Le contraste entre René Vandereycken et Ciro Blazevic est saisissant. Le coach des Bosniaques est un comédien hors pair qui sème la bonne humeur autour de lui, un camelot qui trouve les mots pour transformer sa marchandise en or précieux que les chalands s'arrachent.
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Le contraste entre René Vandereycken et Ciro Blazevic est saisissant. Le coach des Bosniaques est un comédien hors pair qui sème la bonne humeur autour de lui, un camelot qui trouve les mots pour transformer sa marchandise en or précieux que les chalands s'arrachent. Vandereycken ressemble plus à un notaire du fin fond de l'Auvergne, tristement empêtré dans ses actes, noyé sous la poussière de ses archives ancestrales. Son clerc, Frankie Vercauteren, qui ne lui est pas d'une grande utilité, est aussi dépassé et triste que lui. Leurs échecs sont de plus en plus retentissants. Le vieux mage joyeux a donné une leçon de modernité et de coaching à un jeune collègue qui ne sait plus à quel saint se vouer : ses propos ne collent plus avec la réalité. Lui seul croit désormais ses propos. Polis, les joueurs ont mesuré leurs mots à Genk mais le divorce entre les soldats et le général défait est aussi visible que l'île d'Alcatraz au large de San Francisco. Les Diables Rouges ressemblent à des bagnards enchaînés par des idées qu'ils ne partagent plus depuis belle lurette. Ancien arrière central des Diables, Gordan Vidovic vit entre Sarajevo, sa ville natale et Anvers. " J'étais partagé entre deux sentiments en suivant Belgique-Bosnie Herzégovine ", avance Vido. " J'étais supporter des Diables car j'ai vécu de bons moments avec eux. Et je sais que les jeunes qui prennent la relève ont besoin de grands tournois internationaux. Le brio des jeunes aux Jeux olympiques fut une bouffée d'espoir qui doit être confirmée. La participation à une phase finale de Coupe du Monde offre de l'expérience. Je crois que c'est plus que plié pour l'Afrique du Sud. A coté de ma désolation au vu de la pauvre prestation des Belges, le succès des Bosniaques souligne leur talent. Je m'évertuais à le dire et nous en avons eu la preuve à Genk. Il y a quatre ans, j'ai proposé Edin Dzeko à Mouscron pour 100.000 euros. C'était trop cher et il a signé pour ce prix-là à Teplice en Tchéquie. Un an plus tard, Teplice le cédait à Wolfsburg pour 3,5 millions et il vaut désormais entre 12 et 15 millions d'euros. Dzeko a été intenable face à la Belgique et il progressera encore. Mais le système de son équipe lui convient alors que je n'ai pas vu de plan chez les Diables. J'ai été catastrophé par les carences belges dans tous les domaines. J'ai eu beau lire la tactique dans tous les sens : cela n'avait ni queue ni tête. Vandereycken n'a pas eu de chance en préparant cette rencontre : les Belges ne peuvent visiblement pas se passer de deux joueurs comme Vincent Kompany et Daniel Van Buyten. Avec eux, le coach belge aurait eu d'autres arguments mais cela n'explique pas tout. Blazevic a dû lui aussi composer sans trois joueurs de son équipe de base et il a trouvé les solutions avec le sourire. Je ne veux pas être trop sévère mais c'est tellement évident : avec ce jeu-là, les Diables seraient battus par le Liechtenstein. C'était quasiment nul dans tous les domaines. Les options de départ n'étaient pas les bonnes. Un tel plan, c'était du caviar pour Blazevic. La Belgique ne lui a tout simplement pas posé de problèmes. Deux bons stoppeurs ont suffi pour paralyser toutes les intentions offensives des Belges : jouer de cette façon, c'est une catastrophe. " Vidovic met le doigt sur l'excès de longs ballons des Diables Rouges. Les Bosniaques les ont cueillis comme des fruits mûrs. Vandereycken a reconnu qu'il avait demandé d'utiliser cette arme. Pas tout le temps selon lui. Le plus souvent possible d'après certains joueurs. Le but était de