Cedomir Janevski : " Je suis né dans une maison mitoyenne du centre de Skopje. Le sud des Balkans a été sous le joug turc pendant 500 ans. Lorsqu'il était jeune, mon grand-père maternel travaillait pour un riche sultan. Il s'occupait des chevaux et allait faire les courses en carrosse au centre-ville. Il avait utilisé l'argent mis de côté pour construire, avec l'aide de quelques amis, quelques petites maisons pour ses enfants. Il y avait juste un salon et une chambre à coucher, rien de plus. C'est dans une de ces maisons que j'ai grandi. Mon premier voisin était d'ailleurs d'origine turque. C'était le bon temps. Il y avait moins de criminalité, moins de vraie pauvreté et plus de solidarité.
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Cedomir Janevski : " Je suis né dans une maison mitoyenne du centre de Skopje. Le sud des Balkans a été sous le joug turc pendant 500 ans. Lorsqu'il était jeune, mon grand-père maternel travaillait pour un riche sultan. Il s'occupait des chevaux et allait faire les courses en carrosse au centre-ville. Il avait utilisé l'argent mis de côté pour construire, avec l'aide de quelques amis, quelques petites maisons pour ses enfants. Il y avait juste un salon et une chambre à coucher, rien de plus. C'est dans une de ces maisons que j'ai grandi. Mon premier voisin était d'ailleurs d'origine turque. C'était le bon temps. Il y avait moins de criminalité, moins de vraie pauvreté et plus de solidarité. Lorsque j'ai eu huit ans, on a rasé ces maisons parce que le plan urbanistique prévoyait le passage d'une chaussée à cet endroit. Nous sommes partis habiter dans une plus grande maison, à quatre kilomètres du centre, juste en face d'une école. Quand mon père n'était pas là, j'allais jouer au foot dans la cour avec des amis. Car lui, il ne m'autorisait pas à jouer, il voulait que j'étudie pour avoir un beau diplôme et que je donne un coup de main à la maison. Autour de notre maison, il y avait encore trois ou quatre cents mètres carrés de terrain que nous cultivions toute l'année : nous y plantions des légumes et des arbres fruitiers mais nous élevions aussi des poulets, nous faisions du vin et de l'eau-de-vie, parfois du pain. Et tous les matins, ma mère allait vendre cela au marché. Mon père disait : Arrête de jouer au foot, tu abîmes tes chaussures(il rit). Nous n'étions pas assez riches pour en acheter de nouvelles tous les mois. Il était chauffeur de bus et, dès qu'il rentrait à la maison, il regardait si mes godasses étaient bien cirées. Il était très exigeant avec lui-même également. A cheval sur les principes, discipliné mais aussi très correct. Il s'occupait du bus comme si c'était le sien. Et quand il a acheté sa première voiture, une Fiat 1300, il la lavait après chaque utilisation. Il était aussi très prévoyant. C'est ainsi qu'il avait quatre pneus de rechange. Je pense d'ailleurs qu'il avait toutes les pièces en réserve (il rit). Mon père n'était pas un citoyen des Balkans comme les autres. Lorsqu'il croisait quelqu'un, par exemple, il ne parlait jamais beaucoup. Il disait bonjour et s'éloignait. Il ne voulait surtout pas arriver en retard au travail. Il avait plutôt la mentalité d'un Allemand. Nous ne roulions pas sur l'or mais je n'ai jamais manqué de rien. Nous sommes même partis deux fois en vacances au lac d'Ohrid, qui fait frontière avec l'Albanie. Cent cinquante kilomètres en Fiat 500. Nous dormions à la belle étoile et nous nous lavions chaque matin dans le lac. C'était super chouette ! " " Quand nous rendions visite à la famille, j'étais plutôt timide. Mais dans la rue, avec les autres enfants, j'étais un leader, un organisateur. Je connaissais les horaires de mon père. Quand il était à la maison le soir, c'était la catastrophe