Son passage en Belgique fut bref : de juin à novembre 2009. Miroslav Djukic fut le dernier entraîneur de l'Excelsior Mouscron, avant la faillite. Lorsque les difficultés financières sont apparues, il a préféré plier bagage. Nous l'avons retrouvé à Valladolid, dont il est actuellement l'entraîneur. Le club occupe une belle troisième place en D2. En Espagne, il est apprécié. Personne n'a oublié qu'il a joué 13 ans en Liga : sept à La Corogne et six à Valence. Il a remporté la Coupe du Roi avec le Depor et le titre avec le club ché, en plus d'avoir disputé deux finales de Ligue des Champions.

Comme entraîneur, il fut vice-champion d'Europe avec les U21 serbes en 2007 (c'est lui qui avait évincé les Diablotins de Jean-François de Sart en demi-finale). Certains de ses joueurs de l'époque affronteront les Diables Rouges lors des prochaines qualifications pour la Coupe du Monde 2014.

Qué tal, Djuka ? Tout va bien à Valladolid ?

MiroslavDjukic : Très bien. L'équipe navigue dans le sillage du Deportivo, le club où j'ai passé la moitié de ma carrière de joueur. En LigaAdelante (la D2), il y a trois montants, on peut sérieusement envisager l'accession à la D1. Tout est encore très serré. Je peux déceler au moins sept prétendants : en plus du Depor, je pointe le Celta Vigo, Almeria, Hércules, Cordoue, Elche et nous-mêmes. Comme beaucoup de clubs en Espagne, Valladolid est touché par la crise. Les difficultés financières sont grandes, les joueurs ne sont plus payés depuis trois mois. J'espère que ces retards n'affecteront pas leurs prestations sportives.

En cas d'accession à la D1, Valladolid obtiendra-t-il sa licence ?

Licence ? Quelle licence ? Cela n'existe pas, en Espagne. Pas à ma connaissance, en tout cas. Je sais que le club est placé sous contrôle judiciaire. Après, c'est le problème des dirigeants.

" Dufermont n'était pas issu du monde du football "

La montée, c'était l'objectif avoué en début de saison ?

Plus ou moins avoué, oui. Valladolid est descendu il y a deux ans, c'est un club habitué à faire l'ascenseur. Lorsqu'il m'a contacté, le président m'a affirmé qu'il m'engageait pour mener à bien un projet à long terme. C'est toujours ce que l'on dit, on sait ce qu'il advient lorsque les résultats ne suivent pas directement. Ce serait mieux, pour le club comme pour moi, de réaliser l'objectif dès cette année. Mais j'aime le terme " projet ". Je trouve important de pouvoir travailler dans un club qui possède une certaine philosophie, une vision, où il y a moyen d'intégrer des jeunes. Je préfère former des joueurs qu'en acheter. Valladolid n'a d'ailleurs pas d'argent pour acheter.

Un peu comme Mouscron ?

Tout à fait. L'Excelsior souffrait d'un manque de stabilité. Philippe Dufermont n'était pas issu du monde du football, il a débarqué sans avoir les connaissances requises.

Il avait surtout répondu à un S.O.S. : on pensait qu'il pourrait sortir le club de la crise financière...

C'est clair. Mais moi, en tant qu'entraîneur, ma principale préoccupation était d'ordre sportif. Après mon départ, je n'ai plus jamais eu de contact avec lui.

Globalement, que retenez-vous de votre bref passage en Belgique ?

