C'est par une douce journée d'automne que nous débarquons à Eindhoven, à un jet de pierre du stade du PSV, afin de rencontrer le journaliste néerlandais Friso Schotanus pour une discussion à propos de son nouveau livre, dans lequel il explore les racines et l'étrange pouvoir d'attraction du hooliganisme. Le timing est parfait, car malheureusement, ce fléau a ressurgi lors du match entre le Club Bruges et l'Antwerp, tout récemment.
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C'est par une douce journée d'automne que nous débarquons à Eindhoven, à un jet de pierre du stade du PSV, afin de rencontrer le journaliste néerlandais Friso Schotanus pour une discussion à propos de son nouveau livre, dans lequel il explore les racines et l'étrange pouvoir d'attraction du hooliganisme. Le timing est parfait, car malheureusement, ce fléau a ressurgi lors du match entre le Club Bruges et l'Antwerp, tout récemment. FRISO SCHOTANUS :De fait, à partir du moment où le football est devenu populaire en Angleterre et a commencé à attirer de nombreux spectateurs, on s'est battu le long des pelouses. À l'époque déjà, les gens se comportaient de manière - trop - fanatique. J'ai consulté des tonnes de journaux et j'ai trouvé de nombreux exemples d'incidents, où la police montée a souvent dû intervenir. En 1928, un journal a relaté un incident impliquant mon propre club, le PEC Zwolle, durant lequel on a fait usage de couteaux. Déjà à l'époque, il aurait pu y avoir des morts. SCHOTANUS :En Angleterre, on a toujours agité des couleurs, et encore plus après la guerre. L'un des objectifs était de conquérir le territoire des autres, l'endroit derrière le but où les jeunes et le noyau dur avaient pris place. On essayait de faire fuir le clan adverse. Progressivement, d'autres rituels sont apparus, comme la destruction des gares ferroviaires. SCHOTANUS :Oui, c'est exact, mais on a aussi observé des jets de bouteille. Il n'existe évidemment aucune image de ces incidents. Dans les années 50 et 60, les gens avaient plus de temps libre, et la cohabitation se passait mieux. Des gobelets de bière étaient emmenés dans la tribune. Mais il suffisait que quelqu'un les lance sur la pelouse, et c'était parti. SCHOTANUS :Ils ont malheureusement agi comme catalyseurs, en effet. Certaines personnes aiment qu'on parle d'elles. À un moment donné, les journaux ont publié des listes mentionnant les arrestations. Plus il y a de violence, plus les gens veulent que leur nom y soit associé. On le constate avec des clubs populaires comme Feyenoord ou le Standard. C'est comme avec les Beatles et les Rolling Stones : si l'on est un petit peu plus violent, on préfère les Rolling Stones, et Feyenoord plutôt que l'Ajax. À la page 193 du livre, un chapitre est consacré à un match de Coupe d'Europe disputé à Düsseldorf entre Feyenoord et le Borussia Mönchengladbach, en 1996 : " Ce jour-là, à Düsseldorf, les hooligans ont déployé tout leur arsenal : boire de l'alcool, sniffer, détruire, voler, piller, se battre avec des hooligans allemands et avec la police. Le millier de policiers et les centaines de stewards allemands et néerlandais n'ont pu éviter que la situation dégénère à l'intérieur du stade également. "SCHOTANUS :Tout dépend du point de vue où l'on se place. Lors des bagarres déplorées à l'occasion du match Feyenoord-Tottenham en 1974, les commandants néerlandais ont répondu à la violence par la violence. Plus tard, aux Pays-Bas, on a décidé d'utiliser d'autres méthodes. On a vu apparaître le slogan " la police est votre meilleure amie ". La répression s'est effectuée plus en douceur. Dans mon livre, j'ai repris une citation d'un ex-hooligan qui affirme : " Dans les années 70 et 80, on pouvait être arrêté cinq fois, et recommencer directement. " Par ailleurs, il existe aussi d'autres personnes qui affirment : " Ce qu'a fait la police, ce n'était pas normal. " Je pense donc que le problème ne réside pas nécessairement dans un éventuel laxisme de la police, mais dans les sanctions prises par la suite. Un hooligan de