Jamais dans toute sa carrière, Bea Diallo n'a été aussi sec. Les muscles saillants. Une vraie liane de métal. Cette forme affûtée qui le fait aussi ressembler à une lame est la conséquence d'une préparation exceptionnelle.
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Jamais dans toute sa carrière, Bea Diallo n'a été aussi sec. Les muscles saillants. Une vraie liane de métal. Cette forme affûtée qui le fait aussi ressembler à une lame est la conséquence d'une préparation exceptionnelle. " Pour la première fois, j'ai réellement vécu comme un boxeur de haut niveau doit le faire ", apprend-il. " Jusque-là, je continuais à travailler et à m'entraîner le soir ou tôt le matin. Ici, j'ai fait le vide. Depuis deux mois, je mange boxe, je bois boxe, je rêve boxe. Avec au quotidien la tête de Joval devant les yeux. Avant de m'endormir, c'est lui que je vois. Son menton surtout. Pointé en avant. Bien en évidence. A la manière d'une cible ". Raymond Joval. L'arrogant champion du monde des poids moyens, version IBO. Un Hollandais issu du Surinam, résidant à New York et perclus de certitudes. Ce superbe athlète, qui remporta un jour la médaille de bronze aux Jeux Olympiques, ne doute de rien. Sûrement pas de sa puissance en tout cas. Contre monnaie sonnante et trébuchante, on parle de 200.000 euros, il condescend à rencontrer Bea Diallo, ceinture en jeu. Pour Joval, ce combat correspond à une parenthèse. Ses managers ont d'ores et déjà conclu une autre défense en novembre à Amsterdam. " Cela, n'est pas votre problème ", a-t-il tranché lors de la conférence qui s'est déroulée à la mi-août au Casino de Namur. " Ce que je ferai après ma visite en Belgique ne regarde que moi ". Bea Diallo ne l'entend pas de cette oreille. Surtout depuis le 30 juin. A cette date, l'IBF a envoyé un courrier officiel à notre représentant pour l'informer que le vainqueur du derby des plats pays deviendrait automatiquement challenger au titre mondial unifié. Recevant ainsi le périlleux honneur de croiser les gants avec le légendaire Bernard Hopkins qui, en repoussant à 15 reprises les assauts des jeunes loups qui le défièrent, a détrôné l'icône Carlos Monzon du livre des records. " Hopkins ? C'est un prétentieux qui fait le malin avec ses différents titres. Il ne lui en manque qu'un : le mien. Moi, ce type ne me fait pas rêver ", assène Joval, conforme à son image. Diallo tient un discours inverse. " Se produire à Las Vegas pour une affiche aussi scintillante constitue l'aboutissement d'une vie sportive ". L'existence prend parfois un malin plaisir à dispenser ses facéties. Alors que le titre IBO apparaissait à la façon d'un Eldorado, voilà qu'il devient un passage. Une porte qui s'ouvrira soit sur le paradis, soit sur l'enfer. Si Joval triomphait, le 27 septembre au Spiroudôme de Charleroi, que deviendrait le futur de Bea ? " C'est une bonne question. Il va sans dire que je ne me transformerai pas en faire valoir pour des boxeurs en pleine ascension ", remarque-t-il. " Je trouve cela pathétique et peu sportif. Disons que je continuerais tant que le plaisir serait au rendez-vous. J'aurai juste appris à me situer. Quoi qu'il arrive, même si je devais envoyer Joval puis Hopkins au tapis, dans deux ans, j'arrête. Ce qui ne signifie nullement que la lutte que je mène en faveur de la boxe depuis si longtemps s'arrêtera nette ". Bea Diallo est un pugiliste atypique. Non au niveau du style. Plutôt en ce qui concerne son approche. Il s'intéresse à tout, aux gens comme au monde et connaît le succès dans ses affaires. " Cette aura, cette énergie positive m'ont décidé à l'aider ", affirme Alain Courtois. L'ancien secrétaire