À la fin de la saison dernière, lorsque l'hebdomadaire britannique Cycling Weekly lui a demandé pourquoi il avait aussi souvent gagné et terminé dans le top 10 , Wout van Aert a répondu: "C'est simple: je n'abandonne jamais. Si je ne peux pas gagner, je me bats pour décrocher une place d'honneur. Peu de coureurs font ça. Quand ils voient que la victoire leur échappe, ils baissent souvent les bras. Ça m'arrive rarement. Parfois, je me demande pourquoi je suis comme ça, mais c'est plus fort que moi."
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À la fin de la saison dernière, lorsque l'hebdomadaire britannique Cycling Weekly lui a demandé pourquoi il avait aussi souvent gagné et terminé dans le top 10 , Wout van Aert a répondu: "C'est simple: je n'abandonne jamais. Si je ne peux pas gagner, je me bats pour décrocher une place d'honneur. Peu de coureurs font ça. Quand ils voient que la victoire leur échappe, ils baissent souvent les bras. Ça m'arrive rarement. Parfois, je me demande pourquoi je suis comme ça, mais c'est plus fort que moi." Il veut tout simplement donner le meilleur de lui-même, quelle que soit la place que ça lui rapporte. C'est un fil rouge depuis le début de sa carrière. Il repousse sans cesse ses limites, se relève et repart de l'avant. Cette persévérance est en partie innée, mais elle a aussi été acquise chez les jeunes. Van Aert est un gagneur, il n'aime pas perdre. Même pas au Monopoly. Il a aussi joué au football, mais ce n'était pas un sport pour lui car ce n'était pas lui qui gagnait. C'est pourquoi il a fait de l'athlétisme et du cyclisme. À neuf ans, il a ainsi remporté son premier sprint lors du trophée annuel des écoles à Geel-Kievermont. Pourtant, par la suite, les victoires se firent rares. On l'appelait Woutje parce qu'il était plus frêle que les autres, comme les frères Laurens et Diether Sweeck. Après une énième place d'honneur, il s'est énervé et a balancé son vélo. Selon René Nuyts, son directeur sportif chez DCM Vorselaar, il s'énervait vite, n'avait pas sa langue en poche et disait ce qu'il pensait. Mais surtout, il détestait tellement la défaite qu'il se battait jusqu'à l'épuisement. Ce fut aussi le cas lorsque, chez les débutants et pendant de nombreuses années, il s'est heurté à un coureur encore plus talentueux que lui: Mathieu van der Poel. Jusqu'ici, ils ont pris ensemble le départ de 232 cross. Cette rivalité a fait du Campinois le champion qu'il est aujourd'hui. C'est ce qu'il a écrit sur Instagram après leur sprint au Tour des Flandres 2020. " Thanks @mathieuvanderpoel to push me to my limit for years. Yesterday was our closest battle ever... To be continued?" Ce besoin de toujours repousser ses limites, en course comme en dehors, remonte à son plus jeune âge. "Et c'est resté. C'est bien plus difficile à acquérir plus tard que quand c'est comme une deuxième nature", dit-il dans le magazine britannique Rouleur. Pourtant, il n'a pas toujours eu besoin de Mathieu van der Poel pour cela. Rappelez-vous de la fameuse édition 2018 des Strade Bianche où, souffrant de crampes, il a mis pied à terre sur la Via Santa Caterina à Sienne avant de remonter sur son vélo, puis de hurler, les bras en croix, sur les pavés de la Piazza del Campo. Souvenez-vous aussi d'images semblables lors de Paris-Roubaix 2019, lorsque Van Aert, touché par la fringale, s'est effondré sur la pelouse du Vélodrome, pouvant à peine parler. Au fil des années, le Campinois a appris à repousser le seuil de la douleur. Lors des cross et des contre-la-montre, il applique le truc que lui a appris le psychologue du sport Rudy Heylen: il ne pense qu'au virage suivant, ce qui lui permet de casser la douleur dans sa tête. À l'entraînement aussi, il se fixe de mini-objectifs afin de supporter la douleur. Lors de chaque intervalle, il tente de faire une seconde de mieux. "Parce que je sais que ça m'aide à progresser", dit le coureur de l'équipe Jumbo-Visma dans le dernier Guide Cyclisme de ce magazine. "La douleur, ce n'est pas agréable, mais par la suite, j'en retire énormément de satisfaction. Pour se lancer dans ces entraînements difficiles, même à contre-coeur, il applique la formule qu'il a postée sur Instagram après