J'en ai gardé de bons souvenirs. La Belgique est un beau pays, son championnat est compétitif et je pense avoir beaucoup appris de cette expérience. J'ai essayé d'inculquer aux joueurs des méthodes espagnoles : le jeu de passes, le toque, la possession du ballon, une mentalité de vainqueur. Cette différence de culture était très intéressante. A Mouscron, on avait un bon mélange entre jeunes talents et joueurs plus expérimentés. Je regrette de ne pas avoir pu aller au bout, en raison de la faillite, mais je pense avoir réalisé du bon travail avec les jeunes. J'ai offert une chance à Maxime Lestienne, Guillaume François, Aliou Dia, Thomas Hovine ou Daan Van Gijseghem, même si ce dernier avait déjà débuté plus tôt. Il y avait un projet à long terme pour eux. Max avait 16 ans à l'époque, ne l'oublions pas. Contrairement à ce que certains appréhendaient à notre arrivée, mes adjoints et moi n'avons jamais fait la différence entre les joueurs espagnols et belges. Les meilleurs jouaient, tout simplement. J'étais enchanté de constater les progrès de tous ces jeunes talents. Tout s'est arrêté brusquement.

" A Alicante, Sarr était totalement hors condition "

Vous êtes alors rentré à Valence, où vous avez attendu vainement pendant un an l'hypothétique appel d'un club espagnol...

Je voulais poursuivre ma carrière en Espagne. En Belgique, je m'étais trop souvent heurté à la barrière de la langue. J'ai besoin de pouvoir faire passer mon message, et devoir sans cesse faire appel à un traducteur est compliqué. Alors, j'ai effectivement attendu pendant un an. En Espagne, ce n'est pas différent d'ailleurs : c'est souvent le même carrousel qui tourne, avec des entraîneurs déjà bien en place qui jouent au jeu des chaises musicales. Pénétrer dans ce cercle fermé n'est pas évident. Finalement, Hércules Alicante m'a contacté. Il restait dix matches pour essayer de maintenir le club en D1. J'ai relevé le défi.

A Alicante, vous avez travaillé avec des stars comme David Trezeguet et Royston Drenthe, et avec un joueur bien connu en Belgique, Momo Sarr...

Travailler avec des stars n'est pas plus compliqué qu'avec des jeunes. Je n'ai eu aucun problème avec Trezeguet. Drenthe est un type un peu spécial, mais la principale difficulté que j'ai rencontrée était le manque de solidarité au sein du groupe. Le vestiaire était en feu, certains joueurs se regardaient en chiens de faïence et les retards de paiement - là aussi - n'arrangeaient rien. L'ambiance était exécrable, tout le monde n'en faisait qu'à sa tête. J'ai perdu beaucoup de temps à rétablir la discipline alors que j'aurais pu le consacrer à dicter une ligne de conduite sportive. J'ai réussi à faire progresser l'équipe, mais pas suffisamment : Hércules est descendu . Quant à Sarr : un bon gars, mais il était totalement hors condition et je n'ai jamais pu faire appel à lui.

Une nouvelle génération d'entraîneurs semble voir le jour en Espagne...

On a longtemps pensé que des coaches expérimentés offraient plus de sécurité. Aujourd'hui, des jeunes entraîneurs apparaissent. Sans doute en raison de la crise financière, mais aussi parce que Pep Guardiola a montré la voie. Les succès de ce jeune quadragénaire ont donné des idées aux autres. Pourtant, à mes yeux, si le FC Barcelone est actuellement au sommet, ce n'est pas parce qu'un jour on a décidé de promouvoir Guardiola au rang d'entraîneur principal mais parce que le club a développé depuis longtemps une philosophie propre et qu'il en recueille aujourd'hui les fruits.

" Ses collègues respectent Mourinho pour son travail "

C'est la différence avec le Real Madrid ?

Exactement. Le FC Barcelone a une philosophie de club : elle est immuable, quel que soit l'entraîneur principal. Le Real Madrid a la philosophie de l'entraîneur de passage : c'est aujourd'hui celle de José Mourinho, qui est différente de celle de son prédécesseur Manuel Pellegrini et qui sera sans doute différente également de celle de son successeur, lorsque le Portugais quittera le club. Le Real Madrid s'appuie surtout sur de formidables individualités, achetées à coups de millions et capables de faire la différence à tout moment. Je ne dois pas les citer, tout le monde les connaît.

