En 1991, interrogé sur les joueurs qu'il préférait, Constant Vanden Stock, alors président du RSCA depuis vingt ans, avait répondu : " Robby Rensenbrink, Juan Lozano, Paul Van Himst. Mais j'ai toujours profondément admiré Jan Mulder, qui excellerait aussi dans le football contemporain car il développait déjà le football du futur. " Cinquante ans après avoir débarqué au Sporting, ce dernier, devenu analyste après sa carrière active, nous parle avec la passion qui le caractérise.
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En 1991, interrogé sur les joueurs qu'il préférait, Constant Vanden Stock, alors président du RSCA depuis vingt ans, avait répondu : " Robby Rensenbrink, Juan Lozano, Paul Van Himst. Mais j'ai toujours profondément admiré Jan Mulder, qui excellerait aussi dans le football contemporain car il développait déjà le football du futur. " Cinquante ans après avoir débarqué au Sporting, ce dernier, devenu analyste après sa carrière active, nous parle avec la passion qui le caractérise. Jan Mulder : Je le surmonte d'autant plus facilement, aujourd'hui, que les Français utilisent le terme soixante-dix pour évoquer la septantaine (il rit). Mais c'est vrai que le temps passe vite... Il y a 50 ans, j'étais plein d'espoir en débarquant à Anderlecht. Je me souviens de ces sept années mauves comme si c'était hier, mais moins du reste. Pourtant, j'ai eu une vie aussi après ma carrière active. Mais rien n'est plus beau et exaltant que la vie de footballeur. Je n'ai jamais éprouvé le besoin de rester coûte que coûte dans le milieu, comme entraîneur par exemple. Et je n'ai qu'à m'en féliciter. Car la plupart ne réagissent plus de manière normale. Ils perçoivent toutes les questions, même les plus anodines, comme des piques. Quand je vois Arsène Wenger, j'ai envie de lui dire : " Détends-toi et reconnais, de temps à autre, que tu t'es trompé. " Les coaches sont tous les mêmes : ils ont beau être encensés cent fois plutôt qu'une, ils ne retiennent que les articles critiques. Ce qu'ils oublient, c'est qu'ils sont le plus souvent négatifs eux-mêmes, compte tenu de leur conception du football. Ils se glissent un peu trop facilement dans le rôle de victimes alors qu'ils le cherchent eux-mêmes d'une certaine manière. Pierre Sinibaldi a été mon premier coach à Anderlecht. Je ne me souviens pas qu'il ait un jour envoyé un scout ou procédé lui-même au visionnage d'un de nos adversaires européens. En 1966-67, nous avons affronté le Dukla Prague. Josef Masopust, futur Ballon d'Or européen, en était le régisseur. Sini ne voulait pas détacher un des nôtres à sa garde. Il jouait toujours en fonction de nos propres atouts. Masopust a donc fait ce qu'il voulait ce jour-là. Et après l'ouverture du score, par mes soins, il n'y en a plus eu que pour lui. Résultat des courses : 4-1 en faveur des Tchécoslovaques. Avec l'entraîneur corse, nous jouions sempiternellement en 4-2-4. J'occupais la position la plus avancée sur le terrain, avec deux ailiers à mes côtés et Paul Van Himst en soutien aux abords du rectangle. Derrière lui, on trouvait Hanon et Jurion quelques mètres plus bas, devant une défense en ligne qui jouait le hors-jeu. Autrement dit, avec 50 mètres dans son dos. On comprend, dans ces conditions, qu'elle se faisait parfois surprendre sur des contres rondement menés. Comme contre le FC Dundee, au Heysel. Ce soir-là, les Ecossais ont franchi quatre fois la ligne médiane. Et ce fut bingo à autant de reprises. C'était en 1963. Moi, je n'ai débarqué que deux ans plus tard mais il faut croire que la leçon n'avait toujours pas été