tirer profit de la taille de Marouane Fellaini et d' Igor de Camargo sur les centres en menaçant directement le gardien ou en misant sur le deuxième ballon. Ce n'était pas du football. Cette pauvreté a été mise à profit par les Bosniaques. Johan Walem abonde dans le même sens que Vidovic : " Quand on a des tours dans son effectif, il faut en tenir compte mais sans exagérer au point de faciliter à un tel point la tâche de l'adversaire. En procédant de la sorte, on transforme un atout en faiblesse et on néglige tout le reste. La Belgique s'est doublement pénalisée : Blazevic ne demandait pas mieux. Il n'a pas dû se creuser les méninges. Vandereycken ne doit pas déclarer qu'il n'a pas de flancs. C'est faux : il ne voulait pas passer par un jeu lié ou un 4-4-2 classique avec dédoublements sur les ailes, combinaisons au centre de la pelouse. Il fallait tout balancer devant et, dans son esprit, Fellaini finirait bien par placer un heading comme en Angleterre. On ne peut pas demander sans cesse des miracles à ce joueur. En procédant de la sorte, la Belgique a cédé volontairement le jeu au sol à son opposant. C'était du suicide car c'est balle au pied qu'on peut poser le plus de problèmes. On l'a vu avec Eden Hazard. J'insiste souvent sur cette évidence auprès de mes jeunes à Anderlecht : il faut miser sur un jeu rapide, lié et structuré sans oublier la profondeur. Vandereycken a été trop stéréotypé avant de changer plusieurs fois de système : c'était confus. Il ne faut pas me dire que la Belgique n'a pas de talents. C'est faux, c'est une hérésie : on l'utilise mal. C'est là que réside le problème. Nos promesses intéressent de plus en plus de grands clubs. " A propos de la confusion tactique qui a régné de la première à la dernière minute de jeu, Vidovic précise : " Je n'ai rien vu de valable, de stable ou de structuré dans aucun secteur. L'attaque n'a pas été très dangereuse. La ligne médiane est composée de quelques démolisseurs. Il en faut, je le reconnais, mais c'est le coeur de l'équipe. Ce secteur doit aussi et surtout être inventif. Je me suis interrogé quand j'ai découvert Steven Defour sur l'aile gauche. Que faisait-il là en deuxième mi-temps ? Ce n'est pas sa place et Vandereycken a eu tort de le remplacer : il réduisait encore un peu plus le capital technique de son équipe. Defour doit évoluer dans l'axe. Par contre, le petit Hazar m'a bien plu. Il a osé et a posé des problèmes aux Bosniaques par sa vitesse et sa virtuosité. La défense est passée à côté de son sujet : quand un adversaire a six occasions et en plante quatre dans les filets de Stijn Stijnen, cela veut tout dire. Quelle inefficacité. C'était de la très mauvaise soupe. Il n'y avait aucune ligne dans le positionnement des Belges. J'ai rarement vu un tel désordre avec des joueurs n'évoluant pas à leur place. Vandereycken était complètement perdu et tenta vainement de redresser le tir. " Wim Deconinck, consultant de la VRT, a retenu un de ces moments de hautes hésitations autour du banc : " A la fin de la première mi-temps, le coach des Diables a vu qu'il faisait fausse route et n'a pas remplacé de Camargo blessé par Tom De Sutter mais a opté, après une trop longue hésitation, pour Hazard. Il donnait la preuve que son système de départ ne répondait pas à l'attente et qu'il passait à une circulation au sol. Ce n'est jamais un constat agréable à faire. " Vandereycken modifia son jeu après le repos, plaça du monde sur les flancs, installa Moussa Dembélé plus en pointe avant de le décaler sur la droite. Rien à faire : à force d'errances de sa part, la Bosnie-Herzégovine était en phase avec les événements, la Belgique pas. L'interruption du match en deuxième mi-temps (jets de fumigène sur le terrain) a joué en faveur des Bosniaques qui ont mieux repris le match. Blazevic déplorait l'attitude scandaleuse de ses supporters. Au moment de