Lundi 16 juin

Le football à Salvador de Bahia : un rêve. Trois jours après Espagne-Pays-Bas, l'Allemagne virevolte contre le Portugal (voir.p. 40). Du mouvement, de l'abattage, malgré la chaleur étouffante. L'Arena Fonte Nova est sise au coeur de la vieille ville et on peut s'y rendre à pied. Cet élément, ajouté à l'accueil amical des habitants de Bahia, offre la garantie d'un après-midi parfait, qui va d'ailleurs se prolonger tard dans les étroites ruelles pavées. A chaque coin de rue, des femmes en habit traditionnel. Des jeunes filles distribuent des bracelets de bienvenue, partout, ce ne sont que visages souriants, orchestres de rue jouant des morceaux joyeux, qui incitent tout le monde à danser, hanche contre hanche. Les façades sont peintes de vives couleurs estivales : Bahia apporte une touche exotique à cette Coupe du Monde.
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Le football à Salvador de Bahia : un rêve. Trois jours après Espagne-Pays-Bas, l'Allemagne virevolte contre le Portugal (voir.p. 40). Du mouvement, de l'abattage, malgré la chaleur étouffante. L'Arena Fonte Nova est sise au coeur de la vieille ville et on peut s'y rendre à pied. Cet élément, ajouté à l'accueil amical des habitants de Bahia, offre la garantie d'un après-midi parfait, qui va d'ailleurs se prolonger tard dans les étroites ruelles pavées. A chaque coin de rue, des femmes en habit traditionnel. Des jeunes filles distribuent des bracelets de bienvenue, partout, ce ne sont que visages souriants, orchestres de rue jouant des morceaux joyeux, qui incitent tout le monde à danser, hanche contre hanche. Les façades sont peintes de vives couleurs estivales : Bahia apporte une touche exotique à cette Coupe du Monde. Le Brésil pour la deuxième fois, la chair de poule pendant l'hymne, une fois encore. Tout le monde devrait chanter a capella. Par ailleurs, la chanson officielle de ce Mondial ne va pas émarger au hit-parade. Deux autres chansons la battent à plate couture. On joue Thunderstruck, un vieux numéro d'AC/DC, dix minutes avant chaque match, histoire de chauffer le public juste avant que les joueurs ne montent sur le terrain. Pendant tous les matches, les Brésiliens chantent de plus en plus fort : Eu sou Brasileiro, com muito orgulho, com muito amor. (Je suis Brésilien, empreint de fierté et d'amour). Nous avons encore la chair de poule, même si les Mexicains font au moins autant de bruit. C'est le Mondial des buts mais aussi des supporters. Les Américains du Sud l'attendaient depuis longtemps. Chiliens, Argentins, Colombiens, Mexicains sont présents en masse et fraternisent. Ne vous fiez pas au maillot qu'ils portent pour savoir d'où ils viennent. Nous avons bavardé avec des Suisses qui arboraient le maillot du Mexique, des Chiliens revêtus du maillot du Costa Rica, de la même couleur rouge, et avec un Américain portant la vareuse de la Côte d'Ivoire. Alors qu'il était blanc ! Les Brésiliens profitent de jours de congé supplémentaires, ou de demi, en fonction de l'heure du match. Ils n'ont pas travaillé le jour de l'inauguration de la Coupe du monde et aujourd'hui, ils ont congé l'après-midi. Pour une fois, les rues sont vides alors qu'on est en pleine heure de pointe. Le match Brésil-Mexique débute à 16 heures, heure locale. Même à Sao Paulo, tout est tranquille, d'après O Globo. Un beau tweet. Ochoa, l'impassable gardien du Mexique, porte le numéro treize. C'est aussi le numéro de la liste du PT, le parti de Dilma aux élections présidentielles. Le tweet : " C'est normal que nous ne marquions pas. Ce numéro treize freine le Brésil depuis 2002... " Cette Coupe du Monde est synonyme de voyages. Un jeune couple est installé à nos côtés dans l'avion. Tous deux arborent un maillot de la Colombie mais les apparences sont trompeuses : l'homme est mexicain, la femme colombienne. Ils se sont rencontrés à Brisbane, en Australie, où elle poursuit des études en communication pour devenir journaliste. Lui est gérant d'un restaurant mexicain. Comme nous, ils ont vu Mexique-Brésil et veulent assister à Colombie-Côte d'Ivoire, à Brasilia. Nous sommes dans le même hôtel ! Peuvent-ils nous accompagner en taxi, car tout coûte si cher... Le voyage de Brisbane leur a pris 36 heures. Ils auraient pu le raccourcir en passant par le Chili mais ça aurait coûté 5.000 dollars, ce qui était trop cher, compte tenu du nombre de matches qu'ils veulent voir ici. Donc, ils sont allés de Brisbane