retenue. Oui. Les autres avaient tous un travail. Paul Van Himst et Joseph Jurion travaillaient pour la firme Labor du président Albert Roosens. Jef, déjà un ancien, était très sympathique avec les jeunes. Quel contraste avec Feyenoord où Rinus Israel et Van Hanegem cassaient le blé en herbe. Quand j'écoutais le compte rendu de Belgique-Hollande à la radio, chez mes grands-parents, j'entendais toujours les noms de Jef Jurion et de Pierre Hanon, qui affrontaient mes idoles, Faas Wilkes et Abe Lenstra. Ces deux-là ont été neuf fois champions avec Anderlecht ! C'est éloquent. J'avais intérêt car il valait mieux avoir Jef de son côté. En ce temps-là, Anderlecht avait un Espagnol dans son noyau, Jorge Cayuela. Il était bon mais il tentait un peu trop souvent sa chance au but. Je pense que Jef a veillé à ce qu'il ne soit plus aligné. Ce qui jouait évidemment en ma faveur. Les rapports humains jouent fréquemment un rôle crucial. Neymar est super mais il grée sa célébrité à Messi, contrairement à Ibrahimovic lors de leur trajectoire commune au Camp Nou. On comprend, dès lors, qu'Ibra ne s'y soit pas inscrit dans la durée. Je trouve que l'esprit d'équipe de Barcelone est fantastique. Ces gars-là ont beau empocher un million par semaine, ils sautent en l'air de joie après un but. Barcelone est un miracle dans le monde du football. Car développer un football pareil dans la durée, c'est du jamais vu. A mes yeux, le Barça développe le plus beau football de tous les temps. Je l'admirais déjà quand il jouait pour Barcelone. Il n'en va pas autrement comme coach. Un entraîneur se mue parfois en déclencheur de formidables carrières. Prenez Xavi : c'est Van Gaal qui a songé à lui confier les clés du Barça alors qu'avant, il jouait juste devant la défense. Ce changement a eu un impact énorme sur le jeu de l'équipe catalane. Pep Guardiola, lui, a posté Philipp Lahm dans l'entrejeu au Bayern Munich. Je trouvais ça fou mais ça fonctionne. Ceci dit, je préfère quand même le Barça aux Bavarois. L'Inter, avec Sandro Mazzola, Armando Picchi et Luis Suarez. L'Ajax des années 70 a connu quelques belles années, de même que Feyenoord. Et sous la direction de Valeri Lobanovski, le Dynamo Kiev a développé un superbe jeu de combinaisons pendant quelques années. Mais Johan Cruijff voulait que je signe à l'Ajax. C'était sympa, même si je pouvais gagner 500.000 euros de plus par an à Rotterdam. Il y a 40 ans, c'était énorme. Maintenant, je le regrette un peu. J'ai besoin de mon potager pour survivre ! (il rit). Récemment, Van Hanegem m'a encore demandé pourquoi je n'étais pas venu. " Willem, l'Ajax était alors la meilleure équipe du monde, elle a gagné deux Coupes d'Europe. " Penaud, il m'a répondu : " Nous avions quand même une bonne équipe ? " De fait, de classe mondiale, avec Ernst Happel comme entraîneur. Sa remarque m'a ému. Bref, j'ai rejoint l'Ajax, qui a été éliminé au premier tour par le CSKA Sofia. On a joué à midi devant 100.000 militaires. Cinq minutes après le repos, j'ai dû quitter le terrain, blessé. Cruijff faisait tout de travers : il récupérait le ballon des pieds de Krol au lieu de jouer en profondeur, par exemple, mais in fine, quand il avait le ballon, tout s'achevait bien. Nous avions aussi Gerrie Muhren, Piet Keizer et Johan Neeskens. Un médian fantastique, qui marquait quinze buts par an. Quel engagement ! Un véritable box-to-box. Johan Cruijff ! Suivi par Paul Van Himst et Robby Rensenbrink. Cruijff a révolutionné le jeu, avec ses accélérations. Il a changé le football, aux Pays-Bas puis à l'étranger. C'est grâce à lui que le football