l'interruption, les Bosniaques traversaient un moment difficile. A 1-1, tout pouvait basculer en faveur des Belges. Vidovic condamne cette attitude : " Ce n'est pas tolérable car, si la Bosnie mérite son succès, il n'en demeure pas moins que cette interruption a brisé l'élan des Belges à 1-1. Ce fut donc un moment tout à fait déterminant. "Deconinck est d'accord : " Les Bosniaques étaient sur leurs talons. Même si cela n'aurait pas reflété la vie du match, j'ai cru durant quelques minutes que les Diables finiraient par émerger. Je peux dès lors comprendre la frustration de Vandereycken : ce n'est pas normal d'assister à des scènes aussi dangereuses et antisportives. "Reste à savoir comment les Bosniaques ont introduit fusées, pétards et fumigènes dans le stade sans évoquer les situations délicates autour du stade : inquiétant quand on nourrit l'ambition d'organiser une phase finale de Coupe du Monde. Ce n'est pas la première fois que la Bosnie tire profit de tels incidents. Cette diversion était-elle organisée pour que les joueurs soufflent un peu ? Une sanction de la FIFA s'impose. Mais de là à revendiquer un match nul, Vandereycken était à des années lumière de la réalité. Il s'est accroché pitoyablement à l'incident des fusées en oubliant toutes ses insuffisances. Cela ressemble désormais plus à de la destruction de patrimoine qu'à un projet pour l'avenir. Vandereycken s'est égaré, comme d'habitude. Quelques jours avant ce match, les Espoirs ont battu la Suède. A la mi-temps, c'était 0-1. Jean-François de Sart a procédé à trois changements et la Belgique a gagné 2-1. Un bon coaching doit faite la différence. " J'avais l'impression à un moment que les Belges disputaient un match amical ", avance Vidovic. " Ils ne mettaient pas assez la gomme. Je ne comprenais pas et Blazevic se promenait devant le banc des Belges. A ce niveau, si le mental n'est pas à la hauteur, on n'existe pas. "Walem surenchérit : " Les Bosniaques se sont battus pour chaque centimètre carré de la première à la dernière minute de jeu. Je n'ai pas deviné cet état d'esprit dans le chef des Belges. Or, c'était traditionnellement un de nos points forts. La Bosnie a bougé notre équipe. Nous avons été bouffés. Cela ne serait jamais arrivé à l'époque de Marc Wilmots et de Gert Verheyen. Les Belges gagnaient alors leurs duels et ne baissaient pas la garde. " Sans céder au défaitisme, Marc Degryse se voulait réaliste : " Dans notre groupe, l'Espagne est au-dessus du lot. Notre seule chance passe par une deuxième place mais cet espoir est désormais ténu, même plus que cela. La Belgique n'a plus que cinq matches au programme dont un seul seulement à domicile. Cette défaite face à une Bosnie qui nous a été supérieure est une véritable catastrophe nationale. A Genk, c'était le moment ou jamais de marquer les esprits : c'est raté et il sera difficile de s'en remettre. " Safet Susic, ex-star du PSG, explique le succès de la Bosnie par la patte de Blazevic : " Moi, le succès de la Bosnie ne m'étonne pas du tout. J'avais parié en ce sens. Le football de mon pays remonte la pente. Il y a toujours eu de bons footballeurs en Bosnie. Lors de la Coupe du Monde '90, en Italie, il y avait cinq ou six joueurs en équipe nationale yougoslave. Après la guerre, il a fallu un peu de temps mais le talent était là et il a mûri à l'étranger. Blazevic a tout vu et tout vécu dans le football. Il n'y a pas d'âge pour un bon coach. C'est sa vie. Il est rusé. Avant lui, Blaz Sliskovic était un excellent entraîneur aussi mais il ne possédait pas son métier, c'est ce qui fait la différence. Blazevic sait que rien n'est fait. Le chemin est encore long et la Bosnie devra s'exprimer avec la même mentalité jusqu'au bout. La Belgique n'a plus de grande équipe nationale depuis quelques années déjà : le résultat de Genk en atteste. " par pierre bilic -photos : reporters