Priory Lane, Roehampton, une banlieue du sud-ouest de Londres. A l'entrée principale du Priory Lane Hospital, le portier scrute le ciel nuageux d'un air grave. Un rayon de soleil filtre de temps en temps, synonyme de l'état de santé des patients du Priory, la plus grande clinique de désintoxication de Grande-Bretagne.
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Priory Lane, Roehampton, une banlieue du sud-ouest de Londres. A l'entrée principale du Priory Lane Hospital, le portier scrute le ciel nuageux d'un air grave. Un rayon de soleil filtre de temps en temps, synonyme de l'état de santé des patients du Priory, la plus grande clinique de désintoxication de Grande-Bretagne. C'est ici que George Best, Paul Gascoigne, Antonio Carluccio, Eric Clapton, Johnny Depp, Kate Moss, Sinead O'Connor, Ronnie O'Sullivan et Robbie Williams ont combattu leurs vieux démons. Certains avec succès, d'autres sans espoirs, comme Amy Winehouse. Dans une petite rue arborée adjacente, Bank Lane, on trouve l'imposant club house du Bank of England Sports Centre. Des terrains de cricket et de hockey qui ressemblent à des billards et seize terrains de tennis sur lesquels un homme ramasse les feuilles. Il faut bien que ça se fasse. Cette année encore, c'est ici qu'ont eu lieu les qualifications pour le tableau final de Wimbledon. On peut y pratiquer le tennis de table, le squash, le badminton, le snooker, la natation en bassin couvert, le yoga, les pilates, la zumba... Ce n'est toutefois pas accessible à tout le monde : l'inscription s'élève à 770 euros et la cotisation annuelle est de 1800 euros. A cinq minutes à pied de là, à côté d'une porte en fer forgé, on peut lire : Welcome to the National Tennis Centre. Dans la cour intérieure, un platane séculaire fait de l'ombre à trois Tennis Terracotta Warriors, des sculptures de Laury Dizengremel. Des corps de guerriers sur lesquels ont été greffées les têtes de Roger Federer, Novak Djokovic et Rafael Nadal. " Ces sculptures ont été réalisées à l'occasion des Masters de Shanghai en 2007 puis elles nous ont été offertes ", dit John Dolan, responsable de la communication de la Lawn Tennis Association. Il connaît bien Kim Clijsters pour avoir collaboré avec elle lorsque Bob Verbeeck a lancé Trinity, un département de Golazo à Londres. Le centre a été inauguré le 29 mars 2007 par la Reine Elizabeth II. Abritée par un parapluie, elle avait traversé les seize terrains : certains en herbe, comme à Wimbledon, d'autres en synthétique, surface utilisée en Australie ou à l'US Open et six autres encore en terre battue, clin d'oeil à Roland-Garros. Notre visite guidée commence par le restaurant où un full english breakfast est servi chaque matin. Du bacon, des saucisses, des petits pois baignant dans la sauce tomate, des oeufs, du pain grillé, des tomates, des champignons... " C'est bon pour la santé ", dit Dolan. " Sauf le bacon et les saucisses. (il rit). A midi, nous servons des pâtes et de la salade. " Nous passons par les six terrains couverts à thermostat réglable qui permettent aux joueurs de s'acclimater à la chaleur régnant en Australie. Un gymnase futuriste, une piste d'athlétisme qui ne torture pas les ligaments, une baignoire pour l'hydrothérapie, des bains de glace, d'immenses espaces cliniques où les prestations sont analysées, des cabinets pour les psychologues, les médecins et les diététiciens, un hôtel de 22 chambres très basique et des bureaux pour les 190 collaborateurs de la fédération. Ce centre a un prix : 54,3 millions d'euros. " C'est ici que se joue l'avenir du tennis britannique ", avait dit Roger Draper, le CEO qui, en 2006, avait entrepris les réformes de la structure et promis de développer une stratégie commerciale. Il décidait d'engager des coaches et des managers. Carl Maes, ex-entraîneur de Kim Clijsters, avait déjà entraîné les U14 et était marié à Clare Wood, l'ex-numéro un anglaise. Il l'avait