s'est accéléré. Une sensation. Anderlecht a joué un match contre l'Ajax, au profit de la veuve de Laurent Verbiest, en 1967. Après cette rencontre, Jef Jurion a tenu des propos très élogieux sur Cruijff. Car contrairement aux autres dribbleurs, Cruijff allait constamment de l'avant, sans jamais biaiser en cours de route. Non, c'est Messi. Même si Pelé était mon idole absolue. Il était plus majestueux, même s'il ne faut pas s'attacher aux seules apparences. Messi est génial et il surclasse tous les autres footballeurs. Ronaldo ressemble à un volleyeur reconverti ! Tout est aussi une question de légende. C'est pour ça que je place Van Himst, le Pelé Blanc, au-dessus de Rensenbrink qui n'a jamais eu la même aura, même s'il était un extérieur diabolique. Van Himst, lui, était un slalomeur fluide, excellent de l'extérieur du pied, une sorte d'avant en décrochage. Paul maîtrisait aussi le une-deux, l'arme fatale du football. Aucun. Savez-vous que je n'ai même plus un seul maillot d'Anderlecht ? J'ai échangé ma vareuse une fois, au tout début de mes années anderlechtoises, à la demande d'un joueur de Saint-Trond. Le lundi, le président m'a convoqué : " Qui va payer la note à présent ? Tout le set est fichu parce qu'il n'est plus complet ". Et dire que j'avais eu la malencontreuse idée de donner ma vareuse à Lucien Boffin, le boucher de service de Saint-Trond. Ce fut-là ma première expérience du football belge. Et quelle expérience ! Cette saison-là, les Trudonnaires, dirigés par Raymond Goethals, avaient occupé la tête jusqu'en mars. Le deuxième match de championnat nous avait conduits chez eux, au Stayenveld. Le public se pressait jusque sur la ligne de touche et Pummy Bergholtz jouait justement contre Boffin. Je n'en revenais pas : il était donc permis de brutaliser un adversaire comme ça, puis de le laisser se faire rouer de coups par une quinzaine de spectateurs ? J'ai découvert à cette occasion ce que représentait ce qu'on appelle le football viril. Je n'imaginais pas que ça pouvait être aussi engagé. Mais le Beerschot était encore pire. Toujours. Milan, l'Inter, le Real. Ils avaient l'écume à la bouche, les pupilles dilatées. J'étais las dans le dernier quart d'heure, malgré ma condition. Eux, jamais. Un joueur de notre équipe m'a donné une pilule un jour, avant un match de Coupe d'Europe. Je l'ai enterrée. Je n'aurais jamais osé dire à mes parents que je l'avais prise. Un jour, j'ai bavardé avec Jari Van de Veen, celui qui avait découvert Johan Cruijff. 40 ans après, il m'a dit : " Jan, tu es un libéro. " Un peu le Beckenbauer que j'ai vu débuter dans l'entrejeu en équipe nationale avant de se reconvertir en défense. Un grand joueur mais encore meilleur dans l'entrejeu. Mais je n'aurais pas voulu reculer pour tout l'or du monde. Ce qui se passe avant la ligne médiane ne m'intéresse pas. C'est dans le rectangle qu'on éprouve les plus grandes sensations. Un assist... Brrr. Rien que le mot. Le plus laid du monde. C'est bien pour lui mais ça veut dire qu'il n'était pas suffisant en pointe. J'aimais bien rentrer couvert d'égratignures, les genoux en sang et me faire soigner par ma femme. Je jouais les victimes. Avec les coups qu'on prend maintenant, je me ferais exclure, à cause de mes réactions. Les arbitres ne réagissent pas. Les joueurs disent que c'est un accident, que le coup n'est pas intentionnel. Mais rien n'arrive accidentellement en football. Avant, chaque équipe avait un ou deux bouchers. Maintenant, ils sont tous brutaux.PAR GEERT FOUTRÉ, JACQUES SYS ET STEVE VAN HERPE" Ronaldo ressemble à un volleyeur reconverti. "