La passation de pouvoirs semble pourtant bien entamée en Liga ?

C'est aussi mon avis. Barcelone aura beaucoup de mal à rattraper son retard. Je crains, pour les Catalans, qu'ils dépensent beaucoup d'énergie en Coupe du Roi et en Ligue des Champions. Or, leur noyau n'est pas très large et ils ont beaucoup de blessés. Si Madrid a pris les commandes, c'est aussi parce qu'il y a une certaine forme de continuité : c'est la deuxième saison de Mou au Real. C'est peu, mais il n'a pas fallu tout recommencer à zéro.

Comment réagissent les autres entraîneurs espagnols vis-à-vis de l'arrogance de Mourinho ?

L'Espagne est un pays respectueux et ses collègues le respectent pour son travail, même s'ils ne partagent pas nécessairement ses idées. Personnellement, sa philosophie ne me plaît pas. Mou n'est pas un entraîneur ordinaire, ce n'est pas pour rien qu'on l'appelle le SpecialOne, mais c'est un entraîneur à succès.

" Messi ne serait rien sans Xavi et Iniesta, mais l'inverse est vrai aussi "

La Liga espagnole a-t-elle beaucoup changé depuis l'époque, pas si lointaine, où vous y jouiez ?

Elle devient, de plus en plus, une Ligadedos. Je ne vous apprends rien en révélant cela. Un titre pour le Deportivo, comme ce fut le cas en 2000, relève de l'utopie aujourd'hui. Les autres clubs n'ont pas baissé de valeur. Simplement, ils sont confrontés au Real Madrid et au FC Barcelone, qui sont actuellement les deux meilleures équipes du monde. Je dis bien du monde. La seule question qui se pose à propos de la Ligue des Champions est : qui, des Merengues ou des Blaugranas, la remportera ? Je ne leur vois pas de rival suffisamment armé. Si ces deux équipes disputaient un autre championnat que la Liga, elles seraient championnes à tous les coups.

Le duel entre le Real et Barcelone se résume parfois à un duel entre Cristiano Ronaldo et Lionel Messi...

Ce sont deux joueurs différents. Ronaldo est un joueur plus puissant, plus direct. Messi recherche davantage les combinaisons. Son jeu est plus varié : il peut marquer lui-même comme délivrer des assists. Cristiano recherche beaucoup le un-contre-un. Il est plus collectif qu'à son arrivée au Real Madrid, mais il reste un individualiste dans l'âme.

Valence est troisième, malgré de nombreux départs ?

C'est un club historique. Le maintien de Valence aux avant-postes démontre que le plus important, en football, est le bloc-équipe. Valence a toujours dû vendre des joueurs. Autrefois c'était Diego Lopez, Gaixka Mendieta ou Farinos. Aujourd'hui c'est David Villa, David Silva ou Juan Mata. En attendant Jordi Alba et d'autres. La philosophie du club est restée, depuis l'époque de Claudio Ranieri, Héctor Cuper ou Rafa Benitez, et est garante du succès. Unai Emery poursuit sur la même voie.

Levante fut la révélation du début de saison, mais semble à bout de souffle ?

Chacun s'attendait à ce que Levante ne tienne pas la distance. Aujourd'hui, je pense que dans ce club, on commence à regarder davantage vers le bas que vers le haut. Il y a plus de différence entre Levante et le Real Madrid qu'entre Levante et le premier relégable.

Malaga, qui bénéficie du soutien généreux d'un investisseur qatari, est une déception ?

Le club andalou possède le troisième budget de la Liga. Cela ne se reflète pas au classement. L'argent ne résout pas tout. Ce n'est pas parce qu'on achète les meilleurs joueurs qu'on aura la meilleure équipe. On pourra juger Malaga dans quelques années. En Angleterre, Manchester City n'a pas joué les premiers rôles directement non plus. Une équipe se construit patiemment.