à Singapour puis à Madrid pour arriver à Rio de Janeiro et à Fortaleza. Un fameux détour mais ça en valait la peine à leurs yeux car étrangement, ça a diminué le prix de moitié... Ont-ils également crié puto quand le gardien brésilien a dégagé, permettant aux Brésiliens de reprendre le ballon. Lui : " Oui. C'est une tradition mexicaine, née dans un club et reprise par les supporters de l'équipe nationale. Parfois, nous crions puto, parfois c'est viado (une insulte à l'intention des homosexuels). " Nul ne s'en offusque au Mexique mais ici bien. La presse anglaise s'est emparée de l'affaire et la FIFA a entamé une enquête, jugeant ces propos discriminatoires. Un autre chouette tweet, en référence au passé colonial : " Ça doit faire bizarre aux Espagnols d'aller en Amérique du Sud et d'en revenir sans or... " Petite fausse note lors du succès chilien contre l'Espagne : l'invasion des fans au Maracana. C'est la faute de la FIFA, selon un membre de l'organisation de Fortaleza. Elle ne voulait pas de Mondial militarisé ni trop de policiers dans le périmètre du stade. Au sein de ce périmètre, c'est un service de sécurité privé qui est aux commandes, revêtu de tenues beaucoup plus discrètes mais c'est manifestement moins dissuasif. La répression est dure. L'ambassadeur du Chili a donné son accord au renvoi immédiat des fauteurs de troubles. Peu après, les règles sont durcies. Les rues entourant les stades sont écumées et ceux qui n'ont pas de billet ne peuvent plus y passer. A ces endroits, la police a pris place, casquée et armée. Le jour des larmes. Celles de Luis Suarez, après un mois de dur labeur - vous voyez que le Mondial est important aux yeux des stars. Celles de l'Ivoirien Serey Dié, qui se frottait les yeux quand il a perdu le ballon et amené le deuxième but colombien - vous voyez aussi à quelle vitesse ce genre de choses circulent sur internet. Pendant la conférence de presse du sélectionneur SabriLamouchi, on raconte que son père est décédé. Serey sursaute quand on le lui apprend : l'homme est mort depuis dix ans... Les larmes du supporter anglais assis à nos côtés quand il assiste à la deuxième défaite de son pays, à la télévision, à l'ombre du fameux Torre de Brasilia. Il faudra une bière pour le consoler. Larmes à Curitiba, une des villes les plus organisées après Brasilia, d'après notre voisin brésilien dans un café qui sert des bières belges au coin de l'hôtel. Nous nous sommes contentés de les regarder : 15 euros pour une Duvel... Il y a déjà eu Nigeria-Iran (0-0). Vendredi, c'était Honduras-Equateur, une autre affiche. Demain, Russie-Algérie, ce n'est pas rien non plus. Les habitants se réjouissaient du match Espagne-Australie mais ce n'est plus qu'un match amical entre deux formations déjà éliminées. Enfin, il y a les larmes du journaliste radio anglais qui, après le match contre la Côte d'Ivoire à Brasilia, demande à chaque footballeur colombien qui passe s'il parle anglais. Pas un seul yes. Yaya Touré passe aussi devant lui sans un mot mais heureusement son frère Kolo éprouve plus de pitié. Parfois, la vie est dure. Y compris pour ces deux-là, qui ont perdu leur frère. Ça aide à relativiser une défaite. Dans la même zone, nous croisons des vieilles connaissances. Yaya mais aussi Gervinho, Boka et Maestro Zokora. Sans oublier Copa, le gardien de Lokeren, qui salue ses supporters et nous demande si nous nous amusons. " C'est dur, ici, hein ! Tant de qualités offensives, c'est normal qu'on inscrive autant de buts ! " Carlos Bacca nous gratifie également d'un large sourire. Blessé, il est sur la touche mais la Colombie est qualifiée et il peut encore espérer jouer. Comment décrire Brasilia ? C'est difficile à dire. Le football nous conduit souvent dans de grandes villes agitées, aux espaces réduits. Ici, c'est différent. Les avenues sont larges et elles ont des lettres, pas des noms. Notre hôtel est situé à SHN, Quadra 1, Area Especial 1, Bloco B. Cette ville est une immense boîte de blocs autour d'un lac immense : un bloc de banques, un d'hôtels, un d'habitations, un pour la politique. Entre eux, des centres commerciaux. Est-ce froid et artificiel ? Non, c'est ici qu'on produit la meilleure nouvelle musique du Brésil, grâce à de jeunes artistes inspirés. C'est ici aussi que nous découvrons un nouvel instrument de musique : un long morceau de bambou pourvu d'un bec. Nous serions bien restés, ne serait-ce que pour le festival du film sportif