Chelsea l'admet : si l'auteur avait passé une année en prison après les faits, il aurait vite compris. Le problème, c'est aussi que tout se passe dans le secteur public : les trains, les bus, les gares, les stades... Les présidents de club ont leur mot à dire, tout comme les bourgmestres et les dirigeants de la fédération. Il a fallu longtemps avant que des dispositions soient prises entre toutes les instances, pour prononcer des interdictions de stade par exemple. En Angleterre, on en est arrivé là lors de la création de la Premier League et du drame de Hillsborough (où un mouvement de panique a provoqué la mort de 96 personnes, ndlr). En Belgique, il y a eu le drame du Heysel. Aux Pays-Bas, il y a eu Beverwijk (où des hooligans de l'Ajax et de Feyenoord en sont venus aux mains dans un champ et ont provoqué la mort d'une personne, ndlr). C'est après ces drames que le signal d'alarme a été tiré. SCHOTANUS :C'est une déduction dangereuse, je trouve. On entend souvent crier : ces gens n'aiment pas leur club ! C'est faux. Au contraire : ils aiment beaucoup leur club et veulent défendre leur honneur, parfois au péril de leur vie. Il y a peut-être des exceptions, certaines personnes qui ne recherchent que la violence, mais la majorité des hooligans est profondément attachée à son club. SCHOTANUS :J'en ai discuté avec le professeur anglais John Williams, qui s'intéresse au phénomène depuis les années 60. Beaucoup de ces skinheads ont vu le monde changer autour d'eux et ont essayé de se créer un espace à eux. En Angleterre, ils avaient un lien très fort avec le BNP, le parti fasciste britannique. En Allemagne, on entendait des cris de singe, aux Pays-Bas également dans les années 80. Mais, avec la société de plus en plus multiculturelle, et l'apparition de nombreux joueurs de couleur dans les équipes, ce racisme-là a tendance à disparaître. Récemment, il y a encore eu un incident entre des supporters du VVV Venlo qui avaient proféré des insultes racistes à l'encontre de quelques joueurs du PSV, mais autrefois c'était très courant. SCHOTANUS :C'est une combinaison de tous ces facteurs, oui. En Angleterre, il y avait un grand écart entre la classe populaire et la classe moyenne. Dans les années 90, cet écart s'est amenuisé. À cette époque, il était aussi de bon ton que les politiciens avouent ouvertement leur préférence pour un club. Les stades ont été sécurisés également. Et, aux Pays-Bas, la culture de l'horeca s'est développée. Aujourd'hui, il y a quand même moyen de s'acheter un sandwich au stade. Il y a donc, d'un côté, des facteurs sociologiques, et d'un autre côté, les dispositions légales qui ont été prises : interdiction de stade, obligation d'effectuer le voyage en bus, spotters. Les hooligans savent qu'ils sont tenus à l'oeil. Ils connaissent les agents de police et ceux-ci connaissent les hooligans également. SCHOTANUS :Je l'ignore. Ce genre d'incidents est devenu rare. Et, lorsqu'ils se produisent, ils font directement la une des journaux, alors que dans les années 80, il arrivait fréquemment qu'une station-service soit saccagée et que des bus étaient attaqués. Avec le PEC Zwolle, je l'ai même vécu moi-même : toutes les vitres de notre bus avaient explosé. Fin mars 2016, juste après les attaques terroristes à Zaventem, des gens s'étaient réunis pour déposer des fleurs à la Bourse de Bruxelles. Ce moment de tranquillité a été lamentablement troublé par des centaines de hooligans appartenant à différents clubs de football. Ils étaient tous habillés de noir et se faisaient appeler des casuals.SCHOTANUS :Beaucoup de ces gens se considèrent comme des Ultras et copient les fans du Sud de l'Europe en jetant des fumigènes et d'autres objets. Ces gens-là cherchent surtout à se mettre en évidence. Ils veulent montrer qu'ils n'ont pas peur de déployer des tifos, d'allumer des feux de Bengale, d'agiter des drapeaux et ou d'entonner des chants provocateurs. Avant, les hooligans pensaient surtout à se battre. Ici, c'est davantage une question de mettre de l'ambiance. SCHOTANUS :Je