Quelle est la meilleure école de jeunes en Espagne ?

Celle du Barça : La Masia. Cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Les joueurs qui en sortent éprouvent parfois des difficultés à s'imposer ailleurs, car le style de jeu qu'on leur inculque est très particulier, mais c'est valable pour tous les centres de formation. L'important est d'avoir une philosophie, et le Barça en a une, c'est clair. Cela peut expliquer pourquoi Messi est moins brillant avec l'Argentine qu'avec le Barça. En Catalogne, il sait exactement ce qu'il doit faire. Avec l' Albiceleste, les tâches ne sont pas aussi bien définies.

Messi est-il le meilleur joueur du monde ? Certains affirment qu'il ne serait rien sans Xavi Hernandez et Andrés Iniesta...

L'inverse est vrai également : Xavi et Iniesta ne seraient rien sans Messi. Pour moi, l'Argentin est le meilleur joueur du monde.

" Le football belge a beaucoup progressé "

Plusieurs joueurs belges font désormais leur trou en Espagne : Thibaut Courtois à l'Atlético Madrid, Roland Lamah à Osasuna, Marvin Ogunjimi à Majorque...

Les clubs espagnols regardent de plus en plus ce genre de championnat : Belgique et autres d'un niveau équivalent. Ils y trouvent des joueurs intéressants à des prix intéressants.

Inversement, plusieurs joueurs espagnols ont débarqué en Belgique. Cela vous surprend ?

Pas du tout. Je le répète : contrairement à ce que ce que les Belges prétendent eux-mêmes, la Ligue Jupiler est un bon championnat. Il y a de très bonnes équipes. Je pense en priorité aux cinq grands : Anderlecht, le Standard, Bruges, Gand, Genk. Les Espagnols qui débarquent aujourd'hui en Belgique sont d'un niveau supérieur à ceux que j'avais eus sous ma direction à Mouscron. A l'époque, on pensait sans doute que le championnat de Belgique ne valait pas tripette et qu'il suffisait d'engager des joueurs de D3 espagnole ou des Juniors pour qu'ils bousculent tout sur leur passage. C'est faux.

L'Espagne peut-elle remporter un nouveau titre européen, en juin ?

Elle fait partie des favoris, mais confirmer est toujours difficile. Elle sera confrontée à des rivaux aux dents longues, qui l'attendront au tournant. La Roja possède toujours une très bonne équipe, mais ses joueurs risquent d'arriver à l'Euro éreintés par une longue saison dans leur club. Ce n'est pas neuf. Comme pour le FC Barcelone et Pep Guardiola, le succès de l'Espagne n'est pas dû à la désignation de Luis Aragonés, puis de Vicente Del Bosque, comme sélectionneur. Il est le fruit d'un long travail réalisé depuis la base.

" La Serbie aussi considère la Belgique comme son principal adversaire "

Vous avez entraîné les Espoirs serbes à l'EURO 2007, avec une deuxième place et une qualification pour les Jeux Olympiques à la clé. Retrouve-t-on aujourd'hui certains de vos joueurs en équipe nationale ?

Bien sûr. Branislav Ivanovic à Chelsea, Dusan Basta à l'Udinese, Bosko Jankovic à Genoa, Zoran Tosic au CSKA Moscou et deux autres au Partizan Belgrade. Ils ont tous bien progressé.

La Serbie sera-t-elle le principal adversaire de la Belgique pour la qualification à la Coupe du Monde 2014 ?

C'est un groupe très équilibré. Je ne vois pas de favori incontesté. Le football belge a beaucoup progressé. Si les Diables Rouges considèrent les Serbes comme leurs principaux rivaux, la réciproque est vraie également. Pour autant, la Croatie, l'Ecosse et le Pays de Galles seront aussi des rivaux redoutables.

Connaissez-vous Milan Jovanovic ?