un test de lactates: " The only way around suffering is to go straight through it." Le seul moyen de vaincre la douleur, c'est de l'affronter, pas de la contourner. Outre cette mentalité de battant, Van Aert a, depuis tout petit, une autre caractéristique de champion: il ne vit que pour son sport, parce qu'il aime le vélo. Le mercredi, lorsque son directeur sportif Nekes Nuyts donnait entraînement aux jeunes crossmen, deux coureurs étaient toujours présents, qu'il pleuve ou qu'il vente: Wout et son copain Daan Soete. Ils n'avaient jamais froid, n'étaient jamais fatigués et adoraient patauger dans la gadoue. Le citoyen de Lille a conservé cette mentalité en Juniors et en Espoirs, mais il y a ajouté le souci du détail. C'est ainsi que lors d'un entraînement des Espoirs nationaux, le sélectionneur fédéral Rudy De Bie a constaté que Van Aert était le seul à avoir pesé la poudre de son bidon au gramme près. Toutes les heures, il venait chercher un nouveau bidon à la voiture. Marc Lamberts, le coach que Van Aert est allé trouver à l'âge de 18 ans, a toute de suite remarqué que son nouveau poulain ne laissait rien au hasard. Lorsqu'il lui a dit que le fromage blanc maigre avec du miel favorisait la récupération musculaire, Van Aert en a avalé un pot chaque soir. Tout comme, aujourd'hui, il suit attentivement les recommandations de l'application Foodcoach. Un souci du détail et de la programmation qui est devenu de plus en plus important au fil des années, tout comme l'assiduité de Van Aert. Trois semaines d'entraînement à Tenerife, loin de sa femme Sarah et de son fils Georges, ce n'est pas facile. "Mais, à ce niveau, rien n'est facile", faisait-il remarquer lors de la dernière présentation de l'équipe. "Il faut faire des sacrifices. Dois-je dire dès maintenant qu'un stage de trois semaines en altitude, c'est dur mentalement?" Par pour Van Aert, car il considère que les meilleurs survivront. Son remède? "Je prends de la hauteur et je me dis que c'est ce que j'adore faire. Je ne me vois vraiment pas ne plus aimer rouler à vélo", dit-il dans Ride Magazine. À ce sujet, Van Aert prend exemple sur son équipier Primoz Roglic, aussi assidu que lui. "Au plus haut niveau, rien n'est évident, il faut travailler dur. Primoz le fait plus que quiconque." Autre propriété commune à Van Aert et au Slovène: la capacité à tourner rapidement la page. Comme l'an dernier au Tour, lorsqu'après avoir échoué dans la conquête du maillot jaune lors de la première semaine, le champion de Belgique s'est focalisé sur les victoires d'étapes. Avec le résultat que l'on sait. Son explication après son fabuleux succès au Ventoux en dit long: "Un athlète essuie souvent des échecs. Mais s'il abandonne, il ne peut jamais gagner. Il faut remettre l'ouvrage sur le métier et ça finit par payer." Un échec n'arrête pas Van Aert. Il accepte, analyse et se focalise sur l'avenir, afin de chasser ses idées noires. C'est ainsi qu'en 2021, il est sorti du trou après avoir connu une période difficile après la naissance de son fils Georges, lorsque sa femme a été en danger de mort et a dû rester plusieurs jours à l'hôpital. Il ne s'est pas non plus laissé déstabiliser lorsqu'en pleine préparation pour le Tour, il a souffert d'une appendicite qui l'a obligé à revenir d'urgence d'Espagne et à rester alité une semaine. Et il est resté calme lorsque la Cour du Travail d'Anvers a décidé qu'il devait verser une indemnité de 662.000 euros à Nick Nuyens pour rupture de contrat avec l'équipe Verandas Willems-Crelan en 2018. Van Aert dit avoir été perturbé un jour puis s'être reconcentré sur ce qu'il avait en main, à savoir sa préparation. Celle-ci avait certes été perturbée par son appendicite, mais il a toujours pensé aux solutions, à ce qu'il devait faire pour se préparer au mieux en un minimum de temps. Van Aert est hyper méthodique à l'entraînement. Il respecte à la lettre la puissance recommandée mais il sait aussi se montrer très flexible. Il croit au destin et ça l'aide. Pour lui, il y a une raison à tout, même aux échecs. Comme sa lourde chute au Tour 2019, lorsqu'il s'est ouvert la cuisse sur une barrière. "Cette façon de penser m'a aidé à tourner la page, à ne pas me demander