Pause de midi oblige, Christopher Verbist alterne les coups de fourchette dans sa salade niçoise avec quelques saillies adressées à des stéréotypes bien ancrés. " Beaucoup voient uniquement l'argent, la fin de carrière et la facilité quand ils parlent du Luxembourg. J'avoue que quand on vient du monde pro belge, le Grand-Duché fait très peur : on ne sait pas où on va tomber et si on va rebondir. Mais très vite, on se rend compte qu'on a fait le bon choix. "
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Pause de midi oblige, Christopher Verbist alterne les coups de fourchette dans sa salade niçoise avec quelques saillies adressées à des stéréotypes bien ancrés. " Beaucoup voient uniquement l'argent, la fin de carrière et la facilité quand ils parlent du Luxembourg. J'avoue que quand on vient du monde pro belge, le Grand-Duché fait très peur : on ne sait pas où on va tomber et si on va rebondir. Mais très vite, on se rend compte qu'on a fait le bon choix. " L'ailier droit passe la frontière un jour de décembre 2013. Il y a alors 25 centimètres de neige sur la pelouse d'entraînement du FC Wiltz et l'environnement n'est pas très rassurant : les joueurs portent tous un équipement différent, certains débarquent 25 minutes après le début de l'échauffement... Pour celui qui faisait partie de l'effectif du Standard vainqueur de la Coupe de Belgique en 2011, le choc est rude. Formé à la RAAL et à Sclessin, Verbist connaît ensuite des passages mitigés en D1 et D2 à Charleroi, OHL, Lommel et le RC Malines, où il se retrouve sans salaire pendant six mois. " Mon fils venait de naître et je devais vivre sur mes réserves, c'était la galère. " Sa situation le pousse à accepter ce test au FC Wiltz, alors pensionnaire de BGL Ligue luxembourgeoise (D1). Sur place, une fois la stupeur digérée, le Louviérois prend une deuxième claque. Plus agréable. " J'ai été terriblement surpris par le bon niveau général, avec pas mal de joueurs de qualité ", se souvient-t-il. " Et puis, ces gars s'amusaient vraiment en faisant du foot. Ce n'était pas du tout le même plaisir que ce que j'avais connu auparavant. " À la recherche de stabilité et convaincu par l'offre financière, Christopher Verbist fait alors le pas vers le Grand-Duché. En sachant mieux où il va tomber, mais pas s'il va rebondir. Le cas de Jérémy Serwy ressemble un peu à celui de Verbist. Ancien espoir du Sporting Charleroi et de Zulte Waregem, passé par l'équipe réserve du Borussia Dortmund, il évolue à l'AS Hostert (BGL Ligue) depuis janvier. Le milieu offensif, qui a mangé son pain noir en accumulant les blessures à Virton, espère se retrouver lui-même dans ce nouveau championnat. À la fin des années 90, lorsqu'il quitte son village de Comblain-au-Pont en vélomoteur, David Malannée n'a qu'un seul objectif en tête : oublier son quotidien liégeois. " C'est Marc Grosjean qui m'a proposé un contrat de semi-pro dans un club de D2 luxembourgeoise ", explique le gardien de but, alerte quadragénaire. " Je n'avais rien du tout, je suis parti de chez moi avec mon sac et heureusement, les dirigeants du club m'ont directement donné du boulot sur les toits... même si je n'y connaissais rien. " Toujours actif sur les prés, Malannée facture un total supérieur à 400 matches dans les deux premières divisions du pays au sein de trois formations différentes. Dégoûté par certaines mauvaises expériences dans les divisions inférieures belges, Grégory Servais a, quant à lui, sauté sur l'occasion de pouvoir disputer la Ligue des Champions avec la Jeunesse d'Esch en 2011-12. Plusieurs parcours, une destination. C'est un fait avéré : la présence des footballeurs belges au Luxembourg ne faiblit pas. Les explications sont tantôt établies - la proximité, le salaire et les infrastructures - tantôt moins évidentes. " La plupart des Belges qui évoluent ici ont quitté très tôt notre pays ", souligne Jérémy Serwy. " Pourquoi ? Parce qu'ils n'ont pas reçu leur chance ou qu'on leur a préféré des joueurs étrangers qui n'avaient pas spécialement plus de qualités. Ce sont les agents qui gèrent le marché... " Le passage de l'autre côté de la frontière peut donc résonner comme une porte de sortie honorable. " Quand tu as fait des sacrifices depuis tout petit - je n'ai jamais connu les guindailles des bals à l'adolescence parce que je me concentrais sur le foot, par exemple - c'est normal de vouloir en