Très bien. Lorsque j'étais l'entraîneur de Mouscron et qu'il jouait encore au Standard, nous avons forcément noué des liens d'amitié, entre Serbes. C'est tout de même bizarre qu'il ait échoué partout sauf en Belgique où il est une star. C'est un type un peu spécial : un très bon joueur, rapide, excellent en un-contre-un et doté d'un bon tir du gauche, mais il a besoin de se sentir important pour donner son meilleur rendement. Il est très émotionnel, a besoin du contact avec le public. Et il n'en fait souvent qu'à sa tête. Je lui ai conseillé de ne pas partir en Angleterre : ce n'est pas un football pour lui. Il n'a rien voulu entendre, il a signé à Liverpool alors qu'il avait une belle proposition de Valence. Le football espagnol lui aurait beaucoup mieux convenu : il aime jouer avec le ballon alors qu'en Premier League, le jeu est beaucoup plus direct.

PAR DANIEL DEVOS - PHOTOS: IMAGEGLOBE/HAMERS

" La seule question qui se pose à propos de la Ligue des Champions est : sera-t-elle remportée par le Real ou le Barça ?"

" J'avais conseillé à Milan Jovanovic de ne pas signer à Liverpool. Valence lui aurait beaucoup mieux convenu.. "

" Les Espagnols qui débarquent aujourd'hui en Belgique sont d'un niveau supérieur à ceux que j'avais eus sous ma direction à Mouscron. "