demandée en mariage en juin 2005 dans la loge royale de Wimbledon. En novembre 2006, après un bref passage par l'académie de tennis de Chiswick, Maes, qui avait emmené la Belgique en finale de Fed Cup, revenait à la fédération anglaise au poste de responsable du tennis féminin. Dans son sillage, Steven Martens, ex-capitaine de notre équipe nationale masculine de Coupe Davis et directeur de l'association flamande de tennis, était nommé coordinateur technique. Leurs conclusions étaient impitoyables : les structures et la mentalité n'étaient pas suffisamment professionnelles, les Anglais manquaient de savoir-faire. " Nous devions surtout mettre en place des structures qui permettent aux coaches, aux joueurs et aux clubs d'évoluer ensemble ", dit Martens. Car les Anglais travaillaient mais ils travaillaient mal : les jeunes talents n'étaient par exemple décelés qu'à l'âge de 12 ou 13 ans. En tennis, c'est beaucoup trop tard. En Belgique, ils étaient pris en charge bien plus tôt. On établit également des programmes physiques, on augmenta les entraînements et on adapta le programme des tournois. D'autres Belges allaient encore débarquer à Roehampton : Max De Vylder, manager spécialisé en traitement des données de masse, en analyse des joueurs et en détection du talent et Bob Madou, qui allait réformer la formation des entraîneurs. " La pression des médias, qui exigeaient des résultats immédiats, était énorme ", dit Martens qui, en 2008, était promu Directeur des Joueurs, soit le bras droit du CEO. Les premiers résultats suivaient rapidement. En 2008, Laura Robson, 14 ans (une ex-élève de Maes)remportait le tournoi juniors de Wimbledon. L'année suivante, Heather Watson s'imposait à Flushing Meadows, tout comme Oliver Golding en 2011. En 2012, Andy Murray décrochait le titre olympique en simple et la médaille d'argent en double mixte (avec Robson). " Mais on n'a pas suffisamment profité de ces victoires ", dit De Vylder. A l'époque, Draper était l'un des personnages les plus controversés du sport britannique. Il se disputait avec l'All England Lawn Tennis & Croquet Club, très conservateur, qui s'opposait à l'égalité des prize money entre hommes et femmes. Il fallait oser car, chaque année, le tournoi de Wimbledon rapporte des sommes énormes à la fédération (52 millions d'euros l'an dernier). En mars 2013, quelques mois après que son salaire annuel (868.000 euros, primes comprises) eut été publié dans la presse, Draper jetait l'éponge. Et en août de l'année dernière, son NationalTennisCentre fermait ses portes. " C'est incroyable mais en Angleterre, ça se passe comme ça dans tous les secteurs quand on engage un nouveau manager ", dit De Vylder. " Il n'y a pas de continuité. On fait table rase de tout sans procéder à des évaluations. Le système de détection des jeunes talents a été complètement transformé. Et si on n'a pas touché à notre réforme de la compétition de 2008, avec des tournois en balles en mousse et en balles molles, c'est parce que le nouveau manager s'est aperçu que désormais, tout le monde pratique de la sorte. " Sept ans après sa construction, le NationalTennisCentre, qui avait coûté 54,3 millions d'euros, était donc transformé en bâtiment administratif. Les Anglais jettent-ils l'argent par les fenêtres ? " Les meilleurs jeunes peuvent toujours venir s'entraîner ici mais ils n'y sont plus obligés ", dit Dolan, tandis qu'un groupe d'élèves passe devant nous. " Ils viennent prendre leur premier cours. " Le Canadien Michael Downey, CEO depuis janvier 2014, nous reçoit dans son bureau. Son assistante nous prévient que son timing est serré mais l'accueil est chaleureux. " Dans mon pays, on n'a toujours pas avalé que ce soit la Belgique et non le Canada qui joue la finale ", dit-il. " Vous avez eu beaucoup de chance que Milos Raonic et Vasek Pospisil soient blessés. " Président et CEO de Tennis Canada pendant neuf ans, président de la plus