"La mafia de Sofia inquiète l'Union européenne ", titrait récemment Le Vif/L'Express. L'hebdomadaire rappelait, entre autres, qu'un assassinat avait ébranlé la Bulgarie le 26 octobre dernier quand un banquier très connu là-bas, Emil Kyulev, avait été mitraillé dans sa voiture, en plein c£ur de la capitale. Le tueur n'a pas été arrêté et il s'agissait du 157e " contrat " constaté l'année passée dans un pays débordé par les mafias, la corruption et autres crimes organisés qui pourraient retarder l'adhésion de la Bulgarie à l'Union européenne.
...

"La mafia de Sofia inquiète l'Union européenne ", titrait récemment Le Vif/L'Express. L'hebdomadaire rappelait, entre autres, qu'un assassinat avait ébranlé la Bulgarie le 26 octobre dernier quand un banquier très connu là-bas, Emil Kyulev, avait été mitraillé dans sa voiture, en plein c£ur de la capitale. Le tueur n'a pas été arrêté et il s'agissait du 157e " contrat " constaté l'année passée dans un pays débordé par les mafias, la corruption et autres crimes organisés qui pourraient retarder l'adhésion de la Bulgarie à l'Union européenne. D'autres terres des Balkans et de l'ancien bloc soviétique éprouvent les pires difficultés à d'éliminer ces problèmes. C'est le cas de la Roumanie mais aussi de toutes les anciennes composantes de l'ex-Yougoslavie. Le sport n'échappe pas à cette violence qui marque le passage sans transition de tout un monde de l'économie planifiée et centralisée aux réalités des marchés libéralisés dont la rentabilité est le moteur le plus important. " Sport, affaires et milieu dans les Balkans ", " Football, politique et violence ", " Fidèles jusqu'à la mort ", " Le sport, bien plus qu'un jeu " sont quelques-uns des chapitres du livre intitulé Sport, politiques et sociétés en Europe centrale et orientale proposé par Jean-Michel De Waele et Alexandre Husting (respectivement professeur et doctorant en sciences politiques à l'ULB) aux Editions de l'Université de Bruxelles. Sans le sou, les Etats d'Europe centrale et orientale se sont désengagés du sport qu'ils avaient survalorisé à l'époque de l'affrontement idéologique entre l'Est et l'Ouest. On se souvient que les Etats offraient de larges subventions à tous les jeux du stade pour utiliser les victoires internationales à des fins de propagande. Avec toutes les dérives possibles en matière de dopage, évidemment. L'ouvrage s'attarde sur des questions importantes. Les poussées nationalistes s'expriment-elles encore dans le sport ? Quels effets a eus la chute des anciens régimes ? Comment les crises politiques, économiques et sociales de ces Etats se traduisent-elles dans le sport ? Des hommes d'affaires de tous poils, honnêtes ou bandits de grand chemins, se sont jetés dans les failles, pour rendre service à leur communauté ou, souvent, afin de blanchir de l'argent, d'agrandir leur zone d'influence ou de s'acheter une conduite. Il fut un temps où le Steaua Bucarest, Dynamo Kiev ou l'Etoile Rouge Belgrade pouvaient dominer une épreuve européenne. Cette époque est révolue. Cette saison, avec le Sparta Prague et Artmedia Bratislava, l'ancien bloc de l'Est, ne représentait plus que 6,25 % des clubs de la Ligue des Champions. Avant, c'était parfois plus du double. Avec l'arrêt Bosman, ils sont pillés et leurs meilleurs joueurs ne résistent pas aux appels des clubs de l'Ouest. La Ligue des Champions est de plus en plus réservée aux grands championnats. Les clubs de ces pays peuvent se permettre un raté et tenter à nouveau leur chance après avoir terminé troisième ou quatrième de leur compétition domestique. Ce n'est pas le cas à l'Est ou un faux-pas national peut avoir des conséquences funestes. Le Spartak Moscou était un des habitués de la Ligue des Champions entre 1993 et 2002 : après raté un titre russe, ce club a revu ses ambitions à la baisse. D'autres sont passés aux oubliettes. Ce qui a fait dire à Mircea Lucescu, le coach de Shakhtar Donetsk : " C'est un scandale. La faute en revient