Son passage en Belgique fut bref : de juin à novembre 2009. Miroslav Djukic fut le dernier entraîneur de l'Excelsior Mouscron, avant la faillite. Lorsque les difficultés financières sont apparues, il a préféré plier bagage. Nous l'avons retrouvé à Valladolid, dont il est actuellement l'entraîneur. Le club occupe une belle troisième place en D2. En Espagne, il est apprécié. Personne n'a oublié qu'il a joué 13 ans en Liga : sept à La Corogne et six à Valence. Il a remporté la Coupe du Roi avec le Depor et le titre avec le club ché, en plus d'avoir disputé deux finales de Ligue des Champions. Comme entraîneur, il fut vice-champion d'Europe avec les U21 serbes en 2007 (c'est lui qui avait évincé les Diablotins de Jean-François de Sart en demi-finale). Certains de ses joueurs de l'époque affronteront les Diables Rouges lors des prochaines qualifications pour la Coupe du Monde 2014. MiroslavDjukic : Très bien. L'équipe navigue dans le sillage du Deportivo, le club où j'ai passé la moitié de ma carrière de joueur. En LigaAdelante (la D2), il y a trois montants, on peut sérieusement envisager l'accession à la D1. Tout est encore très serré. Je peux déceler au moins sept prétendants : en plus du Depor, je pointe le Celta Vigo, Almeria, Hércules, Cordoue, Elche et nous-mêmes. Comme beaucoup de clubs en Espagne, Valladolid est touché par la crise. Les difficultés financières sont grandes, les joueurs ne sont plus payés depuis trois mois. J'espère que ces retards n'affecteront pas leurs prestations sportives. Licence ? Quelle licence ? Cela n'existe pas, en Espagne. Pas à ma connaissance, en tout cas. Je sais que le club est placé sous contrôle judiciaire. Après, c'est le problème des dirigeants. Plus ou moins avoué, oui. Valladolid est descendu il y a deux ans, c'est un club habitué à faire l'ascenseur. Lorsqu'il m'a contacté, le président m'a affirmé qu'il m'engageait pour mener à bien un projet à long terme. C'est toujours ce que l'on dit, on sait ce qu'il advient lorsque les résultats ne suivent pas directement. Ce serait mieux, pour le club comme pour moi, de réaliser l'objectif dès cette année. Mais j'aime le terme " projet ". Je trouve important de pouvoir travailler dans un club qui possède une certaine philosophie, une vision, où il y a moyen d'intégrer des jeunes. Je préfère former des joueurs qu'en acheter. Valladolid n'a d'ailleurs pas d'argent pour acheter. Tout à fait. L'Excelsior souffrait d'un manque de stabilité. Philippe Dufermont n'était pas issu du monde du football, il a débarqué sans avoir les connaissances requises. C'est clair. Mais moi, en tant qu'entraîneur, ma principale préoccupation était d'ordre sportif. Après mon départ, je n'ai plus jamais eu de contact avec lui. J'en ai gardé de bons souvenirs. La Belgique est un beau pays, son championnat est compétitif et je pense avoir beaucoup appris de cette expérience. J'ai essayé d'inculquer aux joueurs des méthodes espagnoles : le jeu de passes, le toque, la possession du ballon, une mentalité de vainqueur. Cette différence de culture était très intéressante. A Mouscron, on avait un bon mélange entre jeunes talents et joueurs plus expérimentés. Je regrette de ne pas avoir pu aller au bout, en raison de la faillite, mais je pense avoir réalisé du bon travail avec les jeunes. J'ai offert une chance à Maxime Lestienne, Guillaume François, Aliou Dia, Thomas Hovine ou Daan Van Gijseghem, même si ce dernier avait déjà débuté plus tôt. Il y avait un projet à long terme pour eux. Max avait 16 ans à l'époque, ne l'oublions pas. Contrairement à ce que certains appréhendaient à notre arrivée, mes adjoints et moi n'avons jamais fait la différence entre les joueurs espagnols et belges. Les meilleurs jouaient, tout simplement. J'étais enchanté de constater les progrès de tous ces jeunes talents. Tout s'est arrêté brusquement. Je voulais poursuivre ma carrière en Espagne. En Belgique, je m'étais trop souvent heurté à la barrière de la langue. J'ai besoin de pouvoir faire passer mon message, et devoir sans cesse faire appel à un traducteur est compliqué. Alors, j'ai effectivement attendu pendant un an. En Espagne, ce n'est pas différent d'ailleurs : c'est souvent le même carrousel qui tourne, avec des entraîneurs déjà bien en place qui jouent au jeu des chaises musicales. Pénétrer dans ce cercle fermé n'est pas évident. Finalement, Hércules