L'Ardenne est aussi belle que rude, fière de ses forêts profondes, des blancs manteaux que la nature confectionne en hiver, heureuse quand elle reçoit des visiteurs devant la cheminée. Là-bas, tout le monde se connaît et on y prend encore le temps de se parler, de partager les dernières nouvelles du village, d'accentuer le trait en évoquant les récits de jadis.
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L'Ardenne est aussi belle que rude, fière de ses forêts profondes, des blancs manteaux que la nature confectionne en hiver, heureuse quand elle reçoit des visiteurs devant la cheminée. Là-bas, tout le monde se connaît et on y prend encore le temps de se parler, de partager les dernières nouvelles du village, d'accentuer le trait en évoquant les récits de jadis. A Bastogne, une ville de 15.000 habitants dirigée par Benoît Lutgen, perle de cette Ardenne qui s'étend sur trois provinces (Liège, Luxembourg, Namur), le char américain de la place Mac Auliffe semble saliver en contemplant les vitrines des boucheries-charcuteries garnies de succulentes charcuteries de la région. Le vent, qui se promet d'être bientôt plus piquant, tourne autour de la tourelle du tank pour lui rappeler les grands moments de la Bataille des Ardennes en 1945. Vingt ans plus tard, en fin 1963-64 exactement, d'autres fantassins, ceux du Royal Léopold Club de Bastogne, accèdent à la Promotion et même à la D3 six ans plus tard. C'est une première pour l'Ardenne et 6.000 spectateurs se pressent alors régulièrement au stade de la rue des Récollets. Un coach talentueux, Omer Denis, mise sur les jeunes du terroir, dont Claude Bissot, entre autres, surnommés les " Bambinis " par le quotidien l'Avenir Luxembourg. Comme la belette de la légende ardennaise, le Matricule 2263, fondé en 1935, tient sa piécette d'or. La suite est moins drôle. " L'Ardenne adore le football, c'est certain, mais elle a tardé à s'intéresser à son outil de travail ", souligne Michel Renquin, coach du Léo qui végète désormais en P1. " Je suis né à Bastogne et j'ai quitté le club de mon village, Wibrin, pour le Standard en 1974. Et, 40 ans plus tard, presque rien n'a changé. La troisième mi-temps ardennaise est unique en Belgique mais, avant cela, il conviendrait de structurer la première et la deuxième. Je veux dire par là que le jeu doit rester au centre du débat. L'outil doit être amélioré. En hiver, c'est vraiment dramatique. Il y a urgence en ce qui concerne les infrastructures, comme on le criait déjà durant les années 60. " " Les clubs restent divisés, vivent trop près de leur clocher, presque en autarcie, se contentent de folklore régional, n'ont pas encore une véritable vision pour l'avenir. Les subsides sont répartis entre trop de clubs pour faire plaisir à tout le monde. Or, il faut choisir : se donner les moyens de bien travailler, en s'unissant, ou rester des clubs régionaux ou de villages. Attention, je n'attaque pas ce football amateur et de proximité dont je suis issu, mais l'Ardenne devrait avoir en permanence un ou deux clubs en D3. Je déplore le retour de Bertrix en Promotion. Nos meilleurs jeunes sont obligés de filer au Standard ou à Charleroi car il n'y a pas d'étapes intermédiaires en Ardenne. Nous perdons pas mal de jeunes à cause de cela. A Virton, j'ai eu la chance de récupérer le jeune Thomas Meunier, Ardennais pur jus, et de lancer en D2. C'est bien mais, ne l'oublions pas, Virton, c'est la Gaume, pas l'Ardenne. La mentalité y est différente et les regards sont tournés vers la France, ce qui n'est pas le cas au coeur de l'Ardenne. " Président du Léopold Club de Bastogne et ancien secrétaire communal de Bastogne, Benoît Dominique partage l'avis de Renquin. " L'avenir passe évidemment par la formation ", explique-t-il. " Notre trésor est composé de huit formations de jeunes et de l'équipe première. Bastogne compte 315 joueurs et, en catégories de jeunes, nous collaborons avec Givry et Compogne. Le stade est en ordre et Bastogne a surtout inauguré en 2012 les nouvelles installations du domaine de Sans-Soucis : six terrains, des vestiaires modernes, une buvette, etc... C'était indispensable car la concurrence des autres sports se fait sentir. Même si notre classement laisse à désirer en P1, cet effort sera payant : le Léo doit redevenir un club phare de l'Ardenne. L'avenir de Bastogne avait pourtant été mis en péril par la folie des grandeurs. En 1998, le