au système de qualification prôné par l'UEFA. Il n'est pas normal que les champions d'Ukraine, de Pologne ou de Roumanie disputent des tours préliminaires. Il y a dans ces pays des hommes d'affaires qui investissent beaucoup d'argent dans le football. S'ils voient qu'ils n'ont rien à espérer, ils arrêteront ". Mais peut-être ne songe-t-il pas à l'aventure de Mario Kempes en Albanie ? En fin 1996, cet ancien avant vedette de l'équipe d'Argentine championne du monde 78 est recruté en tant que coach du SK Lushnje. Il quittera précipitamment le pays quelques mois plus tard avec le fondateur d'une société pyramidale, Rrapush Xhaferri, qui était à la base de cette idée. L'effondrement des sociétés pyramidales plongea tout le pays dans le marasme. Ailleurs, la sulfateuse parle, des dirigeants sont abattus, des enfants de stars sont enlevées, des vedettes sont menacées de kidnapping, les paris sportifs contrôlés. Jean-Michel De Waele : Il y a 15 ans déjà que j'étudie de très près tout ce qui se passe en Europe centrale et orientale. J'observe ces sociétés, leurs évolutions et les rôles que le sport y assume. Amateur de football en Belgique, je me suis aussi tourné vers cette discipline là-bas et il m'arrive parfois, en un mois, de voir plus souvent les grands clubs roumains que belges. A Bucarest, je cherche à comprendre le comment et le pourquoi de la passion, des cris, des chants, de l'identification, de la manipulation des supporters, du Steaua, du Rapid, du Dynamo de Bucarest. Je ne n'intéresse pas au management (faire de l'argent) mais bien à la sociologie du sport. Evidemment : Steaua est resté un grand club très populaire mais le credo de ses supporters a changé. Les fans ne veulent plus trop savoir qu'il fut le porte-drapeau de l'armée comme Dynamo fut celui de la police et Rapid celui des chemins de fer, des opposants, des laissés-pour-compte et des Roms. L'emblème du Rapid, c'est :- Seulcontretous et dans un régime communiste, il fallait oser le dire. Là-bas, les gens ont parfois exprimé leur avis d'une autre façon qu'avec un bulletin de vote : en faisant la grève, en remplissant les églises ou en s'exprimant au stade, espace de liberté. Dès la chute du Mur de Berlin, les supporters ont reçu des images du football étranger et furent obnubilés par les ambiances propres au Calcio qui reste la référence en Europe de l'Est. Ils singent les tifosi comme les politiciens s'inspirent de leurs collègues étrangers, car c'est le monde qu'on veut atteindre. Le racisme endémique, que le régime roumain n'a pas traité, constitue un immense problème. Oui, en partie. Le sport étatique s'est effondré du jour au lendemain. Ce fut, et c'est toujours, une jungle où tous les coups sont permis. L'exode des entraîneurs et des joueurs fut massif. Des agents de joueurs ont mis la main sur ces marchés avec une rapidité extraordinaire : ils ont exporté mais aussi importé des footballeurs. J'ai vu des Rwandais dans les rangs d'Erevan en éliminatoires de la Ligue des Champions. Or, ces sociétés n'avaient jamais vu autant d'étrangers. Les clubs sont désormais contrôlés par des hommes d'affaires dont le parcours, dans certains cas, est mystérieux. Tout le monde s'accorde à reconnaître qu'on peut parler, en ce qui les concerne, de corruptions, de trafics divers. Cette mafia a fait de l'argent avec tout (prostitution, drogues, armes, jeux, rackets, violence, chantage, crimes, enlèvement...) et elle tente de se civiliser via le foot entre autres. A l'évidence, ces personnages ont investi le football de l'Europe centrale. Le monde sportif est un passage important pour le milieu criminel. Les transferts de joueurs sont peu contrôlés et cela dégage de gros bénéfices. Le football est populaire et les dirigeants se sentent protégés, entretiennent des contacts politiques, commerciaux ou médiatiques grâce au prestige des sportifs qu'ils soutiennent. Ce sont des cartes de visites et des relations importantes. Cela aide. Les joueurs