Alicante m'a contacté. Il restait dix matches pour essayer de maintenir le club en D1. J'ai relevé le défi. Travailler avec des stars n'est pas plus compliqué qu'avec des jeunes. Je n'ai eu aucun problème avec Trezeguet. Drenthe est un type un peu spécial, mais la principale difficulté que j'ai rencontrée était le manque de solidarité au sein du groupe. Le vestiaire était en feu, certains joueurs se regardaient en chiens de faïence et les retards de paiement - là aussi - n'arrangeaient rien. L'ambiance était exécrable, tout le monde n'en faisait qu'à sa tête. J'ai perdu beaucoup de temps à rétablir la discipline alors que j'aurais pu le consacrer à dicter une ligne de conduite sportive. J'ai réussi à faire progresser l'équipe, mais pas suffisamment : Hércules est descendu . Quant à Sarr : un bon gars, mais il était totalement hors condition et je n'ai jamais pu faire appel à lui. On a longtemps pensé que des coaches expérimentés offraient plus de sécurité. Aujourd'hui, des jeunes entraîneurs apparaissent. Sans doute en raison de la crise financière, mais aussi parce que Pep Guardiola a montré la voie. Les succès de ce jeune quadragénaire ont donné des idées aux autres. Pourtant, à mes yeux, si le FC Barcelone est actuellement au sommet, ce n'est pas parce qu'un jour on a décidé de promouvoir Guardiola au rang d'entraîneur principal mais parce que le club a développé depuis longtemps une philosophie propre et qu'il en recueille aujourd'hui les fruits. Exactement. Le FC Barcelone a une philosophie de club : elle est immuable, quel que soit l'entraîneur principal. Le Real Madrid a la philosophie de l'entraîneur de passage : c'est aujourd'hui celle de José Mourinho, qui est différente de celle de son prédécesseur Manuel Pellegrini et qui sera sans doute différente également de celle de son successeur, lorsque le Portugais quittera le club. Le Real Madrid s'appuie surtout sur de formidables individualités, achetées à coups de millions et capables de faire la différence à tout moment. Je ne dois pas les citer, tout le monde les connaît. C'est aussi mon avis. Barcelone aura beaucoup de mal à rattraper son retard. Je crains, pour les Catalans, qu'ils dépensent beaucoup d'énergie en Coupe du Roi et en Ligue des Champions. Or, leur noyau n'est pas très large et ils ont beaucoup de blessés. Si Madrid a pris les commandes, c'est aussi parce qu'il y a une certaine forme de continuité : c'est la deuxième saison de Mou au Real. C'est peu, mais il n'a pas fallu tout recommencer à zéro. L'Espagne est un pays respectueux et ses collègues le respectent pour son travail, même s'ils ne partagent pas nécessairement ses idées. Personnellement, sa philosophie ne me plaît pas. Mou n'est pas un entraîneur ordinaire, ce n'est pas pour rien qu'on l'appelle le SpecialOne, mais c'est un entraîneur à succès. Elle devient, de plus en plus, une Ligadedos. Je ne vous apprends rien en révélant cela. Un titre pour le Deportivo, comme ce fut le cas en 2000, relève de l'utopie aujourd'hui. Les autres clubs n'ont pas baissé de valeur. Simplement, ils sont confrontés au Real Madrid et au FC Barcelone, qui sont actuellement les deux meilleures équipes du monde. Je dis bien du monde. La seule question qui se pose à propos de la Ligue des Champions est : qui, des Merengues ou des Blaugranas, la remportera ? Je ne leur vois pas de rival suffisamment armé. Si ces deux équipes disputaient un autre championnat que la Liga, elles seraient championnes à tous les coups. Ce sont deux joueurs différents. Ronaldo est un joueur plus puissant, plus direct. Messi recherche davantage les combinaisons. Son jeu est plus varié : il peut marquer lui-même comme délivrer des assists. Cristiano recherche beaucoup le un-contre-un. Il est plus collectif qu'à son arrivée au Real Madrid, mais il reste un individualiste dans l'âme. C'est un club historique. Le maintien de Valence aux avant-postes démontre que le plus important, en football, est le bloc-équipe. Valence a toujours dû vendre des joueurs. Autrefois c'était Diego Lopez, Gaixka Mendieta ou Farinos. Aujourd'hui c'est David Villa, David Silva ou Juan Mata. En attendant Jordi Alba et d'autres. La philosophie du club est restée, depuis l'époque de Claudio Ranieri, Héctor Cuper ou Rafa Benitez, et est garante du succès. Unai Emery poursuit sur la même voie. Chacun s'attendait à ce que Levante ne tienne pas