pour moi parce que je ne pouvais pas aller jouer au foot sur le terrain de handball de l'école. S'il travaillait, je savais plus ou moins quand je devais rentrer. Quand je le voyais arriver au loin, je faisais le tour en courant et je faisais vite disparaître la transpiration avant qu'il n'arrive. Mais parfois, il m'avait vu, alors il se fâchait. Il m'a appris à réfléchir à deux fois avant de faire quelque chose afin d'éviter les catastrophes (il rit). Pareil à l'école. Le matin, nous devions mettre les mains sur le banc et l'instituteur passait avec sa règle afin de voir si nos ongles étaient propres. Je me souviens encore très bien de la première fois où j'ai été enchanté par la magie du football. C'était un dimanche après-midi. Mon père travaillait et ma mère était allée à la fête locale avec ma soeur. C'était dans un parc à côté de l'ancien stade du Vardar Skopje, le seul club macédonien évoluant en D1 yougoslave. De chez nous, il fallait 20 minutes pour s'y rendre à pied. Alors que nous étions au parc, nous avons soudain entendu du bruit en provenance du stade et nous sommes entrés pour voir ce qu'il se passait. L'équipe nationale jouait et j'étais très impressionné par l'ambiance. J'étais encore petit mais c'est peut-être à ce moment-là que je me suis mis à rêver de jouer dans ce stade, moi aussi. Chaque été, le Vardar organisait des tournois de détection. Quand j'avais sept ou huit ans, j'y suis allé avec des copains. J'ai été retenu et je me suis entraîné deux fois par semaine sans que mon père le sache mais j'ai arrêté après quelques mois car je devais sans cesse mentir, dire que je repassais chez un copain après l'école... Le risque était trop important mais j'ai continué à jouer avec l'équipe de l'école. Cela, mon père ne pouvait pas me l'interdire. C'est ainsi que, quatre ans plus tard, au cours d'une phase finale en Slovénie, quelqu'un est venu me demander si je voulais signer au FK Skopje, en D3. J'ai dit oui tout de suite ! Une nouvelle fois, mon père n'était pas au courant mais je venais de m'inscrire dans une école supérieure et je ne pouvais pas toujours aller à l'entraînement car les horaires n'étaient pas compatibles. Je me suis dit qu'il fallait que je trouve une solution. Comme j'étais pété en math, j'ai dit que cette école était trop relevée pour moi et je suis parti dans un établissement où un des entraîneurs du FK Skopje était prof. Quand m'on père l'a appris, il m'a filé une torgnole. Et encore : il ne savait pas que j'avais fait ça pour pouvoir jouer au foot ! " " Ce n'est que quand j'ai eu seize ans et demi et que j'ai commencé à jouer en équipe première que mon père a appris, par d'autres chauffeurs de bus, que je jouais au football. Lors de ma troisième saison, Vardar m'a proposé un contrat et m'a encore laissé un an au FK Skopje. On appelait ça un stipendi, un genre de contrat d'étudiant : 150 dinars par mois. Avec mon premier salaire, je me suis acheté deux jeans (il rit). En 1981, après deux mois d'entraînement, j'ai débuté en équipe première du Vardar et des collègues de mon père ont commencé à lui demander s'il pouvait leur obtenir des tickets. Un jour, très brièvement, il m'a dit : Félicitations. Il lui était peut-être difficile d'admettre que, même en Macédoine, où il n'y avait qu'un club, on pouvait devenir professionnel. Car il n'y était vraiment pour rien, au contraire. Les premières années, d'ailleurs, il n'est pas venu me voir mais quand j'ai été appelé en équipe nationale et que le Vardar a été champion en 1987, les choses ont changé : après les matches, il m'attendait et nous rentrions ensemble à la maison. Il ne disait rien mais on voyait qu'il était heureux et fier. A ce moment-là, il est devenu plus souple. Un jour, à la