Ce 5-0 de fin avril fait toujours mal. Ce jour-là, Bruges a fait danser les gars de Zulte Waregem. La routine. Le Club dans son stade, cette saison, c'est 17 victoires en 18 matches. Il n'y a que les Mauves qui sont venus y prendre quelque chose.
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Ce 5-0 de fin avril fait toujours mal. Ce jour-là, Bruges a fait danser les gars de Zulte Waregem. La routine. Le Club dans son stade, cette saison, c'est 17 victoires en 18 matches. Il n'y a que les Mauves qui sont venus y prendre quelque chose. Ce 5-0, on revient dessus avec un homme que ça a rendu malheureux : Francky Dury ! Il commente : " Cette ambiance hyper chaude est impressionnante pour l'adversaire. Ça me rappelle l'époque des titres du Standard. Aller à Sclessin était toujours une expérience délicate. Aujourd'hui, à Bruges, quand José Izquierdo fait une belle action, le public scande son nom. Quand Timmy Simons bloque une action adverse, on chante pour lui. Quand Ludovic Butelle arrête un ballon difficile, c'est lui qui a droit à un chant. Tous les joueurs sont concernés. Les réactions du public ne viennent pas seulement après des buts, ça peut partir d'une belle frappe ou d'un tacle réussi. L'adversaire n'est pas confronté à ce phénomène au Standard, à Gand, à Anderlecht ou à Genk. " L'entraîneur de Zulte Waregem enchaîne par un soupir qui résume sa pensée : " Oui, c'est très difficile d'aller là-bas, tu le sais avant de monter dans le bus. Je suis déjà allé gagner à Bruges mais l'ambiance dans le stade n'avait rien de comparable à l'époque. Quand on est allés jouer là récemment, on aurait pu croire que Bruges traversait une mini-crise, il venait de perdre à Anderlecht et à Genk. Mais je n'ai pas vu un public désolé. Au contraire, c'était l'euphorie dès le coup d'envoi et mon équipe a été balayée. Le Club a aujourd'hui le meilleur public de Belgique, ça ne se discute pas. N'importe quel coach rêve d'avoir des supporters pareils derrière lui. " Autre claque, fin août 2015. Bruges - Standard : 7-1. Eric Deflandre assumait le dépannage comme T1. " Les joueurs du Standard sont censés être mieux préparés aux ambiances chaudes parce qu'on connaît ça aussi chez nous à certains moments ", analyse-t-il. " Mais ça ne suffit pas toujours pour bien gérer. Tu peux perdre subitement ta lucidité à cause de l'atmosphère, à cause du bruit, à cause de la pression. " Thomas Chatelle assiste régulièrement à des matches à Bruges en tant qu'homme de télé. Il est lui aussi frappé par l'ambiance particulière du Jan Breydel. " Déjà, quand j'étais joueur, ce n'était pas simple de se déplacer à Bruges. Mais ça a entre-temps pris une dimension supplémentaire. Le comportement du public semble donner une assurance particulière aux joueurs. Comme s'ils pensaient, en montant sur le terrain pour n'importe quel match, quel que soit l'adversaire : -Ces trois points, ils sont pour nous. Dans l'autre camp, c'est souvent le raisonnement inverse : -Ouille, on doit se farcir Bruges chez lui.Tu ne te sens pas chez toi, tu n'es pas à l'aise. Même quand le déroulement du match est compliqué, les supporters brugeois se manifestent, encouragent, crient, chantent, mettent leur pression. On ne peut pas exclure qu'Anderlecht aille prendre quelque chose là-bas le week-end prochain, mais au bout du compte, c'est Bruges qui sera champion et son stade y sera pour quelque chose. Oui, c'est actuellement le meilleur public de Belgique. Surtout qu'il y a rarement des débordements. " " C'est un vrai douzième homme ", lance Marcel Javaux, analyste arbitrage pour la télé. " Ce public est aussi bon que celui du Standard dans les grandes années. Je vois exactement les mêmes scènes. Le supporter de Bruges est chaud bouillant, chauvin, engagé. Ça a un peu disparu au Standard mais je suis sûr que ça reviendra vite, dès que les résultats suivront. " Seul bémol, selon l'ancien arbitre : " Ils dépassent parfois un peu les limites, mais bon, c'est leur job. C'est malheureux à dire mais c'est comme ça. C'est aussi ce que leurs dirigeants attendent d'eux, sans pouvoir le dire publiquement. " " Quand je vois Michel Preud'homme en bord de terrain avec Bruges, je vois DiegoSimeone devant son banc avec l'Atlético ", lâche Chatelle. Dury fait la même comparaison avec le coach des Madrilènes et aussi avec Jürgen Klopp. " Point de vue personnalité, il est au top. Il n'y avait pas le même drive dans le stade de Bruges à l'époque d'AdrieKoster ou de Juan Carlos Garrido. Ce n'est pas un hasard. Il y a un vrai effet Preud'homme. J'ai un immense respect pour ce qu'il fait. Son travail physique, son apport tactique, mais aussi l'énergie qu'il transmet