qui débute ce vendredi. C'est Cinefoot, en tournée dans toutes les villes mais jamais quand nous y sommes. Frustrant. La nuit, les Colombiens le sont aussi. Ils chantent : Eu sou Colombiano... Troisième vol de la semaine, cette fois vers Belo Horizonte, là où a grandi JucelinoKubitchek, le père de Brasilia, qui a mis sur pied un premier projet avec Oscar Niemeyer. Pampulha, un grand parc, bordé du Mineirao. Une nouvelle ville, un nouvel hôtel, c'est une surprise à chaque fois. Nous logeons dans un motel le lond du ring. Les chambres sont dépourvues de fenêtres, il y a des préservatifs gratuits, deux (belles) photos de femmes nues au-dessus du lit et de l'autre côté, un grand miroir. Les lumières sont tamisées et changent de couleur - elles deviennent rouges. Dans le frigo, du Red Bull au cas où nous aurions besoin d'énergie. Le petit-déjeuner est servi au lit. Malgré tout, on a un peu le sentiment d'être en prison. En bas, un garage. Ici, il n'est pas nécessaire de rencontrer une seule personne. Idéal pour un marathon de football. BH est la ville d'Aecio Neves, que d'aucuns considèrent comme le principal rival de Dilma Rousseff aux élections d'octobre. Elle a sorti le populaire Lula, son prédécesseur, de sa retraite dans l'espoir d'être réélue. Aecio, lui, fait appel à FHC (Fernando Henrique Cardoso), qui a également été président. BH est aussi la ville du pai do spray, le père du spray qui acquiert une renommée mondiale et qui est censé obliger les footballeurs à respecter les distances fixées par les arbitres. Il s'appelle Heine Allemagne et a 43 ans. Il a patienté 14 ans avant que la FIFA ne reconnaisse son spray. L'idée lui est venue en regardant un match et en entendant le commentateur râler que le mur ne respecte pas la distance prescrite. Allemagne était chômeur, il avait perdu toute illusion et voulait changer de vie. Il a inventé le spray. Il l'a fait utiliser une première fois dans une Coupe pour juniors en 2000 à Belo Horizonte. La Fédération du Brésil l'a immédiatement adopté. Il a alors tenté de l'introduire auprès de la FIFA. Ce ne fut pas aussi facile. Il s'est opposé à une fin de non-recevoir à quatre reprises. Il a ensuite essuyé un nouveau coup dur, venu d'Argentine. Pablo Silva, un journaliste, l'avait présenté à sa fédération de football. Le spray a donc deux pères mais il n'y a pas eu de guerre : les deux hommes ont uni leurs forces et ont signé des contrats, en Argentine et au Brésil, où le CBF a effectué un gros investissement. Finalement, la FIFA a dit oui en 2012. Les arbitres ont reçu 320 sprays. Leur effet sera analysé à l'issue de la Coupe du Monde pour voir s'il serait bon de l'utiliser dans le monde entier. Costa-Rica - Italie s'achève sur le score de 1-0. Par-dessus le marché, c'est Bryan Ruiz, renvoyé de Fulham, qui marque. La vie est parfois juste. Salvador le sait, désormais : le football européen, c'est du grand spectacle. Après Pays-Bas-Espagne et Allemagne-Portugal, France-Suisse est passionnant. Nous reviendrons pour un huitième et un quart de finale. Une nuit à Belo Horizonte : la police trouve six personnes assassinées de 22.32 heures à 7.47 heures. Les habitants nous expliquent qu'ils n'échappent pas toujours à la violence, même si les mesures de sécurité ont été renforcées de manière draconienne à l'occasion du tournoi. Comme la circulation est paralysée et que l'hôtel n'est qu'à cinq kilomètres du Mineirao, nous nous rendons à pied au match, en compagnie de supporters argentins. Comme à Brasilia, nous sommes accostés par des disciples enthousiastes du Christ. Dieu est avec nous, croyez en lui. Ils sont tous très jeunes et joyeux. Ils dansent même. Maradona, la main gauche de Dieu, les aurait-il embrigadés. En tout cas, Dieu est avec les Argentins mais pas avec lui. Il est déjà parti quand Messi marque... Le septième jour, Dieu se reposa. A la Coupe du Monde, le ballon continue à rouler. Le matin, pour la deuxième fois depuis le début du tournoi, nous enfilons nos chaussures de jogging. Direction Pampulha, le parc proche du Mineirao. Une oasis de verdure au milieu du béton. Le soir, les Belges, les Russes, les Algériens et les Coréens du Sud. Le deuxième tour est achevé. Et on a encore marqué. C'est vraiment la Coupe du Monde des buts ! PAR PETER T'KINT À SALVADOR, FORTALEZA, BRASILIA ET BELO HORIZONTE - PHOTOS; BELGAIMAGE" Ça doit faire bizarre aux Espagnols d'aller en Amérique du Sud et d'en revenir sans or. "