Il y a quatre ans, en Allemagne, la précédente édition du Mondial s'était déroulée dans une euphorie collective rarement vue. On avait froncé les sourcils quand, la veille de la finale de Berlin, le président d'alors, Thabo Mbeki, avait déclaré que son pays surpasserait l'Allemagne sans problème mais la réalité dépasse les espérances : l'Afrique du Sud est en transe. Contrairement au Mondial allemand, la joie a éclaté avant même le premier match. L'Afrique du Sud rayonne de joie et de liberté, les gens sont incroyablement gentils. A première vue, on ne détecte aucun signe de menace, du moins quand on reste sur le circuit normal.
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Il y a quatre ans, en Allemagne, la précédente édition du Mondial s'était déroulée dans une euphorie collective rarement vue. On avait froncé les sourcils quand, la veille de la finale de Berlin, le président d'alors, Thabo Mbeki, avait déclaré que son pays surpasserait l'Allemagne sans problème mais la réalité dépasse les espérances : l'Afrique du Sud est en transe. Contrairement au Mondial allemand, la joie a éclaté avant même le premier match. L'Afrique du Sud rayonne de joie et de liberté, les gens sont incroyablement gentils. A première vue, on ne détecte aucun signe de menace, du moins quand on reste sur le circuit normal. Deux jours avant le match inaugural, l'équipe nationale sud-africaine a roulé en bus découvert à travers Santdown, le c£ur du pays, the place to be. Plus de 100.000 personnes applaudissaient les Bafana Bafana le long de la route. Blancs et Noirs se sont rassemblés sous la bannière de l'intérêt de la patrie. Tous les grands bureaux avaient autorisé le personnel à effectuer une pause de deux heures à midi et le passage des Bafana Bafana s'est mué en fête gigantesque. Jamais sans doute une équipe ne s'était présentée à ses supporters à 48 heures du coup d'envoi d'un match important. Les internationaux n'ont pas considéré ce rendez-vous comme une corvée. Ils étaient heureux comme des gosses face à l'enthousiasme général. Le Mondial est davantage qu'un événement sportif. Il ressemble à la libération de toute une nation qui, il y a 20 ans, était au bord d'une guerre civile. Elle a 64 matches et 31 jours pour se refaire une image mais le pays reste déchiré. Il compte onze langues officielles et parler d'unité serait utopique. Un scientifique de l'université de Johannesburg a remarqué, avec cynisme, que cette Coupe du Monde a un avantage : pendant un mois, tous les dirigeants peuvent flatter leur conscience sans devoir plancher sur les nombreux problèmes graves qui accablent le pays. Sa déclaration n'a pas été reprise par la presse sud-africaine. C'est symptomatique de l'image superficielle qu'on colle au pays. La semaine dernière, quand sept journalistes ont été attaqués, dont trois en plein jour, aucun journal local n'en a pipé mot. D'ailleurs, nul ne bronche pour si peu dans un pays où on dénombre 50 assassinats par jour. En outre, l'Afrique du Sud n'aime pas être confrontée à son côté sombre, et surtout pas à l'heure où elle arbore une image décontractée. Il ne faudrait pas croire que cette atmosphère est sciemment cultivée. Non, les Sud-Africains sont ainsi faits : positifs, prêts à aider les autres. La majorité de la population n'est absolument pas matérialiste et l'explosion de joie est frappante pour tout visiteur à son arrivée. Ainsi, à l'aéroport de Johannesburg, les formalités douanières sont réglées à toute allure et le hall d'entrée est transformé en Mecque du Mondial. Cela dit, la présence policière est bien présente. Les forces de l'ordre restent discrètes mais visibles et elles sont prêtes à intervenir au moindre incident, comme l'a ordonné le patron de la police, Bheki Cele. Il conseille à des agents de tirer vers la tête. Il y a un mois, quand la police a tué six gangsters qui tentaient d'attaquer un convoi transport de fonds, il a félicité ses hommes. Trois semaines avant le Mondial, Jérôme Valcke, le secrétaire général de la FIFA, avait encore émis des craintes au sujet de l'organisation. En totale contradiction avec le langage diplomatique de son président Sepp Blatter, il avait sorti une métaphore en disant qu'on savait que l'auto était apte à rouler à 30 km/h mais que nul ne savait ce qui arriverait si elle atteignait les 100 km/h. Jusqu'à présent, tout se passe bien, malgré quelques maux de croissance. Avant le match inaugural entre l'Afrique du Sud et le Mexique, le réseau internet de la salle de presse était plat au bout d'une heure, surchargé. Après