général de l'Union Belge de football et éphémère directeur du Sporting d'Anderlecht, depuis reconverti dans la politique, dirige à présent une société de marketing. Un jour que le découragement guettait Bea, un ami lui a conseillé d'appeler Courtois. " Je n'y avais pas songé, mais de fait, il s'agissait d'une bonne idée ", reconnaît le Belgo-Guinéen. " Je savais que j'allais me mesurer à Joval. Malheureusement, les perspectives m'amenaient inévitablement en Allemagne ou, pire, aux Pays-Bas. Pour ma part, je tenais à le provoquer chez moi, en Belgique. Après avoir discuter en compagnie d' Eric Somme, j'ai appris qu'il m'était possible de louer le Spiroudôme à des conditions intéressantes. Ne restait plus qu'à trouver les fonds. Là intervint Alain Courtois ". Alain Courtois, mais aussi son bras droit, un certain... Alphonse Costantin ! Décidément, le monde du ballon ressemble à un mouchoir de poche. " Le projet ficelé, nous avons retroussé nos manches ", se souvient celui que les supporters des Rouches surnommaient Alph11 ou le Shérif. " Immédiatement, j'ai été étonné de l'accueil que reçurent nos requêtes. La boxe conserve de chauds partisans, prompts à investir. Même si je suis intimement persuadé que l'image véhiculée par Bea joue un rôle prépondérant. Ceci nous a permis de réunir les importants sponsors qui financent l'affiche ". Alain Courtois : " C'est fou, tout le monde l'aime. Il représente l'image parfaite de l'intégration et de l'insertion par le sport. Un grand bonhomme ! " Intégration et insertion ? Deux mots auxquels Diallo préfère un autre : progression philosophique et morale. Il rappelle : " Ado, je n'étais pas à proprement parler un cadeau. Comme je l'ai déjà dit, à mon arrivée en France, je me suis trouvé confronté à la montée en force du Front National. Je ne comprenais pas. Partant de là, je trouvais injuste la discrimination, le racisme. J'en devenais allergique à toutes formes d'autorité. J'étais incroyablement impulsif. Pour un rien, je me révoltais et cela se terminait souvent par des bagarres. Faut croire que j'étais déjà doué car je ne me retrouvais jamais au sol. Ceux qui me connaissent aujourd'hui me répètent qu'ils constatent une contradiction entre la personne que je suis et le sport que je pratique. Compréhensible dans la mesure où sur un ring, on se tape dessus. Ne voir que cette facette est réducteur. La boxe m'a permis de progresser. D'appréhender une authentique école de vie. J'ai découvert le dépassement de soi, j'ai reculé les limites de la peur. De la douleur également. Surtout, peut-être le respect d'autrui. Je suis devenu calme. Serein. Je crois avoir trouvé la force de l'éléphant ". Pour arriver à ce degré de conscience, il a fallu payer un prix. Que de sacrifices ne traînent-ils pas derrière la cape du champion intercontinental ? " J'ai la prétention de me présenter en sportif de haut niveau. Pourtant, jusqu'ici, la boxe m'a coûté de l'argent. Si j'y suis allé souvent de ma poche. Mon côté indépendant et entreprenant m'a poussé à toujours organiser mes galas. Dans ces cas-là, on prévoit un plateau global. On cherche des sponsors. On espère remplir la salle. Quand on arrivait un peu juste, c'était systématiquement la bourse que je m'étais octroyée qui sautait. Par contre, je suis fier de dire que tous les autres garçons recevaient invariablement ce qui leur revenait. Quitte à ce que je puise dans mes économies pour nouer les deux bouts. Vous vous demandez sûrement pourquoi je persiste ? C'est simple. A mes yeux, la boxe reste ce qu'elle a sans cesse été. A savoir un jeu. L'expression noble art doit atteindre sa pleine signification. Je