pourquoi ça m'était arrivé, mais à plutôt me dire que c'était l'occasion de devenir encore meilleur", a-t-il déclaré à Sport/Foot Magazine. Au cours de cette période, il a constaté combien il aimait le vélo. Mais, après la mort de son équipier et ami Michael Goolaerts lors de Paris-Roubaix 2018, il a aussi appris à relativiser. "C'est la chose la plus grave que j'aie vécue", a-t-il répété à plusieurs reprises. "Parce qu'on ne peut plus rien faire pour Michael, tandis que je peux toujours me remettre d'un échec." En juin, la mort de son ami et ex-condisciple Glenn Smolderen, décédé d'un cancer des os, l'a aussi aidé à relativiser son appendicite et la sanction du tribunal. Pendant trois semaines, Van Aert s'est entraîné dans les Alpes avec l'intention de remporter le championnat de Belgique à Waregem et de dédier la victoire à son ami. Et il l'a fait. "Il m'a donné beaucoup de force", dit-il. Van Aert avait déjà démontré qu'il pouvait relativiser après la naissance de Georges, début 2021. Il avait compris qu'un enfant était bien plus important que n'importe quelle course. Ça lui a encore conféré davantage de sérénité et l'a aidé à supporter la pression inhérente au rôle de porte-drapeau du cyclisme belge. Sur son vélo ou à côté. Même dans les finales les plus disputées, il a toujours conservé son calme. Lors de la remise du dernier Vélo de Cristal, Primoz Roglic a déclaré que c'était la qualité qu'il admirait le plus chez lui. Parfois pourtant, Van Aert éclate. Comme lors des championnats du monde 2021 de cyclo-cross à Ostende, lorsqu'il était en tête, mais n'a pu revenir après une crevaison. Après les semaines difficiles vécues en raison des complications dont a souffert Sarah après la naissance de Georges, il a un peu craqué. Autre exemple: lors du contre-la-montre aux Jeux Olympiques de Tokyo, il n'a pas pu donner le meilleur de lui-même après avoir décroché la médaille d'argent sur route. Après une fin de Tour de France fantastique (trois victoires d'étape) et cette première médaille olympique inattendue, il fallait qu'il décompresse. De plus, hormis Remco Evenepoel, le reste de l'équipe belge était déjà rentré à la maison et papa Van Aert se languissait de Sarah et de Georges. En octobre, à Paris-Roubaix, il n'a pas non plus réussi à se placer aux avant-postes lors de chaque tronçon pavé. Après une saison agitée et un Mondial décevant à Louvain, il avait besoin de vacances. Il s'est retiré à Marina di Lizzano, dans le sud de l'Italie. Il a pris du bon temps, mais le naturel a vite repris le dessus: il est souvent allé courir. Et un peu plus tard, il s'est réjouit de la reprise de la saison de cyclo-cross, le premier amour qu'il n'abandonnera jamais tout à fait. D'autant que ça lui permet de ne pas attendre la victoire trop longtemps. Même dans une discipline qui l'a vu tout gagner, son instinct de gagneur refait surface. Et il déteste toujours perdre, surtout contre Mathieu van der Poel. De plus, Van Aert veut répondre aux attentes et ne laisse pas facilement tomber un cross. Souvenez-vous de la façon dont il est revenu à Hulst, en début de saison, après avoir connu des problèmes de chaîne au premier tour. Le citoyen de Herentals s'est retrouvé en dernière position et, après une course-poursuite folle sur un parcours où il est pratiquement impossible de dépasser, il a terminé quatrième... un peu déçu tout de même parce que sa série de sept victoires consécutives (sa plus longue de tous les temps) était interrompue. Le cyclo-cross fait toujours partie des objectifs de Van Aert. Car, dit-il, ça l'aide à rester au taquet. Ce n'est pas un hasard si, fin 2021, dans une interview croisée avec Bashir Abdi accordée à Het Nieuwsblad, il s'est dit admiratif devant la capacité du marathonien à se préparer pendant des mois pour deux courses par an. "Moi, je ne pourrais pas rester deux mois sans faire de course." Van Aert aimerait même courir (et gagner) davantage mais chez Jumbo-Visma, on l'a un peu muselé. C'est plus difficile que de le calmer à l'entraînement, ce qui est déjà suffisamment difficile. C'est pourquoi, lors du confinement en 2020, Van Aert a parfois souffert mentalement: il avait l'impression de s'entraîner pour rien. "Wout