la distance. Aujourd'hui, je pense que dans ce club, on commence à regarder davantage vers le bas que vers le haut. Il y a plus de différence entre Levante et le Real Madrid qu'entre Levante et le premier relégable. Le club andalou possède le troisième budget de la Liga. Cela ne se reflète pas au classement. L'argent ne résout pas tout. Ce n'est pas parce qu'on achète les meilleurs joueurs qu'on aura la meilleure équipe. On pourra juger Malaga dans quelques années. En Angleterre, Manchester City n'a pas joué les premiers rôles directement non plus. Une équipe se construit patiemment. Celle du Barça : La Masia. Cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Les joueurs qui en sortent éprouvent parfois des difficultés à s'imposer ailleurs, car le style de jeu qu'on leur inculque est très particulier, mais c'est valable pour tous les centres de formation. L'important est d'avoir une philosophie, et le Barça en a une, c'est clair. Cela peut expliquer pourquoi Messi est moins brillant avec l'Argentine qu'avec le Barça. En Catalogne, il sait exactement ce qu'il doit faire. Avec l' Albiceleste, les tâches ne sont pas aussi bien définies. L'inverse est vrai également : Xavi et Iniesta ne seraient rien sans Messi. Pour moi, l'Argentin est le meilleur joueur du monde. Les clubs espagnols regardent de plus en plus ce genre de championnat : Belgique et autres d'un niveau équivalent. Ils y trouvent des joueurs intéressants à des prix intéressants. Pas du tout. Je le répète : contrairement à ce que ce que les Belges prétendent eux-mêmes, la Ligue Jupiler est un bon championnat. Il y a de très bonnes équipes. Je pense en priorité aux cinq grands : Anderlecht, le Standard, Bruges, Gand, Genk. Les Espagnols qui débarquent aujourd'hui en Belgique sont d'un niveau supérieur à ceux que j'avais eus sous ma direction à Mouscron. A l'époque, on pensait sans doute que le championnat de Belgique ne valait pas tripette et qu'il suffisait d'engager des joueurs de D3 espagnole ou des Juniors pour qu'ils bousculent tout sur leur passage. C'est faux. Elle fait partie des favoris, mais confirmer est toujours difficile. Elle sera confrontée à des rivaux aux dents longues, qui l'attendront au tournant. La Roja possède toujours une très bonne équipe, mais ses joueurs risquent d'arriver à l'Euro éreintés par une longue saison dans leur club. Ce n'est pas neuf. Comme pour le FC Barcelone et Pep Guardiola, le succès de l'Espagne n'est pas dû à la désignation de Luis Aragonés, puis de Vicente Del Bosque, comme sélectionneur. Il est le fruit d'un long travail réalisé depuis la base. Bien sûr. Branislav Ivanovic à Chelsea, Dusan Basta à l'Udinese, Bosko Jankovic à Genoa, Zoran Tosic au CSKA Moscou et deux autres au Partizan Belgrade. Ils ont tous bien progressé. C'est un groupe très équilibré. Je ne vois pas de favori incontesté. Le football belge a beaucoup progressé. Si les Diables Rouges considèrent les Serbes comme leurs principaux rivaux, la réciproque est vraie également. Pour autant, la Croatie, l'Ecosse et le Pays de Galles seront aussi des rivaux redoutables. Très bien. Lorsque j'étais l'entraîneur de Mouscron et qu'il jouait encore au Standard, nous avons forcément noué des liens d'amitié, entre Serbes. C'est tout de même bizarre qu'il ait échoué partout sauf en Belgique où il est une star. C'est un type un peu spécial : un très bon joueur, rapide, excellent en un-contre-un et doté d'un bon tir du gauche, mais il a besoin de se sentir important pour donner son meilleur rendement. Il est très émotionnel, a besoin du contact avec le public. Et il n'en fait souvent qu'à sa tête. Je lui ai conseillé de ne pas partir en Angleterre : ce n'est pas un football pour lui. Il n'a rien voulu entendre, il a signé à Liverpool alors qu'il avait une belle proposition de Valence. Le football espagnol lui aurait beaucoup mieux convenu : il aime jouer avec le ballon alors qu'en Premier League, le jeu est beaucoup plus direct. PAR DANIEL DEVOS - PHOTOS: IMAGEGLOBE/HAMERS" La seule question qui se pose à propos de la Ligue des Champions est : sera-t-elle remportée par le Real ou le Barça ?"" J'avais conseillé à Milan Jovanovic de ne pas signer à Liverpool. Valence lui aurait beaucoup mieux convenu.. "" Les Espagnols qui débarquent aujourd'hui en Belgique sont d'un niveau supérieur à ceux que j'avais eus sous ma direction à Mouscron. "