ouvrent beaucoup de portes. Ce sont des facilitateurs d'affaires. Ils peuvent aussi devenir des mafieux en contrôlant ensuite des activités économiques. Cela ne concerne pas que les footballeurs mais bien tout le sport, instrumentalisé par la mafia et la politique qui l'utilise pour faire passer ses messages. J'imagine que certains doivent rendre des services à des durs qui les ont aidés à sortir de la misère. Dans le sud-est européen, les médias s'intéressent plus aux vedettes qu'aux équipes. Il y a un culte du héros plus important que chez nous. Dans des sociétés extrêmement pauvres, ce sont des contes de fées qu'on offre via les médias. Ces stars ont beaucoup d'argent et cela attire la racaille en Europe de l'Est. Mais pas que là : il y a de la violence et des règlements de compte aussi au Brésil, en Colombie, etc. L'argent circule de la main à la main car le système est féodal. L'Etat n'existe quasiment pas, la magistrature a peu de moyens. Le football est un moyen d'ascension sociale très rapide et on s'y bouscule. Il y a eu beaucoup de crimes liés au ballon. Mais faut-il lier ces meurtres et autres exécutions au football ou aux mafias qui s'en sont emparé ? On ne connaît pas les victimes que comme dirigeants de clubs. On dit aussi qu'ils sont " autre chose ", font plusieurs choses, peuvent diriger un parti politique, parfois une milice, s'adonner à des trafics d'armes, avoir une femme chanteuse, être député, homme d'affaires et patron d'un club de football : vous imaginez son influence dans des pays pauvres. Ces nouveaux riches sont souvent brutaux. Ils peuvent régner et périr par la violence comme ce fut le cas d'Arkan en Serbie. Ils ont plein de raisons de se faire trucider. Mais les présidents de clubs ou dirigeants de fédérations sont aussi assassinés parce qu'ils sont trop honnêtes, parce qu'ils refusent des combines. Certains journalistes sont mis sous pression. Ils ne gagnent presque rien et peuvent parfois fermer les yeux ou créer un intérêt en faveur de l'un ou l'autre joueur afin de mettre du beurre dans leurs épinards, nourrir la famille, payer les études des enfants. Les gens n'en peuvent plus de leur misère. On est plus vite exécuté en Europe de l'Est. Je suis persuadé que des clubs occidentaux sont très heureux d'avoir une Europe de l'Est peu organisée pour le moment : cela les arrange bien. Au Brésil, on peut aussi arranger les bidons. Chez nous, tout est plus policé. Nos dirigeants ne sont pas tous des anges mais ils connaissent les bonnes manières. En Italie, est-il de bon ton de critiquer le club qui appartient au patron de son groupe de presse ? Le journaliste fautif ne sera pas assassiné mais on lui trouvera un autre job pour terminer sa carrière. En effet, il y a eu récemment une vague de crimes en Bulgarie. Le milieu du foot s'est ému de ce sang versé mais, en même temps, des capos de la mafia ont été flingués. Mais le plus troublant est de constater qu'il n'y a pas d'arrestations. Les enquêteurs n'ont pas les moyens nécessaires afin de mener leurs recherches. Le monde du football est contrôlé mais n'est-ce pas le cas aussi en Europe occidentale avec le blanchiment, les paris truqués, etc. C'est un marché, un secteur économique où tout le monde veut gagner le plus d'argent, que ce soit la FIFA, l'UEFA, le G 14, les joueurs, les agents, les clubs, les télévisions, etc. Il n'y a pas de vraie régulation. Je ne suis pas parano : il y a des clubs est-européens qui travaillent bien et honnêtement. Tout n'est pas noir là-bas : Chelsea a accepté l'argent bizarre d'un oligarche russe, Roman Abramovitch, en fermant les yeux. Londres, ce n'est pas l'Est pourtant. A la longue, quand l'économie sera bien en place, le football d'Europe centrale et orientale retrouvera sa superbe. Le talent est présent. Le commerce se développe. En Ukraine, en Tchéquie, en Slovaquie, par exemple, des clubs progressent. Ces pays ont également besoin de temps pour relever tous leurs défis. PIERRE BILIC