grosse brasserie canadienne (Molson Canada), Downey a travaillé aux départements vente et marketing des Toronto Raptors (NBA) et des Toronto Maple Leafs (NHL). Son CV est impressionnant. Il gagne 590.000 euros par an, plus une indemnité de déplacement de 258.000 euros. " J'ai l'avantage d'avoir travaillé pour des entreprises et des clubs dirigés selon un modèle économique. Il doit en aller de même pour une fédération sportive, qui doit être capable d'établir des plans à long terme. " Début mars, il a choqué le monde du tennis, très conservateur, en déclarant : " Le tennis britannique est pris dans une spirale négative. " Etonnant alors qu'un Anglais venait de s'imposer à Wimbledon pour la première fois depuis 1936. " Ce qu'Andy a montré sur le terrain, c'est notre meilleure publicité. Les succès au plus haut niveau attirent les gens mais il faut qu'il existe une base suffisante pour les accueillir (des clubs, des parcs, des terrains publics). Ce n'était pas le cas par le passé et nous avons donc trop peu exploité nos succès. La fédération compte 500.000 membres, dont au moins la moitié a plus de cinquante ans. C'est un problème. " Selon Downey, la campagne de Coupe Davis a produit un déclic. Battu pour la dernière fois en avril 2014 par l'Italie, le Team GB a ensuite livré un parcours sans faute face aux Etats-Unis, à la France et à l'Australie. " Nos sondages mensuels démontrent que, depuis septembre de l'année dernière, le nombre de débutants a augmenté de 40 %. Nous comptons maintenant 800.000 pratiquants récréatifs. La Coupe Davis passionne les gens parce que son format est unique. On joue en équipe et pour son pays. On est en plein dans le patriotisme. " Mais derrière Andy Murray, c'est le trou noir. Aljaz Bedene, un Slovène devenu citoyen britannique en avril, est 45e mondial mais il n'est pas qualifié pour la finale. Derrière lui, Kyle Edmund est 99e, James Ward 155e, Brydan Klein 177e et Dan Evans 185e. Cela nous fait six Britanniques dans le Top 200. En double, c'est beaucoup mieux puisque Jamie Murray est 7e et Dominic Inglot, 23e. " Compte tenu des moyens, de l'encadrement, des infrastructures et du nombre de joueurs, la fédération anglaise aurait dû faire mieux ", déclarait l'ex-capitaine de Coupe Davis Julien Hoferlin il y a six mois, lorsqu'il quittait son poste après six ans passés à la LTA. " Les joueurs anglais sont trop gâtés, ils ne veulent pas faire de sacrifices. " Steven Martens avait déjà dit la même chose avant lui. " Les meilleurs joueurs anglais, souvent des seconds couteaux, avaient des sponsors privés et considéraient la LTA comme un Bancontact. De plus, ils avaient bien souvent droit à une wildcard pour Wimbledon et l'argent touché au premier tour leur permettait de subvenir à leurs besoins pendant six mois. " Downey est intervenu. " Une wildcard, ça se mérite. Quand on veut arriver à une place bien déterminée au classement mondial - la 250e dans ce cas - il faut se battre. Nous nous basons désormais sur d'autres paramètres : l'attitude, les efforts fournis, les adversaires battus. Ils doivent avoir soif de victoires, comme Andy. C'est pourquoi la Coupe Davis stimule tout le monde. Ils veulent tous être deuxième joueur ou jouer le double. " Aujourd'hui, il n'y a plus de Belges (voir encadré). " Il y a suffisamment de savoir-faire dans ce pays, qui est un pays de tennis ", dit Downey, dont l'assistante regarde pour la troisième fois par la fenêtre. Nous devons mettre un terme à l'entretien. Le responsable de la communication nous ramène à la grande grille. Sur Priory Lane, de jeunes hommes et femmes à vélo se faufilent dans la circulation tandis que des joggeurs courent sur le trottoir. " Ce sont les seuls sports dont le nombre de pratiquants augmente chaque année. " Nous prenons le bus et le métro vers TheQueen'sClub, où un tournoi précède chaque année celui de Wimbledon. Pour s'y rendre, il nous faut marcher un peu