Léopold avait une dette globale de 225.000 euros et on parlait de faillite. J'ai refusé cette éventualité car le club devait cette somme aux commerçants de Bastogne. Cette ardoise a été effacée petit à petit, avec l'aide de la brasserie Diekirch, qui nous a prêté 150.000 euros sans intérêts. Tout cela est derrière nous : Bastogne tourne en P1 avec un budget de 128.000 euros. Les recettes spectateurs ne sont forcément pas élevées avec en moyenne, 150 entrées payantes par match. EtienneDelangre, encore un Ardennais, nous aide en cherchant de nouveaux sponsors. Rien n'est facile et cela doit nous inciter à rester humbles. " Ancien secrétaire du FC Seraing, Marc Froyen occupe le poste de directeur sportif de Bastogne. Proche du FC Wiltz, il lie des liens d'amitié avec de nombreux clubs du Grand-Duché de Luxembourg. Ce n'est pas très loin de Volaiville et d'une étrange légende ardennaise. Bastogne est dans le rétro, il est temps de s'intéresser à d'autres légéndes du football ardennais. A Grand-Halleux, près de Vielsalm, Bernard Jeunejean, chroniqueur au long cours de Sport/Foot Magazine, connaît le football de son terroir sur le bout des doigts. Il y a coaché de nombreux clubs. Ce barde du football ardennais s'emballe un peu quand on compte les footballeurs ardennais qui ont monté le bout du nez en équipe nationale : Michel Renquin, Philippe Albert, Thomas Meunier. Jacky Beurlet, arrière droit du Standard dans les années 60, était, lui, originaire de Marche-en-Famenne. " Il n'y a pas moins de talents en Ardenne qu'ailleurs ", signale Jeunejean. " Le Standard a d'ailleurs toujours beaucoup recruté ici. On ne peut pas oublier que c'est une vaste région peu peuplée. Son coeur, c'est évidemment l'Ardenne centrale. Les gens d'ici sont têtus, obstinés, accrocheurs et durs à la tâche. Même les Gaumais, des Luxembourgeois comme nous, véhiculent aussi ces images à notre propos. L'Ardenne est magnifique mais la terre est pauvre. Elle est consacrée à la forêt, à l'élevage et à la culture de l'épeautre, du seigle ou de l'avoine qui n'ont pas besoin de beau temps et de champs fertiles. Tout se mérite à la sueur du front. Vous savez, la noblesse s'est principalement installée en province de Namur où les sols sont riches. Le football ardennais a cependant plus de succès que celui de Namur. Ici, on accepte et on apprécie les succès de Virton, l'exemple à suivre au niveau de la province de Luxembourg. La P1 luxembourgeoise est notre D1. Les médias de la région, L'Avenir Luxembourg, La Meuse Luxembourg et TV Lux suivent tous les clubs à la carte. Je ne pense pas qu'une autre P1 ait droit à une telle couverture médiatique. Les clubs sont des lieux de vie dans les villages ardennais. " Si les stades se dépeuplent comme les églises, les buvettes restent ouvertes très tard, parfois jusqu'aux petites heures. Elles remplacent les bistrots qui ont déserté les campagnes. Et il arrive parfois que la bière y coule trop abondamment. " J'ai pris beaucoup de plaisir à coacher des clubs ardennais. ", confie Guy Dardenne qui vit à Beauraing, dans sa Famenne natale. " J'adore cette ambiance, la gentillesse de gens qui n'ont pas besoin de cinéma pour épater la galerie. Quand un Ardennais offre son amitié, c'est pour toujours. Je l'ai vécu et, c'est vrai, on aime bien y boire un coup entre potes. Mais, moi, ce qui m'inquiétait le plus, c'était la route en hiver. Quand il neige dans les Ardennes, on n'est jamais certain de pouvoir prendre la route pour rentrer chez soi : c'est très dangereux. Les accidents y font de gros dégâts et c'est d'ailleurs cette hantise qui m'incita à ne plus entraîner en Ardenne. " Chez Jeunejean, une ancienne seconde résidence de chasseurs meublée avec goût et où le spaghetti a le goût de l'amitié, le football est une religion, un cortège de souvenirs qu'on égrène comme un chapelet. " On boit trop dans les clubs de football mais ce n'est pas l'apanage des équipes ardennaises. Reste que cela constitue quand même un problème. " Les buvettes procurent souvent 20 % du budget des clubs. Jeunejean insiste sur une autre image du football ardennais : " Fier, fort, fidèle, c'est norte devise et donc celle du foot ardennais. " Les relations peuvent parfois être tendues entre les acteurs du football ardennais et la presse régionale. Jeunejean et Renquin ont eu des prises de becs avec des journalistes, Même les sangliers, les cerfs et les