se demandait parfois ce qu'il faisait", dit son épouse Sarah dans Humo. "Mais il ajoutait immédiatement qu'il ne devait pas penser à ça, sans quoi il allait sombrer. Même si c'était difficile, Wout s'est donc entraîné normalement, ce qui en dit long sur son caractère. Quand il veut vraiment quelque chose, il est prêt à tout pour y arriver." Après une longue période d'entraînement à Tignes, Van Aert s'est fixé pour objectif de briller dans les Strade Bianche, sa première course, le 1er août 2020, et une semaine plus tard à Milan - Sanremo. Les deux fois, il a fait mouche. Tout comme il a remporté le dernier Circuit Het Nieuwsblad, sans avoir couru un kilomètre auparavant." Cette motivation vient aussi du fait que Van Aert est un coureur tout terrain (cyclo-cross, classiques, moyenne montagne). "Je ne connais pas encore mes limites", disait-il en mars dernier dans L'Équipe: "C'est pourquoi je veux surtout découvrir de nouvelles courses, relever de nouveaux défis, faire des choses que les gens ne me croient pas capables de faire. Ça me motive énormément." Comme il l'a fait en remportant trois étapes du Tour: une en montagne au Ventoux, un contre-la-montre et un sprint massif sur les Champs Élysées. Les derniers à avoir fait cela s'appelaient Bernard Hinault et Eddy Merckx. C'est aussi la raison pour laquelle, en son temps, Van Aert a décidé de faire autre chose que du cyclo-cross. Alors qu'au cours de ses premières années chez les jeunes et chez les pros, il n'avait jamais rêvé de la route, ses idoles étaient Bart Wellens et Erwin Vervecken. Mais très vite, il a voulu repousser ses limites et s'est fixé des défis de plus en plus importants sur la route. En mai 2016, au prologue du Tour de Belgique, le Campinois a battu le spécialiste du contre-la-montre Tony Martin. Il a eu le coup de foudre pour la discipline. Il faut dire que celle-ci convient parfaitement à son souci du détail et à son hyper professionnalisme. Au fil des années, il est devenu de plus en plus pointu dans ce domaine, ce qui lui permet de rêver à un grand palmarès. C'est pourquoi Van Aert a pleuré après sa médaille d'argent au championnat du monde à Imola, en 2020. Et pourquoi il était très déçu après sa défaite face à Filippo Ganna lors du dernier championnat du monde contre-la-montre à Bruges. C'est aussi pour ça que l'an dernier à Tirreno-Adriatico, le coureur de l'équipe Jumbo-Visma a voulu s'imposer: il voulait savoir s'il pouvait épingler des courses à étapes d'une semaine à son palmarès. Ça explique également pourquoi, en avant-saison, il a laissé tomber le championnat du monde de cyclo-cross (qu'il a déjà remportés trois fois) et les Strade Bianche (une victoire) pour se consacrer au Tour des Flandres et/ou Paris-Roubaix. Enfin, c'est pourquoi, lors du prochain Tour, même si son équipier Primoz Roglic veut finir en jaune, il va tout faire pour décrocher le maillot vert. Il affirme même en avoir parlé lors des négociations pour son contrat. "Le cyclisme est un sport d'équipe, mais un palmarès individuel fait le coureur. Et moi, je veux encore remporter beaucoup de victoires, de maillots et de trophées. De préférence ceux que je n'ai pas encore gagnés", disait-il l'an dernier au Morgen. Son grand objectif: marcher sur les traces de son concitoyen Rik Van Looy. Comme Eddy Merckx, l'Empereur de Herentals a remporté toutes les grandes classiques. Il a également été deux fois champion du monde, a remporté le maillot vert et des étapes de tous les grands tours. "Ce serait un grand honneur de faire partie de la liste (des vainqueurs de tous les monuments, ndlr)", disait-il dans Procycling au terme de la saison 2020, qui l'avait vu remporter Milan-Sanremo. Plutôt que remporter trois ou quatre fois le Tour des Flandres ou Paris-Roubaix - comme les rois du pavé Johan Museeuw ou Tom Boonen - il aimerait ajouter à son palmarès des courses comme Liège-Bastogne-Liège ou le Tour de Lombardie. Avant de, peut-être, viser le maillot jaune au Tour de France. Un objectif encore au frigo actuellement car Van Aert veut d'abord cocher toutes les autres cases de sa to do list. Avec une faim de loup insatiable. Car, au nom de l'Empereur, il repousse sans cesse ses limites.