maison, il m'a demandé une cigarette. J'ai eu peur car j'avais toujours fumé en cachette. Alors j'ai dit que je n'en avais pas mais il a répondu : Si, dans cette armoire, deuxième tiroir. Il savait même où je les cachais (il rit). J'étais vice-capitaine de l'équipe nationale olympique et nous nous étions qualifiés pour les Jeux lympiques de 1988 dans le groupe de la Belgique mais je n'avais pas pu aller à Séoul car je ne pouvais plus bénéficier d'un sursis pour mon service militaire. Il fallait que je le fasse avant d'avoir 28 ans. Un an plus tard, il était temps de songer à partir à l'étranger. Le Vardar m'a dit qu'il avait une offre intéressante du Celta Vigo et je devais partir en Espagne le jeudi de la semaine suivante afin de passer les tests physiques et de finaliser la transaction. Mais au lendemain de mon dernier match, j'ai reçu un coup de téléphone de quelqu'un qui me disait qu'une délégation d'un plus grand club européen était venue me voir, que l'entraîneur était charmé et que je pouvais signer là-bas aux mêmes conditions. Il ne m'a pas dit le nom mais il m'a dit que les billets d'avion étaient déjà réservés pour partir le mardi à Rotterdam et rentrer le mercredi. Il a ajouté : Je suis grand, j'ai des lunettes et je t'attendrai à l'aéroport avec un panneau JANEVSKI. J'ai appris par la suite qu'il s'agissait d'un journaliste d'origine yougoslave qui habitait et travaillait aux Pays-Bas depuis des années. Il m'a emmené dans sa Mercedes sans me dire où nous allions. A ma grande surprise, nous sommes passés devant un panneau disant Welkom in België et nous nous sommes arrêtés à Bruges. Je connaissais le Club Bruges parce qu'il avait éliminé l'Etoile Rouge Belgrade de la Coupe UEFA en 1987. Le lendemain, je rencontrais Michel Van Maele, Antoine Vanhove, Jacques De Nolf et Georges Leekens. L'après-midi, je passais les tests physiques et j'optais pour le Club plutôt que pour le Celta. " " Je n'étais à Bruges que depuis un mois lorsqu'on m'a prévenu que mon père était décédé. On avait décelé un cancer des os en mars et deux mois plus tard, lorsque je lui avais dit que j'avais l'occasion d'aller jouer à l'étranger, il m'avait répondu : Alors fais-le ! Il m'avait aussi demandé d'aider la famille si le besoin s'en faisait sentir. J'avais répondu qu'il n'avait pas de souci à se faire. La première chose que j'ai faite, c'est rembourser l'emprunt fait pour la maison pour dix ans. Une semaine après sa mort, j'étais élu meilleur joueur du tournoi des Mâtines Brugeoises. Aujourd'hui, ma mère vit toujours dans la même maison. Elle aura 80 ans l'année prochaine et elle se rend encore au marché chaque matin avec sa charrette, même si ce n'est parfois que pour quelques fleurs ou une bouteille de vin. Elle fait son petit business et elle n'a pas l'intention d'arrêter. Elle dit que ça lui permet de payer l'électricité sans toucher à l'argent de sa pension (il rit). Ma soeur, qui exploite un restaurant à Skopje avec son mari, coud et cuisine pour elle. Si un appareil tombe en panne, nous le remplaçons mais elle ne veut rien jeter. Dans son garage, il y a une vieille machine à lessiver, une vieille télé et un vieux frigo. Quand je lui demande pourquoi elle ne jette pas tout cela, elle répond : Je pourrais peut-être faire plaisir à quelqu'un (il rit). Ma mère est comme ça : économe, toujours prête à aider et toujours de bonne humeur. Je pense que j'ai hérité de chacun de mes parents. " PAR CHRISTIAN VANDENABEELE - PHOTOS KOEN BAUTERS" Je devais aller au Celta Vigo mais on m'a dit qu'un grand club européen s'intéressait à moi : c'était le Club Bruges. " CEDOMIR JANEVSKI " Mon père était anti-football. Quand il a appris que j'avais signé au FK Skopje, il m'a mis une torgnole. " CEDOMIR JANEVSKI