depuis la station de métro Baron's Court, sur Palliser Road, dans le quartier victorien de West Kensington. Juste après Margravine Cemetery, le club house légendaire du Queen's tranche singulièrement avec les immeubles à appartements qui dessinent la skyline. " Vous venez de Belgique ? En vue de la finale de Coupe Davis ? ", rigole un collaborateur. " En juillet, quand nous avons battu la France, c'était la folie ici. On passait du rock, ça gueulait après chaque point... On n'est pas habitué à cela ici, les gens sont un peu coincés. " (il rit). Douze terrains en herbe impeccables, six terrains en terre battue, quatre terrains synthétiques et dix terrains indoor, dont deux en brique pilée exclusivement réservés à Murray depuis deux semaines. Le numéro deux mondial nous salue de la tête avant de s'engouffrer dans la salle de fitness. Leon Smith, capitaine de l'équipe de Coupe Davis depuis avril 2010, a du temps à nous consacrer. " C'est Steven Martens qui m'a confié ce poste. Un chouette gars avec qui il était agréable de travailler. " Le parcours de Smith (39), un Ecossais affable, est étonnant. Entraîneur professionnel depuis l'âge de 18 ans, il a coaché Murray lorsque celui-ci avait entre 11 et 15 ans et décrochait ses premiers titres nationaux. " Andy est un gars très loyal. Il s'est marié au début de l'année et avait invité tous ses anciens coaches. Il est toujours resté fidèle aux gens avec qui il a travaillé et à l'équipe. " Ce n'est pas du luxe car lorsque Smith a pris ses fonctions, en avril, la presse ne l'a pas loupé. C'était un nobody, il n'avait pas d'expérience sur le plan international. Ni comme joueur, ni comme coach. " Je me demandais chaque jour ce que je faisais là ", dit-il. Battue par la Lituanie, la Grande-Bretagne était reléguée dans le groupe II de la zone Europe/Afrique, les tréfonds du tennis international. Les journaux crachaient leur venin. " Le budget de la fédération lituanienne est cinq fois inférieur à celui de la cantine de Roehamtpon. " Smith : " Notre seul but, c'était d'enfin regagner un match, que ce soit contre la Turquie, la Tunisie ou le Luxembourg. C'était le seul moyen de reprendre confiance. " Martens : " C'est une belle histoire. Avoir joué au plus haut niveau, c'est bien mais ce n'est pas nécessaire. Carl Maes l'a prouvé avec Kim et moi, avec l'équipe de Coupe Davis. Andy s'entend bien avec Leon, ce qui n'était pas le cas avec l'ancien capitaine, John Lloyd. " Des treize matches de l'ère Smith, la Grande-Bretagne en a gagné onze - défaites contre la Belgique (en 2012 sans Murray) et l'Italie. Un peu plus de cinq ans après l'arrivée de son capitaine, elle s'apprête à disputer la finale de Coupe Davis. " Sans cela, je ne serais probablement plus ici ", rigole-t-il. " Mais nous avons tous accompli un parcours formidable, que ce soit les joueurs, les coaches ou l'entourage de l'équipe. " La Grande-Bretagne est favorite et il le sait. " Si Andy est en forme, il voudra jouer les trois matches, comme contre la France et l'Australie. A mes débuts, il s'est d'abord un peu concentré sur sa carrière individuelle car il avait un but : être le premier Britannique à s'imposer à Wimbledon depuis Fred Perry. Il y est arrivé. " Aujourd'hui encore, il s'apprête à marcher sur les traces de Perry qui, en 1936, a offert sa dernière Coupe Davis à la Grande-Bretagne. " Les médias voulaient des victoires à Wimbledon, aux Jeux et en Coupe Davis ", dit Steven Martens. " Ils ont presque tout eu. En ce qui concerne la finale, c'est cinquante-cinquante. " Avec un léger avantage aux cinq Belges qui ont bossé à Londres... PAR CHRIS TETAERT EN ANGLETERRE - PHOTOS REUTERS" La Coupe Davis passionne les gens parce qu'on est en plein dans le patriotisme. " MICHAEL DOWNEY, CEO DE LA FÉDÉRATION ANGLAISE " C'est Steven Martens qui m'a confié ce poste. Un chouette gars avec qui il était agréable de travailler. " LEON SMITH, CAPITAINE D'ÉQUIPE