ne conçois pas que des rivaux se comportent en garçons bouchers ". Cette manière d'aborder la discipline concernée se trouve sans doute à la base d'une réputation largement établie : Diallo n'est pas un cogneur. Diallo n'a pas de punch. Diallo n'est pas assez méchant. Diallo n'a pas faim. Diallo n'a pas l'£il du tigre. Il balaye ces lieux communs d'un revers de la main, agrémenté de son sourire désarmant : " A la question de savoir si je préfère que l'on retienne de moi l'image d'un mec bien ou celle d'un grand boxeur, je choisis sans hésiter la première solution. Gagner la respectabilité dure une vie. Jouir d'un statut enviable dans le sport passe avec l'âge. Pour le reste, tout se situe dans la tête. L'éducation tient aussi une place prépondérante. Je vais me montrer franc à votre égard : je ne prends aucun plaisir à détruire. Si l'autre ne m'a rien fait, je ne vois pas pourquoi je le démolirais. Il m'est même arrivé d'éprouver des craintes à l'idée de faire vraiment mal. A Quelques rares exceptions près. Jusqu'ici, j'ai détesté deux boxeurs : Sanabria et Bleakley. Le premier s'est retrouvé KO au quatrième round et le deuxième au troisième. Joval, je ne l'aime pas du tout ". Faut dire que celui qui se fait appeler Halleluja " en référence à la pureté de son style, ne fait rien pour se montrer sympathique. Lors de chaque intervention médiatique, lorsqu'il évoque Diallo, il dit Diabolo, Diabo, etc. Venant d'un autre Raymond, Goethals en l'occurrence, ça passerait. Pas de Joval. Ce désintérêt nage dans l'incorrection. Illustre un dédain susceptible de doper Diallo. " Il se croit invincible. Il ne l'est pas. Je connais le moyen de le battre. Je serai plus rapide, plus mouvant que lui. Joval ressemble à un pitbull. Capable de s'accrocher. De déclencher des rafales interrompues. Toutefois, il n'aime pas être touché. Sa faculté d'encaisser présente des limites. Il n'y aura pas de round d'observation. Je m'installerai en patron du ring, sans lui laisser le loisir de me coincer. Je le frapperai comme jamais auparavant. Lui qui monte parfois sur les planches revêtu de la vareuse de Frank De Boer en équipe nationale hollandaise, je lui rappellerai que les Diables Rouges savent peler les Oranges ! " Dans un Spiroudôme garni de 7.000 personnes régnera précisément une ambiance de foot. Un grand tifo sera organisé. Du jamais vu dans le monde de la boxe. Un balcon de la salle sera coloré de feuilles de papier format A4 de couleur rouge-jaune-noir agrémentés d'une bande de vert, histoire de rappeler la flamme guinéenne. A l'autre balcon, des milliers de ballonnets blancs s'élèveront tandis que des centaines de rouleaux de papier seront projetés sur le ring dès l'entrée de Bea Diallo. L'initiative fait rire Raymond Joval : " Je me suis produis dans des enceintes contenant 50.000 personnes. Ce n'est pas ce petit cirque qui risque de m'impressionner ". " J'y puiserai toute l'énergie positive d'une collectivité prête à me porter vers l'exploit ", clame pour sa part Bea Diallo. " Entouré d'une ferveur pareille mon unique crainte aura trait à la peur de décevoir. Je ne décevrai pas ! Quoi qu'il en soit, au cas où ça tournerait mal, vous ne m'entendrez pas proclamer que ce n'était pas le bon jour, ou des excuses du même acabit. Je suis prêt ". Quand retentira le premier coup de gong, aux alentours de 22 heures 30, Bea Diallo aura disputé 150 rounds en compagnie de divers sparring-partners. " Dont certains se comportaient en véritables sauvages ", apprend son fidèle entraîneur Maurice Javeau. " En Allemagne, dans le club des frères Clichko, il fallait se donner à fond quotidiennement ". Daniel Renard