retirer quelque chose et de s'y retrouver un peu financièrement ", estime Grégory Servais. Éphémère troisième gardien des Rouches à l'époque de Gilbert Bodart, David Malannée se satisfait, de son côté, d'avoir atteint le top niveau dans un pays, quel qu'il soit. " Beaucoup de mes anciens coéquipiers du Standard se sont battus pour avoir une place de professionnel en Belgique, mais ont finalement dû abandonner leurs rêves. Moi je savais que la D1 belge était hors d'atteinte... mais pas la D1 luxembourgeoise ( sourire). " Actuel capitaine du FC Wiltz, relégué en Promotion d'Honneur (D2) depuis trois saisons, Christopher Verbist surnomme son club " La cité des Belges ". Ils sont huit au total. " Le club y trouve son compte en étant situé à la frontière, non loin de Liège. Et puis il n'y a pas photo entre un jeune qui sort d'une académie belge et un joueur formé au Luxembourg ", soutient-il. " Un de mes coéquipiers belges, arrivé en janvier dernier, a eu un choc quand il a compris que des mouvements qu'il estimait basiques comme le coulissement en défense ne l'était pas du tout pour des jeunes du cru. " De quoi soulever la question de la formation au Grand-Duché, " catastrophique " selon les quatre intervenants. " Il faut reconnaître qu'il n'y a pas énormément de jeunes et que les meilleurs vont plus facilement se former à Virton, à Metz, en Allemagne... ", glisse Grégory Servais. " Pour le reste, les gamins s'entraînent toute la semaine avec leur équipe nationale de jeunes avant de revenir en club le dimanche. Ça élève le niveau, mais ça ne facilite pas leur intégration. " Consciente de ce déficit et désireuse de suivre la bonne cadence imposée par l'équipe nationale, la Fédération luxembourgeoise dispose de règles pour limiter le nombre " d'étrangers " par club. Minimum sept Luxembourgeois et maximum quatre transferts du mercato estival précédent sont autorisés à figurer sur la feuille de match. De quoi donner une chance aux jeunes de se montrer. " Le problème, c'est qu'il y a encore un réel fossé entre les étrangers et les locaux. Des mecs se retrouvent donc certains week-ends en tribune alors qu'ils sont meilleurs que les remplaçants ", déplore Jérémy Serwy. Expérimenté et mieux formé, le footballeur belge - et étranger - est donc toujours utile au GDL. " L'ambiance des matches me rappelle un peu celle que j'ai connue en Islande ", note Jérémy Serwy. " C'est tranquille, personne ne se met sous pression. En D1 belge par exemple, tout le monde est affecté par une atmosphère assez pesante, arbitres compris, tandis qu'ici, c'est le " match du dimanche" : on est contents, on joue au foot... mais ça ne veut pas dire que ça manque de sérieux et de niaque. " De son côté, même s'il a porté les couleurs de la Jeunesse Esch, le club le plus titré du pays (28 championnats), Grégory Servais ne s'attendait pas à un tel niveau de professionnalisme. " Des costumes taillés sur mesure, des mises au vert... Ils ont fait les choses sérieusement. De manière générale, il faut dire que les Luxembourgeois mettent les moyens au niveau des à-côtés : tu ne verras jamais un terrain dégueulasse, même en D3. " Christopher Verbist confirme, mais estime tout de même avoir été spectateur de la professionnalisation de son club, le FC Wiltz. " Quand le président actuel est arrivé il y a 2-3 ans, il s'est renseigné auprès d'anciens pros comme moi : c'était des détails - avoir les mêmes équipements pour tous, prévoir des machines à laver collectives - mais ça changeait déjà pas mal de choses dans le fonctionnement quotidien. Pour les Luxembourgeois, ce n'était pas encore automatique à ce moment-là, mais ça l'est devenu. " Si elle est reconnue comme une compétition professionnelle par l'UEFA, la BGL Ligue reste semi-pro dans les faits. La plupart des équipes s'entraînent en effet le soir parce que leurs joueurs bossent en journée. À son époque, les dirigeants de la Jeunesse Esch ont ainsi proposé à Grégory Servais un job de tailleur de granit. " Je n'ai tenu qu'un mois et demi ", se remémore-t-il. " Je n'en pouvais plus des horaires et des embouteillages, je n'avais plus de vie, donc j'ai arrêté pour reprendre un petit job de livreur de sandwiches en matinée. C'était pour rester en activité, parce que ce que je gagnais au foot était largement suffisant. Ça m'a d'ailleurs permis d'acheter le terrain sur lequel je vis aujourd'hui avec ma