n'oserais pas l'affirmer avec certitude. En Allemagne, on trouve cependant les HoGeSa, les Hooligans Gegen Salafisten : des gens qui manifestent leur opposition à l'islam. Le plus fou, c'est que parmi les hooligans dont j'ai fait la connaissance, il y a beaucoup de gens de couleur. Cela ne les empêche pas d'avoir une certaine sympathie pour l'extrême-droite. À l'exception de leur couleur de peau, ils présentent toutes les caractéristiques de " l'homme blanc en colère " comme on dit aux Pays-Bas. Ils ont souvent des boulots pénibles, n'habitent pas dans de belles maisons. Ils trouvent une certaine légitimité dans ce qu'il s'est produit à Bruxelles. SCHOTANUS :Lors d'un Ajax-Feyenoord, on avait aussi pendu une poupée sur laquelle était écrit le nom de Kenneth Vermeer. Bien sûr, c'est terrible lorsqu'on se place dans la tête du garçon. Même si les footballeurs gagnent bien leur vie et pratiquent un métier à risque, je trouve que le tifo de Steven Defour allait trop loin. Cela dit, on ne peut tout de même pas se comporter de manière trop enfantine : infligez une interdiction de stade au coupable, et basta. Sur YouTube, on peut voir des vidéos montrant des hooligans en train de se battre dans les bois ou dans les champs. Deux groupes de même taille, reconnaissables à leurs habits (souvent noir et blanc) qui marchent lentement l'un vers l'autre et commencent à se taper dessus. Parfois, il y a même des " supporters " qui assistent au combat. Comme si Beverwijk avait fait des émules.SCHOTANUS :Oui, en effet. Aujourd'hui, si l'on pénètre sur la pelouse, on risque gros. Alors qu'autrefois, c'était devenu un jeu d'enfants d'aller arracher les drapeaux des supporters adverses pour les ramener dans votre camp. Cela arrive encore de temps en temps, s'il y a un fou dans l'assemblée, mais quelqu'un qui a tous ses esprits ne s'y risquera plus. SCHOTANUS :Avant, les supporters étaient imbibés d'alcool et ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Aujourd'hui, tous ces combats sont organisés. Mais, à ma connaissance, les hooligans de l'Ajax, de Feyenoord et d'autres grands clubs ne se sont plus affrontés depuis belle lurette. Car, si l'un d'eux ne respectait pas les " règles ", il pourrait de nouveau y avoir un mort. Or, ce n'est pas le but. SCHOTANUS :Oui, les Russes donnent une nouvelle impulsion, mais ils ne le font pas de la bonne manière. Lors des derniers grands tournois, ils ont appliqué la tactique du hit-and-run (frappe et cours, ndlr). Lors de l'EURO en France, un groupe de supporters anglais complètement ivres, qui ne soupçonnaient rien, a été attaqué. SCHOTANUS :Il est encore trop tôt pour le dire. Les grands clubs possèdent de véritables machines de guerre, des gens qui se revendiquent de l'extrême-droite, ce sont presque des milices paramilitaires. Ils reçoivent aussi le soutien de la Douma, le parlement russe. J'ai aussi l'impression qu'il existe certains liens avec la fédération de football, pour faciliter l'achat de tickets par exemple. Cette sorte de hooliganisme, c'est presque du crime organisé. En Ukraine, cela existait aussi, mais il n'y a pas eu d'incident lors de l'EURO 2012. Le gouvernement possède apparemment une certaine emprise sur ces hooligans : " Faites ce que vous voulez, mais pas pendant la Coupe du Monde, sinon on vous retire vos privilèges. " Enfin, c'est une déduction personnelle, mais je n'exclus pas l'hypothèse que ce genre d'accord existe réellement. Vladimir Poutine n'a pas intérêt à ce que des images de bagarres lors de matches de football fassent le tour du monde. Dans d'autres grands pays, les faits de violence sont devenus très rares. Maintenant, si l'Allemagne et l'Angleterre s'affrontent au mauvais endroit, cela peut aussi déraper. Mais je ne pense pas qu'il fasse se faire trop de soucis pour la Coupe du Monde en Russie. PAR PETER MANGELSCHOTS À EINDHOVEN - PHOTO PG" Les journaux publiaient des listes mentionnant les arrestations. Ceux dont les noms apparaissaient avaient l'impression d'avoir acquis un certain statut. " - Friso Schotanus