un certain temps, on a pu acheter du café et des sandwiches à condition d'avoir le montant exact car il n'y avait pas de monnaie. Un journaliste, qui a voulu prendre en photo la salle alors qu'il retirait ses documents de presse, a été sérieusement malmené comme si cette pièce recelait un quelconque secret d'Etat. D'un autre côté, on passe sans problème le contrôle à Soccer City : il suffit d'agiter son badge de presse. Le lendemain, à l'Ellis Park de Johannesburg où l'Argentine et le Nigeria entamaient leur Mondial, tous les journalistes devaient transmettre le numéro de leur ordinateur portable ! La Coupe du Monde coûte 15 milliards d'euros, dont dix ont été affectés à la réfection des routes. Comme les stades, elles sont prêtes à temps. Même la DA, la DemocratischeAlliantie, le principal parti d'opposition, qui critique habituellement tout, a félicité l'ANC, le parti au pouvoir. Du jamais-vu... Grâce à tous ces travaux, l'Afrique du Sud dispose d'une infrastructure qui commence à ressembler à l'européenne. Les autoroutes quatre bandes sont bien éclairées, ce qui est nécessaire. Mais les Blancs et les touristes savent qu'en cas de collision, ils ne doivent pas s'arrêter. Il suffit de signaler l'incident au poste de police le plus proche. L'Afrique du Sud est encore loin d'être une nation mûre, adulte. Sa gestion est loin d'être efficace. Ainsi a-t-elle injecté un milliard et demi d'euros dans la modernisation des aéroports. Celui de Johannesburg est tellement grand qu'il devra être partiellement réduit après le Mondial... Dans les environs de Soccer City, le matin du match d'ouverture, d'un côté de la route, on jouait un match de cricket et les hommes revêtus de blanc ne s'intéressaient absolument pas à ce qui se passait autour d'eux. De l'autre côté, des ouvriers dansaient et chantaient devant leur chantier. Ils avaient abandonné leurs outils pour faire la fête, comme tant d'autres personnes qui ne peuvent s'offrir un billet mais passent la journée aux environs du stade afin de profiter de l'ambiance. Parfois, le bonheur tient à peu de choses. Est-ce aussi la vision de Blatter ? Le Suisse réside à Johannesburg, au Michelangelo Hotel, un cinq-étoiles. Il veut que ses glaçons soient faits avec de l'Evian et un tapis rouge relie son lit à son bureau. Il a quitté sa suite pour s'adresser aux 85.000 personnes avant le match d'ouverture. Dans son style pathétique, il s'est proclamé l'ami de l'Afrique et a félicité le pays pour son organisation. Dans la foulée, il a déclaré que l'esprit de Nelson Mandela était présent dans le stade. L'ancien président sud-africain, âgé de 92 ans, était annoncé mais il a renoncé suite au décès de son arrière-petite-fille, la veille. Indépendamment de cette tragédie, la santé de Mandela ne lui permet pas de sortie de plus de deux minutes. Des journalistes sud-africains affirment même qu'on le maintient en vie pour cet événement. L'actuel président, Jacob Zuma, a inauguré le Mondial, en costume mais avec une écharpe de l'équipe nationale au cou. Cinq avions de chasse ont survolé Soccer City et des rituels africains ont amené les spectateurs au point d'ébullition, lentement mais sûrement, jusqu'au coup d'envoi et au discours de Blatter. L'attribution du Mondial à un pays africain lui a valu beaucoup de points sur ce continent, ce qui lui sera bien utile en juin 2011, lorsqu'il se présentera pour un troisième mandat. Les voix africaines seront décisives. Blatter peut donc rester au centre de l'intérêt général et profiter du luxe qui lui est offert. Il faut s'enfoncer dans le pays pour être confronté à une terrible absence de perspectives. Dans les townships, les gens vivent dans des conditions épouvantables. Pourtant, la misère semble en régression en Afrique du Sud et la population noire commence à s'enorgueillir d'une riche classe supérieure. Mais tout le monde ne s'est pas enrichi honnêtement. Pas mal d'argent se serait égaré dans les poches des organisateurs et le fossé entre riches et pauvres s'agrandit. Aussi horrible soit la vision des townships, elles font partie du décor de ce pays. Les gens qui y vivent ne veulent pas les quitter ni troquer leur cabane pour une maison en pierres, certes petite mais confortable. Ils ont leurs racines dans les townships et ils ne veulent pas rompre ce lien avec le passé. Nul ne s'interroge non plus sur les sommes énormes investies dans la Coupe du Monde car les habitants savent que, de toute façon, cet argent ne leur aurait pas été destiné. Ils ne comptent plus, ne s'interrogent plus, même pas à