me soigne plus, je n'écoute plus mes muscles. Parce que je n'ai plus l'amour de mon métier. Je ne viens pas sur le terrain avant la plupart des autres joueurs pour m'échauffer alors que je l'ai toujours fait, je ne m'étire plus, je ne me fais pas masser. Je fais les choses à moitié, ce n'est plus moi. Et logiquement, je me blesse. Je me claque les adducteurs. Je ne suis même pas étonné, je sais que je l'ai cherché. On doit attendre les dernières minutes pour marquer, Thomas Müller fait 1-0. Elle est pour nous ! Il ne peut plus rien nous arriver. Je m'échauffe depuis un moment, Jupp Heynckes me rappelle, je vais remplacer Müller, il va avoir la standing ovation de sa vie. Le coach m'explique ce que je vais devoir faire : " Ils vont balancer des longs ballons, tu connais les Anglais. Ils vont tous monter. S'ils ont encore des phases arrêtées, tu prends Gary Cahill. " Je lui réponds : " Vous ne trouvez pas que je devrais plutôt m'occuper de Didier Drogba ? Je le connais, j'ai joué avec lui à Marseille. " Je sais comment il faut tenir Drogba et j'ai une envie énorme de m'occuper de son cas ! La discussion ne va pas plus loin. Il y a trop de bruit, nos supporters se voient déjà avec la coupe et on n'a de toute façon pas le temps de faire des grands plans tactiques. Heynckes me dit que Jérôme Boateng a joué sur Drogba pendant tout le match et que ça s'est bien passé. Il ne veut rien changer. Chelsea a son premier corner à deux minutes de la fin. Le ballon décolle, je vois le déplacement de Drogba. Boateng est à trois mètres, ça me bouffe. Si je dois le tenir, il ne me prend pas trente centimètres, je lui mets la tête dans la poitrine s'il le faut, je l'empêche d'armer sa reprise. Il reprend, il marque. Je suis dégoûté. Je regarde le banc en espérant croiser le regard de Heynckes pour lui faire comprendre qu'il aurait dû m'écouter. C'est un des pires hold-up de l'histoire du foot. Si je dois retenir une seule image, c'est la désolation dans notre vestiaire après la défaite. Un joueur sur deux pleure à chaudes larmes, les autres ont simplement les yeux mouillés ! Personne ne parle. Tout à coup, Franck Ribéry me dit : " Tu sais quoi, gros ? J'ai envie d'arrêter le foot. " Je lui réponds : " Putain frérot, je pensais exactement la même chose. " On chiale. L'après-midi, à l'hôtel, je m'isole dans ma chambre. Je prends un T-shirt blanc, un marqueur noir, j'écris deux mots et je fais un dessin : papa, maman, un coeur. Personne n'est au courant. Ni mes parents, ni ma femme. Si je suis là, c'est grâce à mes parents. Je veux leur faire passer un message fort si on gagne. A la fin du match, je demande au chauffeur de notre car d'aller chercher le T-shirt dans le vestiaire. Dès qu'il le ramène, j'ai envie d'être mitraillé par les photographes, je voudrais que mon message passe partout. On fait des photos quand j'ai le T-shirt sur moi, quand je le tiens près de la coupe, quand je l'accroche à ma taille. On le voit aussi en direct à la télé. À Froidchapelle, mes parents sont en pleurs. Tu affrontes des joueurs de Bosnie, de Croatie ou de Serbie... tu vois qu'ils ont connu la guerre. Et pendant ce temps-là, chez nous, c'est régulièrement le Club Med. Je suis dégoûté. Les entraînements sont légers, ça n'a rien à voir avec ce que je connais en Allemagne où ça se déchire tous les jours. À Hambourg ou au Bayern, si un joueur ose se plaindre parce qu'un coéquipier l'a taclé, le coach le remet à sa place : " Mets des jambières la prochaine fois. " Quand on rentre au vestiaire après un entraînement avec les Diables, beaucoup de joueurs sont contents : " On a bien bossé aujourd'hui. " On s'est promenés pendant une bonne heure, ça ne ressemblait à rien mais ils ont l'impression d'avoir tout donné. J'hallucine. Parfois, je regarde Timmy Simons. Se défoncer à en vomir, il sait ce que c'est depuis qu'il a quitté la Belgique. On se fait un clin d'oeil. Pour se dire : " Mais c'est pas vrai... Comment tu veux qu'on se qualifie ? " Et puis, il y a tous les dérapages au niveau de la discipline. Certains jours, je ne crois pas ce que je vois. Des joueurs arrivent en retard. À cause des embouteillages, par exemple. Toujours les mêmes. Des téléphones sonnent quand le coach nous parle, parfois carrément dans le vestiaire. Quand on arrive sur le terrain, il n'y a parfois pas de ballons. Le jeune qui était censé prendre le sac l'a oublié... Et ça le fait rigoler. Dans n'importe quelle équipe de haut niveau, au moment du repas, personne ne se lève pour aller se servir avant que le capitaine ait donné le signal. Chez les Diables, on fait n'importe quoi. Des jeunes vont remplir leur assiette dès qu'ils l'ont décidé. Là encore, avec Simons, on se regarde et on a envie de bondir. À certains moments, je me demande si ça vaut encore la peine de perdre mon temps, de rater des bons entraînements dans mon club pour me retrouver dans un bordel pareil ! Dick Advocaat m'appelle pour discuter. Thomas Vermaelen est invité aussi. Je me doute que c'est pour parler du brassard et je suis confiant. J'ai retrouvé une certaine régularité chez les Diables après avoir connu des périodes un peu compliquées. Je ressens moins de pression. Je me sens bien dans le groupe. Dans le noyau, personne n'a mon palmarès. Et les médias flamands ont arrêté de me taper dessus pour le plaisir ! Advocaat commence à parler... Il dit qu'il veut un renouveau. Parfait ! Il continue en expliquant qu'il a choisi Vermaelen comme capitaine. Le ciel me tombe sur la tête. Je suis à deux doigts de quitter la pièce. J'attends quand même qu'il se justifie. Officiellement, son choix s'explique par une question de langue : il ne parle pas français, alors il estime que c'est compliqué de désigner un capitaine francophone. Ouais, c'est ça... Je me sens ridiculisé. Il me prend pour un gamin. Une fois de plus, je me suis fait avoir. Un jour, Eden Hazard m'en parle : " Mais pourquoi ce n'est pas toi ? Tu joues dans le meilleur club du monde, tu as gagné plein de trophées. Ça ne te fait rien ? " Je lui réponds : " Ça fait des années que ça me fait... " Il continue : " À ta place, je serais dégoûté. " Je clôture la conversation, je n'ai pas trop envie d'aller plus loin : " Mais je suis dégoûté, Eden... " " Tapie me dit : - Dans le tunnel, tu vas voir l'attaquant, tu le prends par le cou, tu le menaces et tu lui mets un coup de boule. " " Je sais ce que je vais faire à Waseige : l'embrasser, le serrer, lui casser les os. " " Après la finale contre Chelsea, Ribéry me dit : - Tu sais quoi, gros ? J'ai envie d'arrêter le foot. Je lui réponds : -Putain frérot, je pensais exactement la même chose. On chiale. "