famille. " Sur les dix dernières années - et même si elle a stagné ces dernières saisons - la BGL Ligue est passée de la 49e à la 43e place du classement UEFA des championnats. Une belle progression, même si cette position la place toujours derrière les obscures Super League albanaise, Optibet Virsliga lettone et Divizia Nationala moldave. Pourtant, les expatriés belges l'assurent : le GDL n'est pas le Qatar européen. " D'anciens noms tels que Cyril Pouget (ex-OM), Florent Malouda ou encore Giuseppe Rossini sont venus ici en pensant qu'ils allaient tout enchaîner ", lance David Malannée. " Ils se sont tous plantés et étaient de retour chez eux après six mois. Le Luxembourg, c'est un jeu physique et de l'intensité, pas des vacances. " De manière générale, les quatre intervenants s'accordent pour dire que la BGL Ligue se situe au niveau de la Division 1 Amateurs belge avec quelques équipes - Dudelange, Fola, Jeunesse et Differdange - qui ne dépareraient pas en D1B. Et parfois même plus haut. En 2010, Grégory Servais participe ainsi au tour préliminaire de la Ligue des Champions avec la Jeunesse Esch face aux Suédois de l'AIK Solna. " Un souvenir dingue, rien qu'au moment d'entendre l'hymne, c'est quelque chose : même si c'est le tour préliminaire, tu es en Champions League ", dit-il avec un grand sourire. " En Suède, on a joué devant 22 000 personnes et on s'est inclinés 1-0. On n'est pas parvenus à retourner le score au retour (0-0). Dommage, parce qu'au tour suivant, c'était le Celtic. " Des terrains de la D3 belge au Celtic Park, il n'y a parfois qu'un but... Dans les tribunes, un pays de 615 000 habitants ne peut légitimement pas attirer la grande foule. " Ça monte jusqu'à 600 spectateurs pour les gros matches ", explique Jérémy Serwy. " Mais c'est plutôt calme : les gens viennent au stade comme ils vont au théâtre, pour un spectacle. " Cela se remarque également à l'extérieur des pelouses, où Serwy n'est jamais interpellé. Une première. " Même en Islande il m'est arrivé de faire une photo avec un gamin dans un centre commercial. " Un anonymat que ne connaît pas David Malannée, incapable de se promener dix minutes dans les rues de Wiltz sans devoir saluer la majorité des passants et qui s'est déjà retrouvé à signer des autographes alors qu'il était allongé sur la plage du lac de Esch-sur- Sûre. Une petite popularité qui lui plaît et qu'il doit selon lui à une décision prise il y a plus de vingt ans, lorsqu'il a élu domicile sur les terres luxembourgeoises. " Les gens m'ont tout de suite adopté : j'ai appris quelques mots de luxembourgeois, j'ai fait plein de sorties avec des gens du coin, j'ai toujours dépensé ici le fric que je gagnais et ma compagne est Luxembourgeoise ", se félicite celui qui vit à 500 mètres du stade et qui s'apprête à démarrer un nouveau job à la commune de Wiltz. Durant ses douze mois passés à la Jeunesse, Grégory Servais a quant à lui vécu à Athus, dans la commune belge d'Aubange, à 18 kilomètres des installations de son club. Aujourd'hui, de nombreux joueurs font l'aller-retour quotidien entre la Belgique et le Luxembourg. " Pour moi, c'est comme quand un joueur liégeois évolue pour un club namurois ", illustre-t-il. " S'il reste après le match, qu'il met cinq euros dans la cagnotte, qu'il participe à la vie du club et qu'il discute avec les sympathisants, il n'y aura jamais de problème. S'il vient juste faire ses entraînements et ses matches et qu'il repart dans la foulée, il ne s'intégrera pas du tout. " Après une saison de titulaire en BGL Ligue, Servais décide toutefois de rechausser les crampons dans son pays. " Une erreur ", reconnaît-il avec le recul. " Le Grand-Duché était déjà sur la bonne voie et le niveau a encore évolué depuis mon départ. " Alors que David Malannée cherche un nouveau défi à 47 ans, Jérémy Serwy entrevoit plusieurs portes ouvertes : les perspectives de jouer l'Europe avec une formation luxembourgeoise lui font de l'oeil, mais il garde toujours l'idée dans un coin de sa tête de percer dans un club belge plus huppé. " Moi aussi ", rebondit Christopher Verbist. " Mais je dois avouer qu'après cinq ans ici, la Belgique me fait de plus en plus peur. Le Luxembourg, c'est la possibilité d'avoir de l'importance dans un club, l'assurance de jouer dans de bonnes installations et la certitude d'avoir un salaire versé à heure et à temps. Ça n'a pas de prix. "