propos des 6.300 euros quotidiens que gagne le sélectionneur, Carlos Alberto Parreira. Le Brésilien a obtenu toutes les facilités imaginables pour préparer cette Coupe du Monde. L'Afrique du Sud ne possède pas de culture footballistique et elle en paie le prix. La formation des jeunes est épouvantable. Les talents ne manquent pas mais nul ne les polit. C'est l'équipe nationale des Pays-Bas qui vient au secours de l'Afrique du Sud. Jeudi dernier, sous l'égide de Johan Cruijff et de sa fondation, on a ouvert un terrain Cruijff financé par les internationaux néerlandais à Hillbrow, une ville noire à mauvaise réputation à cause de sa criminalité. La fédé hollandaise attache beaucoup d'importance à de telles initiatives. Elle emploie même une personne chargée des projets sociaux. Le terrain synthétique, casé entre six buildings, a été inauguré en présence de Cruijff. La population noire était aux balcons pour observer les internationaux néerlandais disputer un petit match avec des jeunes Noirs. Ils ont fêté chaque but, même quand il était marqué au détriment des leurs, comme si le virus de bonheur qui enveloppe le pays les avait également touchés. D'aucuns affirment que ce Mondial est celui de tout un continent et que la population locale s'identifiera à une autre nation africaine si son équipe est éliminée. Il faut nuancer cet optimisme. La négritude est leur seul lien et l'événement ne suscite pas beaucoup d'intérêt. Seuls 2 % des billets ont été écoulés dans d'autres pays africains, ne serait-ce que parce qu'il fallait les commander via internet et les payer par carte de crédit alors que la plupart des gens n'a ni l'un ni l'autre. C'est là une grave erreur des organisateurs. Par exemple, le Zimbabwe, voisin de l'Afrique du Sud, n'a acheté que 34 billets. Johannesburg se montre sous son meilleur aspect mais parfois, il suffit de pénétrer dans une rue latérale pour voir les minuscules appartements où vivent les gens issus du Zimbabwe et du Botswana. Ce sont des immigrés et ils sont traités comme tels par le pays. L'Afrique du Sud a beau être multiculturelle, elle traite les gens en fonction de leur pays d'origine. Des Belges qui y vivent depuis plus de vingt ans affirment ne rien ressentir des conflits ethnico-religieux qui continuent à couver. Ils ne voudraient revenir pour rien au monde. Tout au plus sont-ils confrontés à la misère et aux mendiants, qui vivent au bord des rues mais qui ont été chassés, entre-temps, et abandonnés à leur sort, parias d'une société écartelée. C'est une autre triste facette d'un pays dépourvu d'identité : il exporte or et diamant en masse mais il ne parvient pas à fournir des conditions de vie humaines à la majorité de sa population. Soccer City bouillait quand les joueurs sont montés sur le terrain, à 15 heures 12. Les internationaux se sont déhanchés, comme pour transmettre leur joie à la masse. Tous, ils ont adressé de grands signes à la mer jaune et verte. Seul le sélectionneur, Carlos Alberto Parreira, s'est distancié de l'événement, regardant droit devant lui. Il sait depuis longtemps qu'il a accepté une mission impossible. Il l'a comparée à l'ascension du mont Everest. En interne, racontent les journalistes sud-africains, il se plaint souvent d'un manque de vista et estime que sa première tâche est d'inculquer aux joueurs la manière de gérer les espaces. Ils ne savent pas se déplacer sans ballon. Vendredi dernier, Parreira a titularisé huit joueurs évoluant dans le championnat domestique, qui ne représente pas grand-chose, même s'il rémunère trop généreusement ses joueurs. Ceux-ci se comportent comme des vedettes de cinéma. En première mi-temps, l'Afrique du Sud n'a guère approché le but du Mexique. Elle a échappé à plusieurs reprises à un goal puis elle a ouvert la marque et le stade a laissé éclater sa joie. Le Mexique a toutefois égalisé et il le méritait. La déception initiale a été rapidement oubliée. Le premier match n'est pas décisif, le tournoi ne fait que commencer. Cette rencontre n'a rien appris à Parreira. Il a vu ce qu'il savait : cette équipe a le niveau d'une bonne formation d'amateurs et on ne voit pas très bien comment le relever, même si les Bafana Bafana disposent sans doute du plus beau port d'attache du monde : Soccer City est vraiment impressionnant. Les couloirs qui mènent au stade sont tellement vastes qu'on pourrait aisément y disputer un match de football. Ce partage prolonge la fête puisque l'Afrique du Sud reste en lice pour le deuxième tour...lUne élimination de l'Afsud entamerait-elle l'enthousiasme ?