à ses joueurs et à tout le stade. " " Une de ses forces, c'est d'entraîner un stade entier derrière lui ", continue Thomas Chatelle. " Il avait déjà réussi ça au Standard. " Il a la capacité de rassembler tout un club derrière sa personnalité et son projet. Il a l'art d'attirer la sympathie des gens de son camp et parfois l'antipathie de ceux qui n'y sont pas ! Il y a quelques années, le déplacement le plus flippant de la saison était celui au Standard, aujourd'hui c'est Bruges, il ne faut pas chercher plus loin une explication : c'est l'effet Preud'homme. " Eric Deflandre : " Il trouve toujours les arguments pour tirer les gens derrière lui. Quand tu arrives à séduire tes supporters après avoir convaincu tes joueurs, ça veut dire que tu as beaucoup de personnalité et que tu es un grand entraîneur. Quand il se lève de son banc comme un diable sort d'une boîte, quand il commence à crier, à gesticuler, il passe aussi un message au public : -Suivez-moi. J'ai côtoyé Michel Preud'homme au Standard, il faisait déjà exactement la même chose. Je n'ai travaillé qu'avec un seul autre entraîneur qui avait le même pouvoir de séduction auprès des supporters de son équipe : Eric Gerets, déjà à Bruges. " " Preud'homme le faisait hier au Standard, il le fait aujourd'hui à Bruges et il réussira la même chose s'il va demain à Anderlecht ", poursuit Marcel Javaux. " C'est un garçon charmant dans la vie, mais quand il est devant son banc, tu peux parfois te demander s'il a toutes ses billes ! " Francky Dury : " On est parfois à la limite, moi y compris. Je vois la même chose avec Peter Maes et d'autres. Quand on va trop loin, il arrive qu'on prenne l'un ou l'autre match de suspension. N'importe quel entraîneur sait que ça lui pend au nez quand il laisse libre cours à ses émotions dans le feu de l'action. Sans émotions, pas de coaching efficace ! Tu dois montrer que tu es là. En tant que coach, tu dois être le douzième homme. You are part of the game. Certains matches ne se gagnent pas à onze mais à douze ou treize, quand le public s'y met. " Déstabiliser l'équipe adverse, ça s'est fait. Et on soupçonne aussi le public brugeois de chercher à influencer les arbitres. Tout un débat. " Il y a parfois des influences sur l'équipe arbitrale, c'est un fait ", pointe Francky Dury. " C'est humain, tout simplement. Il y a un duel musclé, tout le stade se lève et hurle, on peut comprendre que l'arbitre siffle en faveur de Bruges. Je vois ça aussi à l'Atlético Madrid quand Simeone entraîne tout le stade derrière lui. Ça fait aussi partie du jeu. Si tu veux éviter ça, tu dois jouer les matches dans des stades vides. Entre nous, je fais aussi la même chose, par moments... Quand je repère le bon moment pour provoquer l'adversaire ou l'arbitre, il m'arrive de le faire. Mais toujours avec des intentions positives ! J'en ai parlé récemment avec Paul Allaerts. Nous, les coaches, oui on est parfois à la limite... " " Il faut se mettre à la place des arbitres ", dit Thomas Chatelle. " Ils sont mis sous pression. Sur une phase chaude, tout le banc de Bruges se lève, le stade hurle... c'est humain de se tromper... en faveur du Club. Aucun arbitre n'est capable de se boucher les oreilles. C'est vraiment compliqué de faire abstraction de l'environnement. Quand les joueurs de Bruges, le staff et les supporters passent leur temps à réclamer des décisions en leur faveur, une grosse pression s'installe progressivement. Et plus il y a de décibels, plus c'est compliqué de ne prendre que des bonnes décisions. " Eric Deflandre parle d'une arme à double tranchant : " Il y a des arbitres qui cèdent à ces pressions mais il y en a d'autres qui y font attention et ça peut finir par se retourner contre le Club. Tout dépend de leur personnalité. Celui qui sait qu'il va être mis sous pression risque de siffler inconsciemment contre Bruges. Ils ne sont pas tous influençables, on a aussi des arbitres qui parviennent à gérer parfaitement. " " Avec moi, il ne fallait pas essayer de jouer à ce jeu-là ", se souvient Marcel Javaux. " Quand j'hésitais, sur certaines phases, j'avais tendance à siffler en faveur de l'équipe visiteuse pour éviter qu'on me traite de home referee. Je pense que je ne me suis jamais laissé influencer par une ambiance. Maintenant, c'est clair que ça peut jouer sur la prestation d'arbitres plus timides. Un ballon sort, tu ne sais pas qui l'a touché en dernier : si tu as 20.000 furieux qui gueulent dans ton dos, tu auras peut-être tendance à donner la touche à l'équipe qui joue chez elle... " PAR PIERRE DANVOYE - PHOTOS BELGAIMAGE" Le Club a aujourd'hui le meilleur public de Belgique, ça ne se discute pas. " FRANCKY DURY