Nutons ont entendu les éclats de ces bouderies légendaires. Tout comme à Villeroux où on en a pourtant vu d'autres... La vie est plus dure dans les Ardennes qu'ailleurs. Daniel Lapraille, Chef d'édition de l'Avenir Luxembourg, président du club de football de Compogne (P2C), après son père et son frère, sait ce que cela signifie. " Le football de chez nous est physique, généreux, volontaire et même un peu frustre ", dit-il. " Ici, il faut travailler sur des terrains plus lourds qu'ailleurs. L'Ardenne profonde profite moins de sa position géographique que la Gaume où Virton peut bénéficier de l'apport de joueurs français. Près de Liège, il y a aussi un réservoir intéressant pour nos clubs mais les distances constituent un problème quand il faut venir par ici trois fois par semaine. L'Ardenne manque de clubs-phares. Bastogne l'a été avant de payer ses erreurs au prix fort. Bertrix a revu ses ambitions à la baisse. L'âge d'or de Libramont n'est plus qu'un souvenir. Longlier a rejoint la Promotion mais en ce qui concerne notre province, c'est le sud qui donne le tempo. Virton se débrouille bien en D2 : ce club assume le rôle de grosse locomotive régionale. L'Avenir Luxembourg, entre autres, est sur la balle. Nous couvrons les matches de P1 ou de P2 avec le même sérieux que pour Anderlecht-Benfica. Nous sommes critiques et certains se fâchent, même quand on utilise le deuxième degré. Quand la sévérité s'impose, le journaliste doit tout simplement faire son travail. En cela, il souligne son respect à l'égard des clubs ardennais. " Le Royal Standard Club de Bouillon (P2B) est un des 144 clubs de la province de Luxembourg. Inutile de préciser qu'on y est fier de la réussite sportive et médiatique de Philippe Albert ainsi que du parcours de Roch Gérard, actuel entraîneur de Ciney, en D3. Avant eux, Emile Albert quitta Bouillon pour Namur et Francis Adam évolua à Mons. Jean-Pol Simon est le président de ce club fondé en 1928 (Matricule 328) qui a souvent cherché inspiration et renforts en France. Sedan n'est pas loin. Ainsi, MaryanSynakowski, ex-Sedan, Union Saint-Gilloise, excellent international français, propulsa le club en P1 au début des années 70. Bouillon n'a jamais évolué en Promotion. Dommage pour une ville de 3.000 habitants ? " Je ne crois pas ", explique Simon. " Un club comme le nôtre a une vocation régionale et doit se consacrer aux jeunes. Il faut cultiver une bonne entente avec ses voisins pour y arriver. " Les différents transferts de Philippe Albert, conseillé par Yves Lemaire, président du FC Jeunesse Arlonnaise, ont rapporté près de 30.000 euros à Bouillon. " Notre club aligne neuf équipes de jeunes. Le budget du club tourne autour des 50.000 euros. Bouillon a la chance d'être une ville touristique et l'apport des commerçants est appréciable. Je préfère vivre tranquillement et sans dettes en P2 que dangereusement en P1. On constate déjà que de plus en plus de jeunes de chez nous intéressent Sedan et Charleroi. En France, le moindre petit club dispose de belles installations financées par les municipalités. Chez nous, c'est bien différent, comme le jour et la nuit. " En Belgique, les petits clubs croulent sous les amendes et se demandent ce que devient le surplus de la taxe de responsabilisation financière instaurée quand l'Union Belge avait des soucis. En attendant, Marcel Javaux a pris la succession de Michel Rossignon à la présidence du CP Luxembourg. L'ancien arbitre, vedette de la Tribune et Président d'Honneur de Villance (P3) fait la tournée des clubs de sa province, donc des Ardennes, depuis le mois de juin. " Ce sont mes joyeuses entrées ", dit-il en souriant. " Je constate partout que nos clubs font le maximum. Il faut leur donner un coup de pouce afin de maximaliser leur travail. I have a dream pour notre beau terroir. J'ai constaté que le Luxembourg est la seule province dépourvue d'un centre provincial pour bien encadrer nos jeunes et leur permettre de progresser dans de bonnes conditions. La solution passera par une collaboration avec un club. " Javaux est passionné par cette activité présidentielle bénévole et n'en dira pas plus mais Longlier, en Ardenne, au croisement de deux autoroutes (E 411 et E 25) tiendrait la route. Une belle histoire ardennaise comme celle du loup-garou de Neffe.PAR PIERRE BILIC" J'ai quitté Wibrin en 1974 : 40 ans plus tard, presque rien n'a changé. " Michel Renquin